Santé mentale

J’ai reçu un courriel de l’ambassade du Canada, l’autre jour, qui invitait les coopérants à un coctel de agradecimiento le lundi 19 mars (l’invitation était trilingue, mais coctel de agradecimiento, je trouve ça plus joli que «cocktail de reconnaissance»). Je n’y ai pas fait attention. Je savais déjà que j’irais à Lima pour un forum vraiment passionnant sur la jeunesse et l’agriculture, qui commence le 22 (et dont je reparlerai sûrement). Mais je n’ai pas songé trois secondes à devancer mon départ pour assister à cette activité mondaine.

En fait, j’y ai songé, et il m’a fallu bien moins de trois secondes pour envoyer ce courriel au panier: je n’aime pas assez Lima pour y passer trois jours de trop, me suis-je dit. Et je me rends compte, à mesure que je vieillis, que les mondanités m’ennuient profondément.

Mais hé. C’était sans compter ma très chère Sarah, cette soie, coordonnatrice du programme de volontariat au Pérou, qui avait bien vu que je filais un mauvais coton depuis un petit moment.

Une soie qui reconnaît un mauvais coton, haha.

OK, s’cusez.

En tout cas, elle est forte, cette fine mouche. Elle a l’âge d’être ma fille, mais de nous deux elle est de loin la plus sage et la plus avisée. Donc, elle a insisté (à sa manière, hein) pour que j’aille à ce fameux cocktail, où elle espérait que je présenterais brièvement à l’aimable assistance le comment et le pourquoi de ma présence au Pérou.

À travers la réverbération, les parasites et tout ce qui a compliqué notre conversation, elle m’a carrément dit, à un moment donné, que ce serait bon pour ma santé mentale.

Ma santé mentale?

Il y a quelques années, cette remarque aurait été complètement déplacée, impensable, irrecevable. Je pense à certains de mes patrons à La Presse ou à la Place des Arts, qui auraient aimé mieux dealer avec un cancer des ovaires ou un mal de dents. Je serais allée voir le gynéco ou le dentiste, merci, bonsoir, on en aurait parlé ou pas, mais ça se serait arrêté là.

Je peux vous dire que les temps changent, doucement. Pour le mieux.

En tout cas, ma Sarah a dit ce qu’il fallait. Le simple fait qu’elle évoque mon moral m’a ranimée. Je me suis sentie tout à coup moins seule. Et elle m’a fait réaliser deux choses: en fin de compte et premièrement, j’ai besoin de sortir de Caraz. Deuxièmement et pour commencer, je ne connais pas Lima tant que ça, on a droit toutes les deux (la ville et moi) à une deuxième impression.

Ça fait que je pars dimanche soir pour Lima par le bus de nuit. Je me suis offert l’équivalent de la première classe, qui coûte la somme folle de 80 soles (soit environ 32$), avec des sièges qui se convertissent en lits, ni plus ni moins.

Je vais passer la semaine là-bas, et voilà que, mis à part ce fameux forum où je retrouverai avec joie tous mes collègues, j’ai repéré un musée du textile tout près de l’ambassade. Si je disparais sans laisser de trace, c’est là qu’il faudra me chercher.

Ensuite je prendrai un autre bus de nuit de Lima à Trujillo, troisième ville en importance au Pérou et, dit-on, l’une des cités coloniales les mieux préservées du pays. Et je passerai la semaine à Huanchaco, tout près de Trujillo, d’où je pourrai visiter plein de lieux magnifiques et pleins d’histoire(s).

Ça fait que tout va bien, finalement.

Merci, Sarah.

Vivre dangereusement

Aujourd’hui, désespérée par la quantité de cheveux que je trouve quotidiennement partout (dans mon assiette, sur l’éponge de l’évier, sur mes vêtements), sans parler de mon peigne et du balai (le balai, c’est vraiment effrayant), j’ai décidé de passer à l’acte et de faire couper ce qu’il me reste, dans l’espoir d’en sauver une partie.

Il y a à Caraz bon nombre de petits salons de coiffure, en particulier dans l’une des étroites rues qui mènent au marché, ainsi qu’au marché lui-même. Mais, pour dire le moins, aucun ne m’attirait vraiment. Ici, on ne lave pas cheveux avant de les couper. Est-ce qu’on lave les peignes, les brosses? Je ne sais même pas si c’est la norme au Québec, mais disons que l’état des lieux en général ne me disait rien qui vaille. Et puis sur quel genre de coiffeuse peut-on tomber? Une qui s’est improvisée telle? Une qui n’a jamais coupé de petits cheveux mous?

J’ai arpenté comme ça les environs du marché jusqu’à tomber sur une échoppe toute peinte en vert lime, qui semblait propre et bien tenue. Un critère comme un autre. Et ça n’était pas non plus comme si je devais aller aux Oscars…

Je suis entrée, je ne voyais personne, j’ai lancé un «Buenas tardes?» et la proprio a émergé de derrière la porte, je pense que je l’ai réveillée. Je lui ai expliqué mon problème, elle m’a montré des modèles, je lui en ai montré d’autres et, comme d’habitude, j’ai fini par dire: «Haz lo mejor» (fais de ton mieux), et vogue la galère.

Un genre de lâcher-prise qui m’a (presque) toujours servie.

En tout cas.

Mary (prononcez Maaaaari) a été teeeellement fine! On a papoté (rien que ça, papoter en espagnol, je peux vous dire que c’est bon pour mon moral), elle m’a demandé quel shampooing j’utilise, elle a trouvé que je n’étais pas du tout au bord de la calvitie, et elle m’a fait une vraiment belle coupe dans les règles de l’art, en prenant tout son temps.

Quand elle m’a enfin enlevé l’affreuse cape noire qui fait qu’on a tous l’air de condamnés à mort, j’ai vu comme elle avait bien travaillé. J’avais peut-être 10 grammes de cheveux en moins, mais oh! Comme je me suis sentie légère, rajeunie, rafraîchie!

Elle a beaucoup ri de voir mon contentement, et j’espère qu’elle sait à quel point elle m’a fait du bien.

Je regrette de n’avoir pas pris sa photo, qui serait bien plus intéressante que la mienne, mais voilà.

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Nourritures (2)

Je vous ai dit l’autre jour que l’ordinaire du Péruvien moyen est plus qu’ordinaire. C’est ce que je partage avec mes collègues tous les midis de semaine, bien plus pour le plaisir d’être avec eux que pour celui, de plus en plus rare dans mon cas, de manger.

Chaque jour, je m’attaque à mon assiette sans plaisir ni appétit, si bien que jamais je ne la finis. Il faut dire que les portions font peur. J’en laisse toujours la moitié, sinon les trois quarts. Au Bénin, mince consolation, je savais que rien n’irait à la poubelle, que quelqu’un, à la cuisine ou ailleurs, serait bien content d’avoir ce repas pour rien.

Ici, le mieux que je puisse espérer, c’est qu’on donnera mes restes aux innombrables chiens qui squattent tous les recoins du Pérou (un truc que je ne comprends absolument pas: pourquoi tant de chiens? Mais c’est un autre sujet).

Je vais finir par demander des demi-portions, ou par me contenter de la soupe sans prendre le plat (ou l’inverse).

Heureusement, depuis peu, mon collègue José, grand gourmand devant l’Éternel, a saisi l’intérêt de s’asseoir à côté de moi à l’heure du repas. Je lui file la viande coriace de ma soupe, les pommes de terre et le riz que je ne suis plus capable d’avaler, la moitié de ma truite frite (oui, de la belle truite saumonée, très bonne, mais frite…), le dessert dont j’ai pris deux bouchées.

De mon côté, je quête à la cantonade la salade (quand il y en a) de ceux qui n’en mangent pas (il y en a), et je picore sans permission dans l’assiette de mes commensaux pour goûter, au cas où je trouverais quelque chose qui me plaît. Résultat, on rit beaucoup, notamment parce que mes manières ne collent pas trop à l’étiquette, et aussi parce que je commence à pouvoir dire des niaiseries dans mon espagnol un peu moins bancal.

Même chez moi, dans ma cuisine, je reste sur ma faim: les pâtes sont de mauvaise qualité, ma cuisinière chauffe trop ou pas assez, on dirait que je ne réussis plus rien. Sauf ce soir, où j’ai fait une bonne frittata avec plein de légumes. Il manquait juste une bonne tranche de bon pain grillé.

À propos, j’ai acheté le grille-pain d’une collègue qui repartait au Québec.

Je rêvais de sandwiches toastés aux tomates pleins de beurre, de mayonnaise et de laitue croquante, et aussi de toasts au beurre d’arachide et banane, les deux choses que je pourrais manger sans me lasser pendant des semaines.

Hélas. Encore faut-il trouver du pain de mie. Et du beurre d’arachide qui ne soit pas complètement dénaturé.

Pour le beurre d’arachide, mon amie et voisine Ana m’a aimablement offert de me prêter son robot culinaire. On trouve des arachides au marché, ça devrait faire l’affaire.

Pour le pain, malgré un échec annoncé pour cause de four dysfonctionnel, je vais peut-être essayer d’en faire.

Des fois que ça marcherait?

Encore Huari

Ben oui. Encore Huari. J’ai quitté Caraz jeudi à midi, pour prendre le bus de 14h30 à Huaraz au lieu de celui de 17h. Je voulais arriver plus tôt là-bas, avoir le temps de souper tranquille, tout ça.

J’ignorais à quel point ça changerait tout. Faire cette route de jour m’a permis de voir des paysages que je ne pouvais même pas imaginer. Tant de beauté! Des cultures en terrasses jusqu’en haut des montagnes, que tu te demandes comment ils font pour monter jusque-là, et aussi comment ils font pour descendre leurs récoltes.

Des accidents de terrain qui te font voir exactement comment la croûte terrestre s’est soulevée et remise tout de travers, avec des strates verticales tellement surréalistes que le parc du Bic est un amateur à côté de ça.

Je me suis endormie malgré moi pendant une vingtaine de minutes, le temps de franchir le tunnel qui passe sous le plus haut sommet et d’amorcer la descente. Je peux vous dire, pour être restée éveillée au retour, que je n’ai rien manqué de grave. Et que ce que j’ai vu est gravé dans ma mémoire, fût-elle déclinante.

Pour une fois, à Huari, il faisait doux, avec un gentil soleil qui rougeoyait derrière les montagnes vert émeraude. Je n’y ai presque pas cru. Même à cette heure impitoyable à laquelle le soleil disparaît, où on n’a plus qu’à se terrer sous les couvertures (selon ma brève expérience), je n’avais que mon petit cardigan noir, et je n’avais pas froid!

Vendredi, on a passé toute la journée, ma jeune collègue Diana et moi, à bricoler des trucs en prévision de l’atelier du samedi.

Bricoler, absolument: découper du carton, préparer des étiquettes de nom personnalisées pour les participantes, courir à la libreria pour les faire plastifier, écrire des titres sur des affiches, name it. Ça m’a rappelé mes années d’école. Le bristol de couleurs pastel, le son de la tranche (qu’on appelle guillotina en espagnol), l’odeur des stylos feutres… euh, non, pas d’odeur de stylos feutres. De nos jours, on utilise des encres solubles à l’eau. C’est moins toxique, bien sûr. Mais j’aurais bien aimé retrouver cette bonne vieille odeur qui faisait qu’on riait comme des folles après trois ou quatre heures à travailler dans notre petit local d’affichistes, à l’école secondaire.

En tout cas.

On est partis pour Yanagaga bien en retard, mais personne ne semblait s’en inquiéter. Quand nous sommes arrivés, un peu avant 10h, il n’y avait presque personne au petit local communautaire. Nous attendions 25 femmes, l’atelier devait commencer a 9h, j’ai pensé que ce serait un flop total.

Mais non. On dirait que les femmes se sont matérialisées tout d’un coup. On a fini par avoir plus que les 25 attendues. Avec leurs enfants, leurs bébés, leur tricot, elles étaient toutes là, simples, belles, attentives dans la mesure du possible.

On voulait leur dire qu’elles n’ont pas à assumer seules toutes les charges du foyer. Et que leur travail vaut au moins autant que celui de leur mari. Que nous avons des siècles de comportements acquis à transformer.

Ça prendra le temps que ça prendra.

Je ne sais pas dans quelle mesure le message fera son chemin. Mais je peux vous dire que, quand il a été question d’un éventuel pouvoir magique et de ce qu’on pourrait en faire, j’ai évoqué «Cambiar el esposo» (changer le ou de mari), et elles ont toutes, sans exception éclaté de rire.

Ma petite victoire de la journée.

Je mettrai des photos demain, promis.

 

Huari (bis)

Je suis retournée à Huari la semaine dernière, avec ma collègue María Isabel, pour mettre la dernière main à un atelier que nous préparons à l’intention des femmes entrepreneures. «Liderazgo femenino», c’est le nom de la série de huit ateliers qu’on a décidé de faire, parce qu’on n’avait pas encore touché au budget réservé à l’EFH et que l’année financière achève.

Quoi? EFH, ça ne vous dit rien? On dit aussi (selon les organisations), JFH, JHF, EHF…

Non? Toujours rien?

OK. EFH: Égalité femmes-hommes. JHF: Justice entre les hommes et les femmes. Enfin, tout ça. Ça prend des visages (et des sigles) différents selon les pays d’intervention (par exemple, n’allez pas parler d’«égalité» homme-femme en Afrique — en tout cas au Bénin–, vous allez vous faire dire qu’une telle chose ne saurait exister puisque Dieu nous a créés si dissemblables, et vous perdrez toute possibilité d’écoute). Mais l’idée est la même partout: les femmes détiennent un pouvoir informel, rendons-le formel. Clair, net et précis: sans les femmes, pas de progrès.

C’est tellement clair que la plupart des organismes de coopération ont un volet entier consacré à l’empowerment des femmes et que, sans ça, ils peuvemt dire adieu au financement gouvernemental.

En fait, ça consiste surtout à redonner à 50% de l’humanité la place qui lui revient. On n’a pas fini.

En tout cas.

Donc, l’autre jour, on était en réunion, on parlait de ces ateliers destinés aux queseras, ces femmes qui font du fromage, qu’on encourage à fonder une entreprise, tout ça. Moi, ce qui me préoccupe, c’est le fait que ces femmes-là, qui finissent par gagner assez d’argent avec leur fromage pour faire la différence entre la pauvreté extrême et une vie un peu plus digne, ces femmes-là, elles ont toujours quand même la charge de toutes les tâches à la maison. Repas, ménage, traite des vaches, lavage, soin des enfants, travaux des champs, name it. Ça fait que j’ai mis mon grain de sel pour dire que c’est bien beau, encourager les femmes à fonder des entreprises, mais que, si elles se retrouvent à travailler deux fois plus pour faire vivre la famille, ce n’est pas plus juste. Double tâche, charge mentale, j’ai sorti mon vocabulaire féministe.

Hé. On m’a tellement bien entendue que je me suis retrouvée embrigadée dans la mise sur pied et l’animation du premier des huit ateliers, qui a pour titre «Doble rol femenino y autoestima».

C’est pas pantoute dans mon mandat, mais est-ce que j’allais me défiler? C’est super-intéressant!

Fait que enweille, on retourne à Huari pour travailler là-dessus.

Une heure et demie en minibus jusqu’à Huaraz, puis quatre heures d’autocar avec pas de toilettes jusqu’à Huari. On est arrivées là, María Isabel et moi, affamées et affligées d’une envie de pipi qui confinait à l’obsession. À 21h30 un mercredi soir, il y avait exactement zéro restaurant ouvert. On a acheté des bananes et un emoliente, une boisson chaude un peu gluante, faite d’orge grillée, de graines de lin, de luzerne et d’un tas d’herbes aux propriétés diverses, aromatisée de jus de citron, que le vendeur de rue te bricole en trois coups de cuiller à pot et qui peut presque te faire oublier ton envie de pipi.

Le lendemain et le jour suivant, on a bien travaillé, préparé un tas de trucs, tout le monde était content. Moi aussi.

Mais.

Mais j’avais oublié à la maison mon médicament contre l’hypertension. Je vous rappelle que Huari est à plus de 3000 m d’altitude. Les deux ensemble (hypertension et altitude), c’est explosif, littéralement. J’ai vraiment pensé que les yeux allaient me sortir de la tête comme deux billes d’acier éjectées d’une machine à boules et que, par les deux trous ainsi créés, tout mon cerveau allait suivre en jet et se répandre dans les rues mouillées de Huari. Remarquez, ça m’aurait sans doute soulagée, l’autre option étant l’amputation.

Bref.

Sur le chemin du retour (où on frôle l’un des plus hauts sommets d’Amérique du Sud, je vous rappelle ça aussi, à travers des paysages fantasmagoriques), j’en ai pleuré (discrètement, j’ai ma fierté). Ibuprofène tant que tu voudras, rien à faire.

On a enfin débarqué à Huaraz, fait pipi (eh oui), mangé une soupe et sauté dans l’un des innombrables minibus qui font la route vers Caraz.

Nous étions 24 dans un 13-passagers (pas loin du record de 28 que j’ai enregistré au Guatemala). Le chauffeur fonçait comme un malade dans la nuit noire, le pare-brise plein de buée, à cheval sur la ligne médiane dans le meilleur des cas, à travers les trous, les troupeaux et les camions poussifs.

Un petit criss assis en avant jouait à un de ces jeux vidéo de débile, où on n’entend que des coups de feu et des pétarades. Je ne sais pas comment j’ai fait pour ne pas l’étrangler (en fait, il était hors d’atteinte).

J’étais assise de travers sur mon siège pour laisser un peu de place aux jambes de mon voisin d’en face, mon sac à dos pesait une tonne sur mes genoux et un jeune homme tombait de sommeil contre mon dos. Il n’y avait qu’à patienter, c’est ce que j’ai fait, en me massant les tempes de temps en temps.

J’ai mis deux jours à me remettre de cette équipée. Ma tension a repris une allure normale, mon moral aussi (je pense).

Je repars en principe jeudi prochain — l’atelier a lieu samedi matin à Yanagaga, un petit village à une heure de Huari.

Non, je n’oublierai pas mon Micardis. Et oui, je ferai des photos de Huari, parce que c’est vraiment, vraiment très joli, et aussi des belles madames qui viendront à l’atelier.

Carnaval

J’avais dit que je vous parlerais de nourriture(s) dans ma prochaine publication, mais ça peut attendre: le carnaval, lui, n’attend pas. Il vient d’ouvrir dans la région, et je peux vous dire qu’on ne niaise pas avec ça, ici.

Hier, il y a eu un grand défilé populaire, qu’on appelle pasacalle. Ce mot veut simplement dire qu’on passe (pasar) par les rues (calles, ou calle au singulier). Ça se prononce «passacaille», comme le genre musical, sauf qu’on prononce de «e» final comme un «é».

Tout le monde met ses ses beaux habits, des groupes viennent de partout – musiciens, troupes de danse, associations de producteurs et productrices de tout ce que vous pouvez imaginer. Il y a des pains en forme de cochon d’Inde, de bébés, de lapins, de je ne sais quoi; il y a des chars allégoriques qui célèbrent la générosité et la richesse de la Terre; il y a des vendeurs ambulants, des curieux, des enfants, des gens qui lancent de l’eau à pleins seaux sur les participants…

Le défilé s’est mis en branle à 9h30. Quand, vers 13h, recrue de fatigue, j’ai quitté le stade municipal (qui était le point de chute de tout ce beau monde), il y avait encore des gens qui défilaient dans les rues de Caraz. Dans le stade, ceux qui avaient défilé pendant trois heures et plus continuaient de danser. Je ne sais pas comment ils font.

Sur le chemin du retour, au bord de l’hypoglycémie, je me suis arrêtée pour dîner dans un des rares restos où je pouvais espérer manger dans la prochaine heure. Des joueurs de flûte, eux aussi de retour du défilé, remplissaient toute la salle de leur musique suraiguë, j’ai failli devenir encore plus sourde. Mais c’était quand même chouette!

Ça, donc, c’était hier.

Aujourd’hui, sur la place d’Armes, une petite foule assez compacte occupait les gradins installés pour l’occasion, afin d’assister à un concours (si j’ai bien compris) de joueurs de tambour et de flûte (oui, les deux à la fois). Une occasion en or pour les vendeurs de glaces ou de cremoladas (un genre de slush faite, m’a-t-on dit, avec de la glace recueillie à même le Huascaran, ce glacier qui veille sur la ville – mais je demande des preuves).

Les Péruviens adorent le sucre.

Depuis 13 h, de la musique émane sans discontinuer d’une salle de fête à un coin de rue de chez moi. Les fenêtres tremblent dans leur châssis. Des pétarades éclatent un peu partout. C’est la fête!

Ce qui est étrange, c’est que, en dépit de toutes ces couleurs éclatantes, de cette musique irrésistible, les Péruviens ne sourient pas beaucoup. Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature, dit lui-même que les gens de son peuple sont tristes.

Je le vois tous les jours dans le visage des enfants, même les très petits, qui ont toujours une mine un peu soucieuse. Je le vois dans l’expression des danseurs, qui ne se regardent pas et qui s’exécutent d’un air un peu absent, sans joie véritable, dirait-on.

Je le vois aussi dans les commentaires qui suivent les nouvelles du journal El Comercio, le plus important au pays. Amers, désabusés, vindicatifs…

Le Pérou a une histoire compliquée et violente. Comme bien d’autres d’Amérique latine, qui ont été successivement envahis et exploités par les Espagnols et les Américains (pour résumer, hein).

Ce goût pour les couleurs vives, le bruit, les choses très sucrées, les fêtes, les feux d’artifice, je ne sais pas, c’est peut-être une façon de se convaincre qu’on est vivant, malgré tout…

 

 

 

 

 

Nourritures (1)

Il y a quelques années (cinq? sept?), le Pérou s’est hissé parmi les grandes destinations gastronomiques au monde. De jeunes chefs réputés ont choisi d’y ouvrir des tables très courues; des grappes de touristes viennent de partout pour une exploration culinaire après une petite promenade de santé au Machu Picchu… Oubliez Barcelone ou Madrid ou Lyon ou Copenhague (tiens, j’écris comme Marie-Claude Lortie!), c’est à Lima qu’il faut venir.

Depuis que je suis ici, tout le monde m’en parle: «Pis? La bouffe? Paraît que c’est extraordinaire?»

Aussi extraordinaire que ça peut l’être, j’imagine, si t’as 300$ par tête à dépenser pour un souper. Par exemple, au Central, l’un des mieux cotés de Lima, le menu est à 556 soles, sans le vin (01/S = 0,40$CAN).

Et ça, c’est à la condition, évidemment, de réussir à obtenir une table.

Je vous signale que le salaire mensuel moyen d’un homme à Lima est d’environ 1500 soles. Je précise : un homme, parce que, pour une femme, c’est 1000 soles.

Ça fait que, dans la vie de tous les jours, pour le Péruvien (et surtout la Péruvienne) lambda, c’est une autre affaire. Vrai, le Pérou, comme on dit, c’est le Pérou. On trouve ici une variété incroyable de fruits, de légumes, de graines, de céréales, de tubercules, de légumineuses, de poissons, de laitages, de fruits de mer, de viandes. Chaque fois que je vais au marché, je découvre un truc que je n’avais jamais vu de ma vie. Il y a du maïs de toutes les couleurs, idem pour les pommes de terre; des melons qui ressemblent à des concombres, des concombres qui ressemblent à des melons, des courges, des haricots énormes, des avocats de toutes les tailles (des violets, des vert pâle, avec toutes les nuances entre les deux)… bref, pas pour rien que je passe ma vie là.

Les prix me font presque rire: deux ou trois mangues: 1 sol (40 cents). Six petites tomates italiennes, 1 sol. Une belle grosse grappe de raisins verts sans pépins, frais et croquants: 2,5 soles. Un demi-kilo d’agneau (sans les mouches): 7 soles. Six oeufs qui se rappellent encore de leur mère: 2,5 soles.

Mais ce que j’achète pour trois fois rien (à mes yeux), dans les faits, bien peu de Péruviens peuvent se l’offrir. Même ceux et celles qui me le vendent.

Dans les restos populaires où je mange tous les midis de semaine avec mes collègues, cette fabuleuse abondance n’existe pas. Invariablement, on y sert en entrée une soupe certes très consistante (rien que ça, ça me contenterait), faite d’un bouillon de poule et enrichie de beaucoup trop de riz, de pâtes, de quinoa ou de blé. Suit un plat (fondo), généralement une viande en très petite quantité (du poulet la plupart du temps), accompagnée de riz ET de pommes de terre accommodées d’une manière ou d’une autre.

Avec ça, un refresco — une boisson, souvent une infusion, très douce, servie tiède parce que, dit-on, c’est meilleur pour la santé. Il y a parfois un dessert (postre), soit un fruit poché et son jus épaissi à la fécule de maïs, ou un fruit frais, ou plus platement du Jell-O.

Ce repas coûte, quoi? Six, sept, parfois huit soles? À tout casser, donc, 3,20$… C’est donc à la portée du Péruvien moyen, et c’est ce que mange le Péruvien moyen, jour après jour. Riz, pommes de terre. Pommes de terre, riz.

Même dans un repas d’apparat comme celui du jour de l’An, au club social de Caraz, on a servi, en entrée, des pommes de terre à la huancaïna (bouillies, coupées en rondelles et servies nappées d’une sauce crémeuse au poivron jaune appelée aji, décorées d’un demi-oeuf dur et d’une olive noire, photo ci-dessus). Le plat de résistance (dinde rôtie) était accompagné de riz… et de pommes de terre. Zéro légume vert (ni d’aucune autre couleur, d’ailleurs). Ce n’est pourtant pas ça qui manque, au Pérou! Petits pois, carottes, haricots verts, courgettes, brocoli, chou, betteraves, rabioles, on trouve tout…

Quelque chose m’échappe.

Certes, la gastronomie péruvienne existe, elle regorge de plats typiques dont le plus connu est sans doute le ceviche. Elle compte aussi, croyez-le ou non, un certain nombre de mets inspirés de la cuisine cantonaise, intégrés au point qu’ils en sont un élément phare.

Je vous conte ça la prochaine fois.