De choses et d’autres

Le ciel s'est couvert en après-midi; les nuages ont lâché quelques gouttes sans grande conviction et ont fini par y renoncer, par paresse sans doute. La mer a pris un gris métallique, elle soupire sous le ciel blanc comme si elle s'ennuyait.

Demain, William m'emmènera voir les fous de Bassan à l'île Bonaventure, après quoi il rentrera dans son royaume tandis que je poursuivrai ma route, avec étapes à Percé, Mont-Saint-Pierre, Sainte-Félicité (près de Matane, d'où je prendrai le traversier pour Baie-Comeau). Ensuite, dodo à Portneuf-sur-Mer, quelque part sur la Côte-Nord, que je n'ai jamais visitée. Si tout va comme prévu, mon itinéraire ressemblera à ceci:

https://goo.gl/maps/Q11RgSTCLJq

Ça me fait tout drôle de me trouver hors de chez moi pour aussi longtemps sans être à l'étranger. On devrait tous faire ça au moins une fois dans sa vie. Bon, on ne s'émerveillera pas de l'architecture ni de l'aménagement des villes (quel aménagement?), c'est un cas désespéré: au Québec, le clin de vinyle, le bardeau d'asphalte et l'aluminium émaillé on fait des ravages irrémédiables. Les centres commerciaux ont fait le reste. Il faut bien le dire, nos villes et nos villages sont laids. Heureusement, il reste les paysages. Et les gens.

Les Gaspésiens me font mourir de rire. Ils ont une gouaille inimitable, un naturel désarmant, une familiarité bon enfant irrésistible.

Comme cela se faisait quand j'étais enfant, les gens débarquent les un chez les autres sans s'annoncer, juste pour dire bonjour en passant. Ils restent deux minutes ou deux heures, parlent de choses et d'autres, accepteront volontiers la bière ou le café qu'on ne manquera pas de leur offrir. J'ai toujours adoré ce genre de visite impromptue, dont l'habitude se perd dans les villes.

Hier, nous sommes allés manger chez Le Chialeux, un resto d'une quinzaine de places où le proprio, Jean-Pierre Duguay, fait tout tout seul: la cuisine, le service et… l'animation. C'est un personnage complètement extravagant, qui houspille ses clients s'ils arrivent en retard (les repas sont servis à heure fixe) ou si un égaré se présente sans avoir réservé. Il mitonne des plats généreux, simples mais bons et bien faits, à 30$ par convive (entrée, plat, dessert, café). Si vous passez par Chandler, allez-y. Mais n'oubliez surtout pas de réserver… et apportez votre vin.

Sociabilité

Il me dit, avec une pointe d'inquiétude: «Toi qui es si sociable, je t'emmène juste voir des chevaux et des bisons!»
Entre-temps, on est arrivés face à face avec son amie Céline, qui revenait de chez son neveu et qui a dû reculer le gros pick-up de son chum pour nous donner accès à la ferme du neveu. Nous sommes ressortis de là avec un bouquet de radis de la mort et une douzaines d'oeufs frais pondus. Juste avant, nous étions allés acheter des carottes pour gâter les chevaux du rond de course. Tous les chevaux connaissant William. William connaît tous les chevaux. Il connaît aussi (et surtout) toutes leurs propriétaires. Au Québec, les chevaux sont des histoires de femmes.
Je suis sociable, oui.
Mais j'aime tellement les chevaux!

Mer

IMG_0015Je la contemple inlassablement, j’observe ses couleurs changeantes – blanche ce matin, indigo ce soir, violette hier – je guette un éventuel souffle de baleine à l’horizon (sans succès jusqu’ici, mais ça viendra, m’assure William). Depuis jeudi, trois eiders à duvet et leur couvée se laissaient ballotter par les vagues juste devant la maison. Aujourd’hui, ils sont invisibles, j’interroge la mer sur leur disparition. Un chapelet de fous de bassan passe au ras des flots, un goéland marin fait l’important sur un rocher, deux becs-scies arpentent la rive couverte de varech. Un cormoran fait comiquement séher ses ailes au soleil. On a même eu la visite d’un couple de huards, qui s’interpellaient mélancoliquement tout près de la berge.

Aujourd’hui, je n’ai rien fait d’autre que lire et lever les yeux de temps à autre pour observer cette vie discrète. L’eau, en ce moment même, est en train de prendre une teinte turquoise dans la lumière dorée du soleil déclinant. Il fait frais, nous rentrerons bientôt pour bricoler un souper. On mange du homard tous les jours. Riz au homard, omelette au homard, pâtes au homard. Non, on ne se lasse pas (pas encore). William en a plein son congélateur, des bêtes énormes que lui ont données ses amis pêcheurs. Contre toutes les lois de la congélation raisonnée, il les a sommairement emballées dans un vieux sac de pain. «C’est pas comme s’ils allaient rester là ben longtemps», argue-t-il quand je m’en étonne.

Vu de même…

William

Je l’ai connu au cégep de Chicoutimi, où j’étudiais en lettres et où, avec quelques mauvais compagnons, il faisait des folies inimaginables et pas racontables (sauf par lui, et alors c’est toujours à mourir de rire). Je dis «connu», mais nous n’étions pas amis. Je l’ai connu comme tout le monde connaissait William, qui passait difficilement inaperçu avec ses longs cheveux roux frisés et les coups pendables qu’il commettait, de préférence devant public.

Nous nous sommes retrouvés par hasard, par un soir pluvieux d’avril, dans un bar de Montréal. Quand j’ai vu entrer ce monsieur chauve à barbichette blanche au Verre bouteille, j’ai surtout remarqué son compagnon, une sorte de géant avec une grosse tête patibulaire qui aurait pu lui faire décrocher un rôle dans un film d’horreur de série B.

Le bar, à cette heure tardive, était presque vide. Je sentais sur moi le regard de ce monsieur à barbichette, qui a fini par s’approcher et me demander poliment: «Pardon, madame, mais est-ce que par hasard vous venez de Chicoutimi?

– Heu… oui?

– Étiez-vous au cégep dans les années 76, 78?

– Heu… oui?, ai-je répondu, de plus en plus interloquée.

– Fabienne?

– Heu… oui? (Cette fois complètement mystifiée.)

– je suis William.

Je suis tombée sur le cul. WILLIAM! Je n’ai jamais compris pourquoi et comment il m’avait reconnue, ni pourquoi il se souvenait de moi. Mais nous sommes restés amis, et voici que je suis chez lui, et que ses amis viennent nous visiter, juste parce que je suis là.

William est ce genre d’ami irremplaçable, qui me dit que je peux rester tant que je veux mais que, disons à Noël, il va peut-être se tanner.

Bonne chance.

Fleuve

J’ai mis sept heures pour couvrir les 210 km qui séparent Québec de Rivière-du-Loup. Comptez là-dedans un (petit) bout d’autoroute à 120 à l’heure. Le reste, tout doucement, en passant par les villages, en me posant avec délice ici et là, au gré de mes envies.

Je me suis d’abord arrêtée à L’Islet-sur-Mer, lieu de naissance de Joseph-Elzéar Bernier, qui a commencé à naviguer sur le fleuve avec son père dès l’âge où il a pu marcher, et qui est devenu à 14 ans officier de marine, puis capitaine et explorateur. Une vie incroyable, racontée dans un musée dont j’ignorais complètement l’existence et où j’ai passé une bonne heure. 

Le fleuve, jusqu’à Kamouraska, garde toujours une couleur boueuse, boudeuse, je ne l’ai jamais vu autrement. Mais dès qu’on passe Saint-André ou Saint-Germain, il devient doux et bleu, il répand son parfum iodé jusqu’à la route. Sur l’autre rive, les montagnes violettes de Charlevoix dorment doucement sous un ciel qui ne m’a jamais semblé aussi infini qu’ici. 

J’ai dormi à l’Auberge internationale de Rivière-du-Loup, comme je me l’étais promis, et j’y ai comme prévu rencontré des personnes formidables. Parmi celles-là, Christophe, au Québec pour trois petites semaines, que j’ai embarqué jusqu’à Rimouski et à qui j’ai fait voir mes coins préférés: Cacouna, Saint-Fabien… Il s’est montré enthousiaste, curieux, intéressant, d’une confondante gentillesse. Il restera un ami. C’est la magie de Rivière-du-Loup!

Avec Christophe, sur la grève de Saint-Fabien.


Après, j’ai filé jusqu’à Chandler par la vallée de la Matapédia, toujours somptueusement belle. J’ai eu la route pour moi seule jusqu’à Carleton, que j’ai trouvée affreusement clinquante et criarde. Ce talent que nous avons de défigurer les lieux d’exception…

J’ai mis pied en fin d’après-midi à Pabos Mills, chez mon ami William, qui habite chez ses trois chats avec sa soeur Julie. Depuis que j’y suis, une vieille chanson de Michel Rivard me trotte sans arrêt dans la tête: «Moi j’ai un ami que je vois pas souvent mais que j’aime tout autant / C’est un drôle de gars qui vit dans une drôle de maison avec un drôle de chat…»

Sa maison, toute semée de plats de croquettes, de bacs de litière, de jouets à plumes et de coussins de chats, est plantée droit devant la baie des Chaleurs. La mer et le ciel y entrent à pleines fenêtres, on ne se lasse pas de ce spectacle. Hier soir, nous avons eu droit à un lever de lune surréaliste, à mes yeux du moins – William dit que c’est comme ça tous les soirs. 

Où je ne parle pas de Québec

Je suis partie ce matin, j’ai cueilli mes deux passagers Amigo Express à 10h30 comme prévu. Comme prévu, ils ont passé la moitié du voyage à regarder leur téléphone, l’autre moitié à somnoler. Ils vivent à Revelstoke depuis novembre dernier, ma soeur y habite depuis au moins 20 ans, mais ça ne les a pas intéressés outre mesure. On a échangé quelques paroles, sympas mais sans plus. Pas grave, j’avais pas envie de jaser tant que ça, finalement. J’ai écouté la radio, conduit concentrée comme une championne à 120 à l’heure, ni plus, ni moins, observé le fleuve, vraiment beaucoup plus haut que d’habitude. J’ai déposé mes jeunes passagers quelque part dans Saint-Roch. Bye, bon voyage, merci, toi aussi. S’ils avaient été plus sympas, j’aurais dit «rien du tout» quand ils m’ont demandé combien ils me devaient. C’est clairement écrit dans le contrat Amigo, mon jeune, t’as pas l’excuse de l’âge pour perdre la mémoire. 

Trente dollars, ça paye le gaz, comme on dit.

Je pensais aller voir l’expo Hergé au Musée de la civilisation. Marcher un peu dans les vieux quartiers – la côte de Sillery, les quartiers Saint-Roch (déjà un peu trop hip à mon goût) ou Saint-Sauveur… Mais avant tout et surtout, je voulais voir ma marraine, Gaétane, qui, à bientôt 90 ans, conserve une confondante vitalité de coeur et d’esprit. C’est donc la première chose que j’ai faite en arrivant à Québec, après avoir pointé dans un étrange hôtel où je semble être la seule cliente, quelque part dans le quartier Saint-Sacrement, et mangé dans une brasserie toute proche un hamburger dégueulasse et trop cher sur lequel j’ai trouvé le moyen de me brûler la langue.

Gaétane s’est montrée égale à elle-même, avec son éternel sens de l’autodérision, sa modestie toute naturelle (ou sa nature toute modeste?), sa tendresse infinie pour ses enfants morts comme vivants – elle en a déjà enterré deux sur quatre, disparus dans la fleur de l’âge, ce qui, comme elle le dit simplement, n’est pas normal pour une mère. 

Elle me conte les nouvelles de ses petits-enfants, commente la vie qu’on mène («j’voudrais pas être à votre place…»), elle me parle de ma mère, ou de son mari, Robert, mort il y a tout juste cinq ans mais qui l’accompagne partout comme avant.

C’est en son honneur, je pense, que, malgré son âge et ses jambes horriblement enflées, elle sort chaque jour pour marcher dans ce quartier de Québec où elle a été transplantée il y a trois ans, tout comme Robert et elle le faisaient à Chicoutimi, où les deux avaient passé toute leur vie. 

Elle préparesa crème Budwig chaque matin, comme Robert le faisait depuis des décennies (mon oncle Robert était un incroyable avant-gardiste). Il y a dans le salon un admirable portrait de lui, oeuvre d’une ex-belle-fille, où il sourit de ce sourire bienveillant et ouvert dont tous se souviennent.

Gaétane est une survivante. Songez-y: à 4 ou 5 ans, elle a enterré un petit frère, emporté à 18 mois par une pneumonie (ou était-ce une méningite?). Elle a vu sa mère sombrer à jamais dans la dépression et l’amertume. Elle a perdu son unique soeur (ma mère), morte du cancer à 51 ans au terme d’une lente agonie. Son fils aîné est mort électrocuté, lui aussi dans la jeune cinquantaine, en réparant son panneau électrique. Elle a perdu son Robert bien-aimé et si aimant, qui, je crois, se savait malade mais ne lui avait rien dit, pour ne pas l’alarmer, et qui n’a pas passé trois jours à l’hôpital avant de rendre l’âme. Et puis sa fille aînée a été emportée par un cancer il y a trois ans, au bout de cinq ans de traitements inhumains. 

Malgré ça, elle reste sereine. Ni résignée ni révoltée, juste zen.

Ma tante Gaétane est un moine bouddhiste.

À côté d’elle, dans son coquet appartement de la Grande-Allée, plein des teintes de rose et de mauve que nous aimons toutes les deux (sans en avoir jamais parlé), je transpirais comme une invention en m’épongeant avec un petit mouchoir à carreaux piqué il y a des années à un ex-collègue. (En connaissez-vous beaucoup, vous, des gens qui se baladent encore avec, dans la petite poche de leur veste, un mouchoir de coton soigneusement repassé par leur tendre épouse? J’avais trouvé ça tellement, euh… comment dire? Dépassé? En tout cas, je le lui avais confisqué et je m’en sers depuis, les jours de moiteur, avec une pensée pour sa moitié. Je vote pour qu’on décerne le prix Nobel de la science à qui inventera un antisudorifique pour la face. Je me porte volontaire pour les essais cliniques et je jure de ne plus jamais confisquer de mouchoirs.)

Toujours est-il qu’il fait une chaleur d’étuve à Québec, les rues sont pleines de voitures poussives et de touristes distraits, trouver du stationnement relève de la quête du Graal, fait que j’pense que le musée attendra (ou pas).

Je dors demain à l’Auberge internationale de Rivière-du-Loup, un lieu que j’ai toujours trouvé plein de beau monde et qui, partant, est plein de beaux souvenirs. Je vais rouler par là tout doucement, m’arrêter à Kamouraska, regarder le fleuve, me remplir les yeux de ciel et d’eau bleue. Et peut-être aussi m’offrir un petit tour de l’île Verte, que j’aime d’amour. 

Blues du retour (bis)

Je me suis retenue à deux mains aujourd’hui pour ne pas aller manger un souvlaki quelque part. Pas parce que je crains qu’il ne soit pas aussi bon qu’en Grèce – j’ai pu constater qu’on fait de très bons et de très mauvais souvlakis ici comme là-bas. 

Non, juste parce qu’il faut en revenir. 

Et revenir.

Se poser et se reposer. 

Décanter.

J’ai aimé la Grèce plus que je ne m’y attendais, et la Crète plus encore. Si le monde n’était pas si vaste et la vie si courte, j’y retournerais. J’y retournerais parce que si une chose m’a manqué dans ce voyage, c’est de me poser et de vivre doucement avec les gens. Nous l’avons fait un peu, mais pas encore assez à mon goût.

Aujourd’hui, j’ai fait du pain, ce qui me réconcilie toujours avec le quotidien. Je suis allée marcher dans mon quartier encore gris, que le vert de l’herbe naissante n’arrive pas à égayer. J’ai acheté pour souper de la morue fraîche, de jeunes épinards, un poivron rouge, des concombres libanais bios. C’était bon mais, bien sûr, ça n’avait rien à voir avec ce qu’on mangeait là-bas, où tout est si frais et si parfumé.

J’ai du miel de fleur d’oranger, un sachet d’origan et une bouteille de retsina pour me consoler.