Pérou profond

Il a fait un temps sublime aujourd’hui à Huari, alors j’ai suivi le conseil de mon collègue et ami Yony, et je suis partie faire une promenade dans la campagne, direction Acopalca, à 4 petits kilomètres d’ici. Il y a là-bas une cevicheria dont il m’a dit beaucoup de bien, j’en ai fait mon objectif.

Mon amie l’appli MapsMe m’avait signalé des sentiers qui me permettaient d’éviter la route, aussi poussiéreuse que périlleuse, pour traverser plutôt de riants paysages agrestes semés de maisonnettes en adobe, dont bon nombre, tristement abandonnées, retournent doucement à la nature.

Des champs de maïs, de pommes de terre et de luzerne, dessinés, dirait-on, autant par fantaisie que par les accidents de terrain, montent à l’assaut des montagnes dans un doux patchwork de velours vert. Au fond de la vallée, les eaux blanc-bleu d’un torrent chantent leur chanson mouillée. J’avais si chaud, j’ai bien failli descendre pour m’y tremper les pieds, mais la perspective de la remontée m’a, pour ainsi dire, démontée.

J’ai donc poursuivi mon chemin jusqu’au village d’Apocalpa, que j’avais déjà traversé en vitesse et en camionnette pour aller visiter des fromagères avec mes collègues Edgar, María Isabel et Diana. Ça m’avait paru plutôt mignon et, de fait, la petite place a un certain charme.

Mais sous le soleil impitoyable de ce samedi après-midi, il y régnait une torpeur désolante qui rendait encore plus tristes ses trois rues boueuses et semées de détritus, ses maisons de pisé à demi-écroulées, ses chiens pelés affalés sur le perron des portes, ses poules en liberté qui picorent au hasard. Deux ânes et un cochon, attachés par une patte, broutaient placidement au bort du chemin, des enfants qui jouaient avec trois fois rien se sont immobilisés longuement pour me regarder passer, ont timidement répondu à mon salut et ont repris leurs jeux.

Une petite vieille toute cassée en deux m’a souri de ses trois dents en me souhaitant buenas tardes de sa voix chevrotante.

Je suis arrivée en nage à la cevicheria, où plusieurs familles occupaient trois des cinq ou six longues tables de la salle dans un joyeux brouhaha.

J’ai commandé une Cusqueña noire (ma bière préférée) et un ceviche de truite, un vrai délice dont je ne me lasse pas. Avec ça, un chilcano (bouillon de truite parfumé à la coriandre) offert par la maison.

Ça valait mon heure et demie de marche.

Mais la bière aidant (ou pas), et même si la route du retour était tout en descendant, j’ai eu la flemme de rentrer à pied. Je me disais que j’allais héler un de ces taxis collectifs hyperbondés qui passent régulièrement en soulevant derrière eux d’interminables nuages de poussière, mais justement, ils sont toujours bondés au-delà du possible. J’ai demandé à la gentille patronne si elle pensait que je trouverais facilement une occasion pour redescendre à Huari, et elle m’a proposé d’appeler un taxi. Lequel, en l’occurrence, n’était nul autre que son mari, Justinio, qui m’a aimablement fait la causette jusqu’au village et un peu disputée parce que je n’étais pas allée jusqu’à la piscigranja, la pisciculture où il achète ses truites.

Tu vas devoir revenir, m’a-t-il dit.

Avec plaisir, j’ai répondu.

Après, j’ai marché un peu dans Huari, jusqu’au joli belvédère tout fleuri qui domine la vallée. Un monsieur est venu me parler, m’a évidemment demandé d’où je venais, m’a sorti ses six mots d’anglais, proposé une bière ou une chicha, ce que j’ai décliné poliment. De toute façon, il devait s’en aller, mais il m’a indiqué sa maison, juste là au coin, et il m’a sommée de revenir demain.

Peut-être bien, j’ai répondu.

Là, l’orage gronde, j’entends crépiter la pluie, je vais sortir essayer de trouver quelque chose à manger qui ne soit pas du poulet grillé.

Cinq mois

Il m’aura fallu cinq mois pour me sentir vraiment à l’aise. C’est presque la moitié de la durée totale de mon mandat. Vrai que, quand on part pour un mandat de deux ou trois mois, on n’a pas trop le souci de s’intégrer. On arrive, on fait (ou pas) ce qu’on est censé faire et on s’en retourne, merci, bonsoir.

Si on m’avait confié un mandat de trois mois ici, je n’aurais rien pu faire. Pas avec le peu d’espagnol que je savais. Et ignorante de la réalité des Quechuas comme j’étais.

Aujourd’hui, je peux dire que je me sens presque parfaitement à l’aise.

Je sens que mon travail est utile. Je converse sans mal avec la plupart des gens. Je fais des blagues et mes interlocuteurs rigolent.

J’ai mes petites habitudes. Je vous ai déjà parlé du monsieur à qui j’achète mes oeufs, qui me reçoit toujours avec son beau sourire amical. Je pense que je vous ai aussi parlé de Violeta, qui vend des tomates, des oignons, quelques légumes. Je ne me souviens jamais de l’endroit où elle est postée, je l’ai beaucoup cherchée récemment, en vain, et je l’ai trouvée aujourd’hui pratiquement par hasard. Elle est adorable. Elle m’a demandé où j’étais passée durant tout ce temps. Je n’ai pas osé lui dire que je me perds régulièrement dans ce marché pourtant raisonnablement ordonné.

J’aurais dû, ça l’aurait fait rire.

J’essaie toujours d’acheter à celles qui ont le moins à vendre, parce que ce sont elles qui en ont le plus besoin. Aujourd’hui, j’ai acheté du persil un peu monté en graine à une femme qui cachait sous sa chemise un jeune poulet. Elle le gardait au chaud de peur de le perdre. C’est du moins ce que j’ai pu comprendre.

Je me rends compte que je devrais toujours avoir mon appareil photo avec moi. Je voudrais que vous voyiez les visages de toutes ces personnes qui illuminent ma vie sans le savoir.

Je vous mettrais un portrait de Chela, la proprio de mon appartement, qui est si incroyablement aimable et qui m’apprend à vivre ici.

Aujourd’hui, alors que je descendais du toit où je venais d’étendre mon linge (yes, mesdames et messieurs, je lave toutes mes affaires à la main maintenant, comme tout le monde), elle m’a invitée à goûter sa chicha morada (une boisson faite de maïs violet). Je pense que c’était une façon de me dire que je ne dois pas la laisser sur le pas de ma porte, comme j’ai fait la dernière fois qu’on a eu à parler. «Pasa, pasa adelante!» Ça veut dire : entre, entre!

Tout de suite comme ça? Alors que c’est le bordel chez moi, que je n’ai rien à vous offrir à boire?

Ben oui. Ç’aurait été mieux que de la laisser sur le palier.

Chela et son fils Fredy étaient venus parce que je les avais appelés à l’aide: la toilette (el inódoro en espagnol, je vous laisse traduire) était bouchée, mais bouchée depuis trois jours. J’avais tout essayé avant d’avouer ma défaite. J’espérais qu’ils appelleraient un plombier, mais non. Ils sont venus tous les deux, ils ont observé avec désolation le fait que el inodoro ne se vidait pas.

Chela a suggéré qu’un objet était sans doute tombé dans la cuvette. Fredy s’escrimait avec une ventouse complètement inutile que je venais d’acheter et qui, comme de juste, était complètement inutile.

Je n’ai pas osé leur dire que c’était le résultat de trois jours de constipation à Huallanca.

J’ai trouvé sur les interwebs une façon géniale de débloquer la chose avec une vadrouille et quelques sacs de plastique, et j’ai réussi à expliquer ça à Chela.

Fait que c’est ça, mes amis.

J’pense que je vais survivre.

Mon ami Antonio

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Vous savez, ce cocktail de l’ambassade où je ne voulais pas aller? Où je devais présenter mon mandat à l’aimable assistance et expliquer le comment du pourquoi? Bien sûr, vêtue de ma plus belle robe, j’y suis allée. Je n’avais rien préparé pour ma présentation, pas de Power Point ni de photos ni rien, d’une part parce qu’on m’avait dit que ce ne serait pas possible pour des raisons de sécurité, et, d’autre part, parce que je suis une immense paresseuse et que franchement ça faisait mon affaire de paresseuse.

Ça fait que j’ai expliqué à tout ce beau monde ce que je suis censée faire ici comme je l’aurais expliqué à des amis, ni plus, ni moins.

Paraît que j’avais un accent du Saguenay à couper au couteau mais que j’ai bien fait ça.

J’imagine que, à mesure qu’on prend de l’âge, ces choses-là deviennent vraiment accessoires.

En tout cas.

Après ce cocktail où tout le monde s’est plus ou moins ennuyé (chose absolument normale et presque obligatoire dans ce genre d’événement), nous sommes allés envahir une terrasse de la rue Berlin, la rue des bars dans ce coin de Lima. Je dis «nous», ça veut dire, essentiellement, des Québécois, jeunes et moins jeunes, dont une belle gang de Québec sans frontières. Antonio était leur accompagnateur. Les jeunes et moi, et plus tard avec Antonio, on a placoté en masse et longtemps, tout ça a été hautement et éminemment sympathique et agréable.

Antonio est né en Espagne. Il vit au Québec depuis 30 ans. Quand il parle français, il sacre comme vous et moi, câlice de tabarnak pis toute. Quand il me parle en espagnol, je me sens comme une championne parce que je comprends TOUT ce qu’il me dit, et parce qu’il me dit que je parle un excellent espagnol.

UN EXCELLENT ESPAGNOL!

Mon ami Antonio vient de partir pour Lima. On a passé la fin de semaine ensemble, à parler de tout et de rien (EN ESPAGNOL!), à marcher dans la montagne, à être attentifs à tout ce qui nous entourait: les couleurs, les sons, les parfums… Son émerveillement devant la beauté de Caraz et de ses habitants (surtout des habitantes, en fait) m’a rappelé à quel point j’ai de la chance de vivre ici.

Alors que nous marchions dans la montagne, vers un village bien trop lointain pour que nous puissions raisonnablement l’atteindre compte tenu de l’heure à laquelle nous étions partis, nous nous sommes arrêtés un moment. Il y avait une chapelle, un abri contre le soleil, quelque chose de paisible et de doux. Tout à coup, une dame invisible sous les frondaisons, qui nous avait entendus, s’est adressée à nous. Nous lui avons dit que nous étions de simples passants et que nous ne voulions pas la déranger. Elle nous a invités à manger avec les ouvriers de sa ferme, en toute simplicité.

Un moment de grâce.

Elle s’appelle Suzana, elle a une âme irrésistible, c’est sûr que nous allons nous revoir elle et moi. Mais si Antonio n’avait pas été là, je ne serais jamais allée là-bas, je ne l’aurais jamais connue.

Ce soir, avant de partir, Antonio a cuisiné deux omelettes espagnoles à se rouler par terre, l’une aux pommes de terre, l’autre à l’oignon.

On a mangé ça en parlant de l’infini et des mystères qui nous entourent.

Hé. Si tu restes dans ton salon, tu vivras jamais ça.

Les humains

J’ai donc passé la semaine à Huanchaco, au bord du Pacifique, où il n’a pas fait très beau, où l’eau était plus frette qu’en Gaspésie, où je n’avais rien d’autre à faire que lire, me promener, regarder la mer, parler avec mes hôtes et leurs hôtes (un tas de jeunes personnes fascinantes), observer la vie.

J’ai visité ChanChan, une des plus vastes et des plus anciennes cités précolombiennes d’Amérique du Sud. Je dois dire qu’il n’y a pas grand-chose à y voir, mis à part des reconstitutions de bas-reliefs qui, certes, donnent une idée de la grandeur de cette civilisation mais qui ne seraient plus du tout faisables de nos jours. Mis à part ça, on devine à des kilomètres à la ronde des vestiges de murs qui s’effacent doucement sous l’effet de l’érosion, c’est à la fois triste et fascinant.

Tatie Fabi a Chan Chan

J’ai aussi visité Huacas de la Luna, les ruines d’une cité pré-inca absolument splendides et troublantes, où il reste beaucoup plus à voir qu’à ChanChan. On a commencé les fouilles là-bas en 1991, et on pense n’avoir découvert qu’une infime partie du tout. Le problème, c’est que si on met tout cela au jour, on précipite sa destruction.

Que faire?

La butte, de l’autre côté de cette vaste plaine, c’est Huacas del Sol, le complexe administratif de la cité de Chan Chan, que les archéologues sont en train d’explorer et qui ne se visite pas. La «plaine», c’est la ville où vivaient je ne sais combien d’habitants. On distingue encore les traces des maisons.

Je ne m’étendrai pas là-dessus, ce serait trop long, mais ça m’a vraiment marquée.

Bien sûr, j’ai arpenté seule les rues du vieux Trujillo. L’architecture me renverse: des balcons, des moucharabiehs, des couleurs de Méditerranée, on se croirait au Maroc. Peu de Sud-Américains savent d’où vient cet héritage. C’est dommage, ça leur ferait voir que les Espagnols n’ont pas pillé que l’Amérique…

En tout cas.

Alors que je marchais le nez en l’air, absorbée par ces considérations, je me suis fait aborder par un monsieur très gentil qui m’a demandé si je cherchais quelque chose. J’ai éclaté de rire et je lui ai dit que non, que je regardais simplement les façades, et puis on a commencé à deviser doucement. Au bout d’un moment, il m’a invitée à prendre une glace. On a choisi maracuya tous les deux, on a parlé de nos vies et de nos familles, il corrigeait gentiment mon espagnol, c’était très sympa.

Après, nous avons marché encore un peu dans la vieille ville, il a répondu à toutes mes questions, il était très galant — il me cédait systématiquement le haut du trottoir, chose que peu de gens savent faire, surtout ici. Au bout d’une heure de promenade et de conversation, il a pris congé comme dans l’ancien temps, très poliment. Nous nous sommes serré la main, fait une bise sur la joue droite comme c’est la coutume au Pérou, et voilà.

Je ne me souviens pas de son nom, il ne se souviendra pas non plus du mien, et peu importe: ce qui compte, c’est que deux êtres humains ont partagé deux heures de communication purement gratuites et complètement agréables. Je pense que c’était son but, à ce gentil monsieur: montrer aux étrangers que le Pérou n’est pas peuplé que de bandits. Parce que les Péruviens, eux, sont convaincus du contraire!

J’ai donc continué à marcher et, sur la grande place, un vendeur de visites guidées m’a lancé quelque chose qui m’a fait rire, mais je ne me rappelle pas quoi au juste. On a commencé à parler, on s’est assis sur un banc, il m’a dit la bonne aventure parce qu’il est soi-disant chaman et qu’il devine tout (j’ai vraiment bien rigolé parce que, sans blague, il m’a dit des choses assez vraies, mais qui sont aussi assez faciles à deviner si on a un peu le sens de l’observation). Il m’a proposé une limpieza (une purification) de mon âme avec des fleurs et de la magie et je ne sais quoi, je lui ai bien sûr dit non merci. Il a proposé qu’on aille prendre un verre, j’ai dit non merci aussi, que je préférais marcher seule. Il n’a pas insisté, on s’est laissés avec cette bise unique, merci, au revoir, cuidate (prends soin de toi). Pas plus compliqué que ca.

* * *

Quand j’ai quitté Huanchaco pour aller prendre mon bus à Trujillo, je pensais d’abord y aller en taxi: tu t’assois dans l’auto, tu paies 25 soles à l’arrivée, point-barre. Mais il y a plein de bus qui font à peu près le même trajet pour 1,50 sole, et c’est pas une question de fric: c’est juste bien plus sympa! J’ai donc pris le premier qui me laisserait à l’Ovalo Grau (un rond-point important aux abords de la ville). L’auxiliaire du chauffeur a d’autorité posé ma valise dans un coin, où un jeune passager l’a tenue tout du long pour qu’elle n’aille pas valser au milieu de l’allée (ma valise, pas l’auxiliaire!).

Ensuite, j’ai hélé un taxi, qui m’a emmenée à la gare routière en toute sécurité et amabilité pour 5 soles en moins de 10 minutes. On a même trouvé le moyen de parler de religion, imagine.

Les gens n’arrêtent pas de me dire de faire attention, d’être prudente, de surveiller mon sac, de me méfier, blablabla. Et moi, je dis que si tu fais ça, si tu ne fais confiance à personne, jamais personne ne t’adressera la parole, et tu ne sauras jamais à quel point les habitants du pays que tu visites peuvent être gentils, attentionnés, aimables, compréhensifs.

C’est pour ça que j’aime voyager, finalement: ça me confirme régulièrement que les humains sont fondamentalement bons.

Spiritualité et autres considérations

Mon Dieu, mon Dieu, où suis-je tombée? Il y a en ce moment à Huanchaco (je ne sais pas si c’est habituel) un rassemblement de membres d’une secte péruvienne, le Peuple d’Ézéquiel, aussi dits Israélites du Nouveau Pacte (ou quelque chose du genre).

Apparemment née d’une scission d’avec les Adventistes du septième jour, la secte des Israélites allie culture inca et Ancien Testament dans un magma de croyances qui voulaient que leur prophète autoproclamé meure crucifié par l’Église catholique en l’an 2000 (ce qui devait coïncider avec la fin du monde), après quoi son corps resté sans sépulture pendant trois jours s’élèverait au ciel ou ressusciterait ou je ne sais plus quelle autre sornette, prédiction qu’ils ont dû corriger quand ledit prophète est tout bonnement mort d’une crise cardiaque bien avant son temps. Heureusement, le bonhomme Ézéquiel, avant de passer l’arme à gauche, avait eu la prévoyance de désigner son éventuel successeur en la personne de son propre fils, lequel, puisque le père était le fils de Dieu en personne, se trouve à être son petit-fils (me suivez-vous?).

Pour résumer, les Israélites du Nouveau Pacte sont convaincus que le Pérou est une terre sainte et qu’un bon jour des chariots de feu les emmèneront vivre la vie éternelle sur une autre planète après un paquet de péripéties dont je vous épargne le détail.

L’être humain ne cessera jamais de m’étonner.

Je loge dans une petite pension tenue par un jeune couple néerlando-péruvien pourvu d’un adorable bébé d’un an et demi. Voyez comme je suis pognée dans mes stéréotypes de genre, j’étais sûre que c’était une fille à cause de ses cheveux longs réunis en petite couette frisée au sommet de sa tête. On s’en fout, mais pas tant que ça puisque le papa s’est empressé de me détromper. En tout cas, j’ai rarement vu un bébé aussi joyeux. Il rigole tout le temps, il jase, il gazouille, on s’aime déjà bien tous les deux.

J’ai fait aussi la connaissance d’un couple de Français, Adèle et Romain, qui étaient venus passer trois jours et qui restent collés depuis deux semaines, conquis par la gentillesse des hôtes, les bonnes vibrations, les ondes positives, le surf, l’énergie vitale qui se dégage des murs et des plafonds, name it. Ils m’ont raconté que, hier, ils ont fait l’expérience du venin de crapaud amazonien, que leur a instillé un couple d’Allemands qui revenait de la jungle. Une expérience spirituelle fantastique, un rituel magique, un instant de pure vérité, je ne vous dis que ça. Paraît que ça te guérit de tout, même de ce que tu sais pas que t’as.

Une chance que j’étais pas là.

Il y a un autre couple, italo-néerlandais celui-là, qui voyage avec un bébé d’un an et demi lui aussi. Luca (le bébé) est malade depuis quelques jours, ses parents lui donnent un antibiotique pour le soigner. Un enfant aux couches qui souffre de diarrhée, mettons que tu veux que ça se règle au plus sacrant, autant pour lui que pour toi. Regard désolé d’Adèle, qui révèle aux parents que tout ça peut se soigner naturellement, sans antibiotiques, qui sont full mauvais por el cuerpo… et qui, 15 minutes plus tard, se roule et fume une cigarette, chose qu’elle et son chum font je ne sais combien de fois par jour.

L’être humain, je vous jure, ne cessera jamais de m’étonner.

Bon, je me moque un peu, mais pour vrai, toutes ces personnes sont d’une gentillesse infinie. J’ai juste un peu peur qu’ils m’offrent un massage dans le genre de ceux qu’ils se donnent mutuellement tout bonnement en conversant (mon corps, c’est mon corps, ce n’est pas le tien…) ou qu’ils découvrent que je suis complètement insensible aux ondes positives. Et que j’aime bien le cochon de lait grillé.

Sinon, pour parler un peu de Huanchaco, c’est un ancien village de pêcheurs devenu un paradis pour les surfeurs. Autrefois, les pêcheurs partaient en mer à califourchon sur de petites embarcations faites de roseaux, les caballitos de totora («petits chevaux de roseau», ou quelque chose comme ça). Ils surfaient bien avant l’invention des planches de carbone!

Aujourd’hui, bien peu de gens savent encore fabriquer les caballitos. D’ailleurs, j’ai lu quelque part que les marais où poussaient les roseaux ont presque tous été asséchés. Mais il reste de valeureux gardiens des traditions, tel ce monsieur que j’ai rencontré en me promenant au hasard des rues.

Plus je voyage, plus j’ai l’impression d’assister aux derniers instants de ces cultures millénaires. Je me souviens d’avoir eu les mêmes réflexions l’an dernier en Grèce.

En tout cas, pour en revenir à Huanchaco, la ville a les mêmes airs que toutes les petites villes balnéaires des pays dits pauvres, avec ses hippies de tous les âges qui ont fini par s’y installer parce que la vie n’est pas chère, parce qu’il y fait bon, parce que parce que.

Les vagues sont généreuses, obliques, écumantes. Aujourd’hui dimanche, les familles pique-niquaient, jouaient au ballon, osaient parfois se baigner. J’ai longuement observé un homme qui, courbé dans l’eau froide, récoltait probablement des coquillages qu’il enfilait dans un long sac attaché à sa taille et qu’il traînait derrière lui entre ses jambes — un vrai travail d’esclave — pendant que les surfeurs jouaient comme de jeunes chiens dans la houle de fin de journée.

Deux petits garçons de sept ou huit ans à l’air soucieux sont venus me vendre des bonbons à 1 sol le paquet. Je suis certaine qu’ils ne vont pas à l’école, qu’ils passeront leur vie comme ça, à arpenter la plage, les rues, les bus, pour vendre de petites choses.

Qu’est-ce qu’il disait, Orwell, déjà?