En plongée

Ça fait que me voici hospitalisée à Huaraz depuis vendredi pour une forte fièvre qui durait depuis cinq jours. Oui, bon, cinq jours mais pas TOUTE la journée. Enfin, pas au début. On m’a d’abord diagnostiqué une fièvre paratyphoïde B, mais des tests plus poussés ont rejeté cette hypothèse. Comme je ne peux pas écrire beaucoup, notamment pour cause de perfusion dans le pli du coude qui m’empêche justement de le plier, ce coude, je vous mets ce que j’ai publié jusqu’ici sur Facebook. Désolée pour ceux d’entre vous qui auront déjà lu tout ça.

SAMEDI, 14h11 (après un mouvement de panique suscité notamment par mon frère au bout de 12 heures de silence, dont huit de sommeil — mon frère est un grand inquiet)

Les amis! Pas de panique s’il vous plaît. Je suis entre bonnes mains, on va me faire tous les examens possibles pour trouver la raison de cette fièvre, l’hôpital est très bien, mes collègues se relaient à mon chevet et je parle chaque jour avec les gens de SUCO.

Je n’écris pas beaucoup parce que je ne peux pas plier le bras gauche à cause du soluté (on n’a pas trouvé de veine ailleurs que dans le pli du coude).

Voilà.

Je vous tiens au courant s’il y a du nouveau.

SAMEDI, 20h26

Mon vocabulaire espagnol du domaine de la santé est en train de s’enrichir, vous crèèriez pas ça. Y a des avantages à tout.

DIMANCHE, 15h37 (un peu excédée par ma dieta blanda)

Saviez-vous ça, vous autres, que boire de l’eau froide, c’est DANGEREUX?

Ma mère nous disait ça quand on était petits. Elle disait aussi qu’on pouvait attraper la polio (ou la diphtérie?) si on se baignait dans un lac avant le 24 juin, la diphtérie (ou la polio) si on mangeait des pelures de banane (ne me demandez pas pourquoi on aurait fait ça) et que manger des patates crues donnait des vers.

Mais on n’est plus en 1965, là. Adelante, Perú!

LUNDI, 16h14

On attend toujours les résultats des tests. Quand le mot «patient» prend tout son sens.

Et oui, c’est un cliché tellement éculé que, dans mes années de correctrice, j’aurais fouetté le journaliste qui m’aurait pondu ça.

Mais après plus d’une semaine de surchauffe extrême à une température constante de 39 degrés, mon cerveau a des courts-circuits.

J’en peux juste pu. J’ai envie de mordre les infirmières. De me déshabiller tout-nue dans le corridor et de me vider le bidon d’eau minérale sur la tête en hurlant. De lancer mes plats sur le mur. De chanter «En revenant de Rigaud» à tue-tête en pleine nuit.

MARDI, 14h38, avec une photo similaire à celle qui coiffe cet article:

La bruxellose et le cytomégalovirus ayant été éliminés de la liste des suspects, j’ai décidé de me mettre à la plongée sous-marine pour passer le temps d’ici à ce qu’on trouve ce que j’ai.

Sans blague, on soupçonne une pneumonie. Je passe un scan ce soir. J’ai jamais tant souhaité avoir une maladie de ma vie.

MARDI, 18h

Mes amis, je m’ai toute trompée tantôt, la piste du cytomégalovirus n’avait point été écartée pantoute. C’est lui le coupable, dans la salle à manger avec le chandelier (que ceux qui n’ont jamais joué à Clue prennent une douche glacée pour avoir cru que la démence venait de m’attaquer par derrière dans la bibliothèque avec la matraque).

En un mot comme en trois, j’ai ça. Le cytomégalovirus.

La tomodensitométrie a également révélé une pneumonie interstitielle.

On en saura plus demain avec le rapport du radiologue.

Il reste à déterminer si la pneumonie est bactérienne et peut se soigner avec des antibiotiques (j’espère que oui).

Voilà, nous sommes fixés.

À partir de là, comme disent nos amis les Anglais, it’s all downhill. Ça va aller tout seul. Ou presque.

Depuis que j’ai compris que, ici, à l’hôpital, il faut se plaindre et réclamer, je suis très bien soignée. Mes collègues sont incroyables de prévenance et de gentillesse, je me suis découvert à Caraz une amie indéfectible, la nourriture est bien meilleure que dans n’importe quel hôpital québécois (vous me direz que c’est pas dur à battre)… Bref, ne vous inquiétez pas. Je vais survivre.

AUJOURD’HUI, au fil de la journée:

Voilà. Je ne vous copie pas les bas de vignettes, je suis au bout de mon rouleau.

Excusez les «fantaisies» de mise en page, pour la même raison.

Hasta pronto.

Pérou profond

Il a fait un temps sublime aujourd’hui à Huari, alors j’ai suivi le conseil de mon collègue et ami Yony, et je suis partie faire une promenade dans la campagne, direction Acopalca, à 4 petits kilomètres d’ici. Il y a là-bas une cevicheria dont il m’a dit beaucoup de bien, j’en ai fait mon objectif.

Mon amie l’appli MapsMe m’avait signalé des sentiers qui me permettaient d’éviter la route, aussi poussiéreuse que périlleuse, pour traverser plutôt de riants paysages agrestes semés de maisonnettes en adobe, dont bon nombre, tristement abandonnées, retournent doucement à la nature.

Des champs de maïs, de pommes de terre et de luzerne, dessinés, dirait-on, autant par fantaisie que par les accidents de terrain, montent à l’assaut des montagnes dans un doux patchwork de velours vert. Au fond de la vallée, les eaux blanc-bleu d’un torrent chantent leur chanson mouillée. J’avais si chaud, j’ai bien failli descendre pour m’y tremper les pieds, mais la perspective de la remontée m’a, pour ainsi dire, démontée.

J’ai donc poursuivi mon chemin jusqu’au village d’Apocalpa, que j’avais déjà traversé en vitesse et en camionnette pour aller visiter des fromagères avec mes collègues Edgar, María Isabel et Diana. Ça m’avait paru plutôt mignon et, de fait, la petite place a un certain charme.

Mais sous le soleil impitoyable de ce samedi après-midi, il y régnait une torpeur désolante qui rendait encore plus tristes ses trois rues boueuses et semées de détritus, ses maisons de pisé à demi-écroulées, ses chiens pelés affalés sur le perron des portes, ses poules en liberté qui picorent au hasard. Deux ânes et un cochon, attachés par une patte, broutaient placidement au bort du chemin, des enfants qui jouaient avec trois fois rien se sont immobilisés longuement pour me regarder passer, ont timidement répondu à mon salut et ont repris leurs jeux.

Une petite vieille toute cassée en deux m’a souri de ses trois dents en me souhaitant buenas tardes de sa voix chevrotante.

Je suis arrivée en nage à la cevicheria, où plusieurs familles occupaient trois des cinq ou six longues tables de la salle dans un joyeux brouhaha.

J’ai commandé une Cusqueña noire (ma bière préférée) et un ceviche de truite, un vrai délice dont je ne me lasse pas. Avec ça, un chilcano (bouillon de truite parfumé à la coriandre) offert par la maison.

Ça valait mon heure et demie de marche.

Mais la bière aidant (ou pas), et même si la route du retour était tout en descendant, j’ai eu la flemme de rentrer à pied. Je me disais que j’allais héler un de ces taxis collectifs hyperbondés qui passent régulièrement en soulevant derrière eux d’interminables nuages de poussière, mais justement, ils sont toujours bondés au-delà du possible. J’ai demandé à la gentille patronne si elle pensait que je trouverais facilement une occasion pour redescendre à Huari, et elle m’a proposé d’appeler un taxi. Lequel, en l’occurrence, n’était nul autre que son mari, Justinio, qui m’a aimablement fait la causette jusqu’au village et un peu disputée parce que je n’étais pas allée jusqu’à la piscigranja, la pisciculture où il achète ses truites.

Tu vas devoir revenir, m’a-t-il dit.

Avec plaisir, j’ai répondu.

Après, j’ai marché un peu dans Huari, jusqu’au joli belvédère tout fleuri qui domine la vallée. Un monsieur est venu me parler, m’a évidemment demandé d’où je venais, m’a sorti ses six mots d’anglais, proposé une bière ou une chicha, ce que j’ai décliné poliment. De toute façon, il devait s’en aller, mais il m’a indiqué sa maison, juste là au coin, et il m’a sommée de revenir demain.

Peut-être bien, j’ai répondu.

Là, l’orage gronde, j’entends crépiter la pluie, je vais sortir essayer de trouver quelque chose à manger qui ne soit pas du poulet grillé.

Encore Huari

Ben oui. Encore Huari. J’ai quitté Caraz jeudi à midi, pour prendre le bus de 14h30 à Huaraz au lieu de celui de 17h. Je voulais arriver plus tôt là-bas, avoir le temps de souper tranquille, tout ça.

J’ignorais à quel point ça changerait tout. Faire cette route de jour m’a permis de voir des paysages que je ne pouvais même pas imaginer. Tant de beauté! Des cultures en terrasses jusqu’en haut des montagnes, que tu te demandes comment ils font pour monter jusque-là, et aussi comment ils font pour descendre leurs récoltes.

Des accidents de terrain qui te font voir exactement comment la croûte terrestre s’est soulevée et remise tout de travers, avec des strates verticales tellement surréalistes que le parc du Bic est un amateur à côté de ça.

Je me suis endormie malgré moi pendant une vingtaine de minutes, le temps de franchir le tunnel qui passe sous le plus haut sommet et d’amorcer la descente. Je peux vous dire, pour être restée éveillée au retour, que je n’ai rien manqué de grave. Et que ce que j’ai vu est gravé dans ma mémoire, fût-elle déclinante.

Pour une fois, à Huari, il faisait doux, avec un gentil soleil qui rougeoyait derrière les montagnes vert émeraude. Je n’y ai presque pas cru. Même à cette heure impitoyable à laquelle le soleil disparaît, où on n’a plus qu’à se terrer sous les couvertures (selon ma brève expérience), je n’avais que mon petit cardigan noir, et je n’avais pas froid!

Vendredi, on a passé toute la journée, ma jeune collègue Diana et moi, à bricoler des trucs en prévision de l’atelier du samedi.

Bricoler, absolument: découper du carton, préparer des étiquettes de nom personnalisées pour les participantes, courir à la libreria pour les faire plastifier, écrire des titres sur des affiches, name it. Ça m’a rappelé mes années d’école. Le bristol de couleurs pastel, le son de la tranche (qu’on appelle guillotina en espagnol), l’odeur des stylos feutres… euh, non, pas d’odeur de stylos feutres. De nos jours, on utilise des encres solubles à l’eau. C’est moins toxique, bien sûr. Mais j’aurais bien aimé retrouver cette bonne vieille odeur qui faisait qu’on riait comme des folles après trois ou quatre heures à travailler dans notre petit local d’affichistes, à l’école secondaire.

En tout cas.

On est partis pour Yanagaga bien en retard, mais personne ne semblait s’en inquiéter. Quand nous sommes arrivés, un peu avant 10h, il n’y avait presque personne au petit local communautaire. Nous attendions 25 femmes, l’atelier devait commencer a 9h, j’ai pensé que ce serait un flop total.

Mais non. On dirait que les femmes se sont matérialisées tout d’un coup. On a fini par avoir plus que les 25 attendues. Avec leurs enfants, leurs bébés, leur tricot, elles étaient toutes là, simples, belles, attentives dans la mesure du possible.

On voulait leur dire qu’elles n’ont pas à assumer seules toutes les charges du foyer. Et que leur travail vaut au moins autant que celui de leur mari. Que nous avons des siècles de comportements acquis à transformer.

Ça prendra le temps que ça prendra.

Je ne sais pas dans quelle mesure le message fera son chemin. Mais je peux vous dire que, quand il a été question d’un éventuel pouvoir magique et de ce qu’on pourrait en faire, j’ai évoqué «Cambiar el esposo» (changer le ou de mari), et elles ont toutes, sans exception éclaté de rire.

Ma petite victoire de la journée.

Je mettrai des photos demain, promis.

 

Huari (bis)

Je suis retournée à Huari la semaine dernière, avec ma collègue María Isabel, pour mettre la dernière main à un atelier que nous préparons à l’intention des femmes entrepreneures. «Liderazgo femenino», c’est le nom de la série de huit ateliers qu’on a décidé de faire, parce qu’on n’avait pas encore touché au budget réservé à l’EFH et que l’année financière achève.

Quoi? EFH, ça ne vous dit rien? On dit aussi (selon les organisations), JFH, JHF, EHF…

Non? Toujours rien?

OK. EFH: Égalité femmes-hommes. JHF: Justice entre les hommes et les femmes. Enfin, tout ça. Ça prend des visages (et des sigles) différents selon les pays d’intervention (par exemple, n’allez pas parler d’«égalité» homme-femme en Afrique — en tout cas au Bénin–, vous allez vous faire dire qu’une telle chose ne saurait exister puisque Dieu nous a créés si dissemblables, et vous perdrez toute possibilité d’écoute). Mais l’idée est la même partout: les femmes détiennent un pouvoir informel, rendons-le formel. Clair, net et précis: sans les femmes, pas de progrès.

C’est tellement clair que la plupart des organismes de coopération ont un volet entier consacré à l’empowerment des femmes et que, sans ça, ils peuvemt dire adieu au financement gouvernemental.

En fait, ça consiste surtout à redonner à 50% de l’humanité la place qui lui revient. On n’a pas fini.

En tout cas.

Donc, l’autre jour, on était en réunion, on parlait de ces ateliers destinés aux queseras, ces femmes qui font du fromage, qu’on encourage à fonder une entreprise, tout ça. Moi, ce qui me préoccupe, c’est le fait que ces femmes-là, qui finissent par gagner assez d’argent avec leur fromage pour faire la différence entre la pauvreté extrême et une vie un peu plus digne, ces femmes-là, elles ont toujours quand même la charge de toutes les tâches à la maison. Repas, ménage, traite des vaches, lavage, soin des enfants, travaux des champs, name it. Ça fait que j’ai mis mon grain de sel pour dire que c’est bien beau, encourager les femmes à fonder des entreprises, mais que, si elles se retrouvent à travailler deux fois plus pour faire vivre la famille, ce n’est pas plus juste. Double tâche, charge mentale, j’ai sorti mon vocabulaire féministe.

Hé. On m’a tellement bien entendue que je me suis retrouvée embrigadée dans la mise sur pied et l’animation du premier des huit ateliers, qui a pour titre «Doble rol femenino y autoestima».

C’est pas pantoute dans mon mandat, mais est-ce que j’allais me défiler? C’est super-intéressant!

Fait que enweille, on retourne à Huari pour travailler là-dessus.

Une heure et demie en minibus jusqu’à Huaraz, puis quatre heures d’autocar avec pas de toilettes jusqu’à Huari. On est arrivées là, María Isabel et moi, affamées et affligées d’une envie de pipi qui confinait à l’obsession. À 21h30 un mercredi soir, il y avait exactement zéro restaurant ouvert. On a acheté des bananes et un emoliente, une boisson chaude un peu gluante, faite d’orge grillée, de graines de lin, de luzerne et d’un tas d’herbes aux propriétés diverses, aromatisée de jus de citron, que le vendeur de rue te bricole en trois coups de cuiller à pot et qui peut presque te faire oublier ton envie de pipi.

Le lendemain et le jour suivant, on a bien travaillé, préparé un tas de trucs, tout le monde était content. Moi aussi.

Mais.

Mais j’avais oublié à la maison mon médicament contre l’hypertension. Je vous rappelle que Huari est à plus de 3000 m d’altitude. Les deux ensemble (hypertension et altitude), c’est explosif, littéralement. J’ai vraiment pensé que les yeux allaient me sortir de la tête comme deux billes d’acier éjectées d’une machine à boules et que, par les deux trous ainsi créés, tout mon cerveau allait suivre en jet et se répandre dans les rues mouillées de Huari. Remarquez, ça m’aurait sans doute soulagée, l’autre option étant l’amputation.

Bref.

Sur le chemin du retour (où on frôle l’un des plus hauts sommets d’Amérique du Sud, je vous rappelle ça aussi, à travers des paysages fantasmagoriques), j’en ai pleuré (discrètement, j’ai ma fierté). Ibuprofène tant que tu voudras, rien à faire.

On a enfin débarqué à Huaraz, fait pipi (eh oui), mangé une soupe et sauté dans l’un des innombrables minibus qui font la route vers Caraz.

Nous étions 24 dans un 13-passagers (pas loin du record de 28 que j’ai enregistré au Guatemala). Le chauffeur fonçait comme un malade dans la nuit noire, le pare-brise plein de buée, à cheval sur la ligne médiane dans le meilleur des cas, à travers les trous, les troupeaux et les camions poussifs.

Un petit criss assis en avant jouait à un de ces jeux vidéo de débile, où on n’entend que des coups de feu et des pétarades. Je ne sais pas comment j’ai fait pour ne pas l’étrangler (en fait, il était hors d’atteinte).

J’étais assise de travers sur mon siège pour laisser un peu de place aux jambes de mon voisin d’en face, mon sac à dos pesait une tonne sur mes genoux et un jeune homme tombait de sommeil contre mon dos. Il n’y avait qu’à patienter, c’est ce que j’ai fait, en me massant les tempes de temps en temps.

J’ai mis deux jours à me remettre de cette équipée. Ma tension a repris une allure normale, mon moral aussi (je pense).

Je repars en principe jeudi prochain — l’atelier a lieu samedi matin à Yanagaga, un petit village à une heure de Huari.

Non, je n’oublierai pas mon Micardis. Et oui, je ferai des photos de Huari, parce que c’est vraiment, vraiment très joli, et aussi des belles madames qui viendront à l’atelier.

Huari

Ça fait que, mardi, je suis partie pour Huari avec mes collègues Pedro, Vanya et María Isabel. Au programme: réunion d’équipe le premier jour, match de foot amical en soirée et visite de la région le lendemain. Pour se rendre là, il faut une heure et demie en minibus jusqu’à Huaraz, puis quatre heures d’autocar sur une route vertigineuse, encaissée, étroite, qui fait des virages à 180° à tous les 500 m. Jamais on ne roule à plus de 45 km à l’heure et, même là, j’ai trouvé parfois que le chauffeur prenait des risques inouïs. Une chance, j’ai dormi.

En tout cas.

Huari se trouve à 3150 m d’altitude et compte environ 8000 habitants (selon mon collègue Edgar, mais je dirais moins). Fondée en 1572, la ville conserve de vénérables demeures coloniales en dépit du fameux tremblement de terre de 1970. Tout entourée de montagnes, traversée par une rivière écumante, quadrillée de rues étroites et pentues, c’est vraiment une jolie petite ville. C’est là que je devais travailler au départ, mais on s’est ravisé et on m’a affectée à Caraz, sans vraiment me dire pourquoi. Sur le coup, en voyant le charme unique de ce bled de montagne, je l’ai regretté un peu.

Au vu de la crève que j’ai attrapée là en regardant mes collègues jouer au foot pendant qu’il pleuvait des cordes et que le ciel se zébrait d’éclairs (le terrain est couvert, sinon on ne pourrait pas jouer souvent), je comprends maintenant qu’on ne voulait que mon bien. Juste pour vous dire, je n’ai pas de photos de Huari, il faisait trop mauvais.

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* * *

Le lendemain, on est partis aux aurores pour faire une tournée de la région. Edgar (l’un des fondateurs d’Allpa), María Isabel, Luisa et moi en pick-up; les autres (Pedro, Vanya, Nolway et Elmer) à moto.

Comme on est en saison des pluies, le chemin n’était qu’une piste de boue dans laquelle le pick-up patinait joyeusement. Edgar, fils de la région, est une personne incroyable à qui tu peux poser toutes les questions que tu voudras, il aura toujours la réponse, et plus que la réponse. C’est une encyclopédie! Il connaît tout le monde, envoie de sa voix un peu rauque des salutations à la volée, te fait un cours d’histoire ou de quechua ou de géographie tout en conduisant la camionnette dans ces chemins de fou, avec une bonne humeur inébranlable.

On a monté à des altitudes qui frôlaient les 4000 m pour visiter des bénéficiaires du programme Formagro administré par Allpa. Ces femmes faisaient auparavant un genre de caillé avec le lait de leurs vaches, un très long processus qui leur demandait trois bonnes journées de dur labeur pour obtenir, au final, un produit à la qualité inégale et qui se gâtait souvent avant même d’arriver au marché.

Avec Allpa, elles ont appris à faire en quelques heures, dans des conditions plus hygiéniques, un fromage qui se conserve beaucoup mieux et qui se vend comme des petits pains jusqu’à Lima. Toutes m’ont dit qu’elles avaient augmenté leurs revenus et amélioré leur qualité de vie. Bon, on peut penser qu’elles ont appris leur leçon et qu’elles savent quoi dire aux étrangers qui viennent les voir avec un calepin, un stylo et un appareil photo, mais vous savez quoi? J’y crois vraiment.

D’abord, au vu de leurs conditions de vie actuelles, on peut se dire que c’est pas dur à améliorer (il y a encore de la place, et c’est ce à quoi on s’emploie). Et je ne sais pas, mais j’ai trouvé ces femmes terriblement émouvantes dans leur simplicité, leur douceur, leur humour, leur fatigue manifeste, leur fierté.

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Alicia, son dernier-né et sa fille devant leur maison.

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Il est pas beau, ce bébé?

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Avec sa maman, une belle suisse brune..

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Edgar, Tío (22 ans), fils aîné d’Anicita et Mauricio, et Luisa, une collègue d’Allpa.

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Anicita avec son dernier-né. Je ne sais pas comment font les bébés pour dormir comme ça…

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Une des 10 enfants de Mauricio et Anicita.

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Les poids artisanaux en béton qui servent actuellement à presser le fromage seront bientôt remplacés par du matériel professionnel (et plus hygiénique).

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Les fromage d’Anicita.

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Fileuse de laine (je ne sais pas si elle est la mère de Mauricio ou d’Anicita)

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Alicia, 32 ans, a commencé à faire du fromage andin il y a 8 ans. Avant, elle ne faisait que du caillé. Elle a en ce moment trois vaches laitières qui lui donnent chacune 4 litres de lait par jour, et elle achète 26 litre de lait quotidiennement pour augmenter sa production.

Comme María Isabel et moi devions prendre le bus à 14h30 pour rentrer à Caraz, il a bien fallu se résigner, à un moment donné, à filer vers Huari  – filer non:  on ne file nulle part, ici, on s’y rend, et ça prend le temps que ça prend.

Sur le chemin du retour, on s’est arrêtés chez le collègue Antonio (ou était-ce Gaspar? Je m’y perds encore un peu), où tous les autres se trouvaient déjà. Nous étions tous invités pour l’almuerzo, ce que nous igniorions toutes les deux pour la bonne raison qu’on ne nous en avait rien dit (j’imagine que c’est un peu pour ça qu’on m’a embauchée, c’est vrai qu’il y a comme un problème de communication). Bref, il était déjà 13 h, impossible d’imaginer que nous pourrions manger là et arriver à temps pour sauter dans le bus. Après une brève concertation, María Isabel et moi avons résolu que nous ne pouvions pas rester. Gaspar (ou Antonio?) n’a fait ni une ni deux. Il s’est précipité dans la maison pour en ressortir avec un plat de pommes de terre bouillies et un autre de cuy (cochon d’Inde) grillé, que nous allions manger en route.

Pendant qu’Edgar conduisait la camionnette à tombeau ouvert et nous secouait comme des dés dans un gobelet, je lui passais de temps en temps des morceaux de cuy et des pommes de terre, qu’il prenait sans quitter la route des yeux. (Oui oui, j’ai croqué les os, mangé la peau, sucé les pattes. Que voulez-vous? À la guerre comme à la guerre.)

Heureusement qu’on a décidé de ne pas s’attarder parce que, à un moment donné, je me suis rendu compte qu’il était quand même 14 h et que Huari n’était pas encore vraiment à portée de vue. Il fallait récupérer notre petit bagage au bureau d’Allpa avant de nous rendre à la gare routière, faire un pipi préventif, tout ça. Quand Edgar s’est mis à fouiller compulsivement dans ses poches tout en conduisant, je lui ai demandé dans mon plus bel espagnol: « Es-tu en train de chercher la clé du bureau?
– Oui, je pense que je l’ai laissée à la maison. Je  vais passer la prendre, ça ne sera pas long.»

Il était genre 14h20 quand on s’est arrêtés devant chez lui. Huari a beau être une toute petite ville, comme les rues sont étroites, on ne sait jamais si on va pouvoir passer où on veut. Mais bon, nous sommes arrivées à la gare pile-poil à 14h30 et, grâce à l’heure péruvienne, tout était parfait.

Merci, Edgar.

Sur le chemin du retour, dans le bus, au bout de deux heures par monts et par vaux, le préposé a annoncé un arrêt pipi: «Baño!»

Trop contente, je me suis levée et, je ne sais par quelle inspiration (il ne faisait pas froid), j’ai pris avec moi mon cardigan.

Il se trouve qu’il n’y avait aucun baño: nous  étions en rase campagne, sans même un bosquet pour s’abriter. C’est là que je bénis mon expérience africaine: j’ai rejoint deux femmes qui faisaient pipi à l’abri fictif d’une vague butte, je leur ai lancé en rigolant: «Baño sín baño!», elles ont éclaté de rire, j’ai ceint mon cardigan autour de ma taille pour cacher mes fesses et j’ai pissé comme une bienheureuse avec mes compagnes d’infortune.

On s’est arrêtées à Huaraz, María Isabel et moi, pour manger une pizza avant de prendre le combi pour Caraz, dans lequel j’ai toussé, toussé et toussé.

Aujourd’hui, je suis malade comme un chien, j’ai fait de la fièvre et j’ai mal partout, je dois partir pour Lima lundi soir (un voyage de 10 heures, de nuit), pour deux jours de réunions Formagro.

Je ne sais pas comment je vais faire.

En tout cas. Je me suis réservé une place super-luxe, «ton propre salon VIP sur roues», comme l’affirme MóvilTours, avec des sièges inclinables «à 160°», pas de voisin et una comida deliciosa.

Pour les repas délicieux, j’ai mes doutes étant donné mes expériences passées, mais il est vrai que je n’étais pas en service super VIP machin. De toute façon, ce qui m’importe, pour l’instant, c’est de pouvoir le prendre, ce foutu bus, parce que mes poumons n’ont pas l’air de vouloir coopérer.

À suivre.