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Au revoir, Le Mans

Il a plu des cordes, des clous, des hallebardes et, comme disent les anglos, des chiens et des chats. Nous avons tout de même pu profiter de quelques accalmies, voire éclaircies, pour nous promener dans le Vieux-Mans dimanche (jour de marché, ai-je dit que j’adore les marchés?). Nous avons acheté de toutes petites huîtres à 3€ la douzaine (!!!) et 1 kg de pommes à un vieux monsieur qui roulait ses «r» comme les Acadiens, un délice à entendre.

La cathédrale Saint-Julien

Nous sommes aussi allés nous balader chez Bernard et Dominique, frère et belle-soeur de Jean. Bernard est forestier, il s’occupe d’un bois appartenant à une grande société d’assurances, qui y emmène des invités à la chasse au chevreuil ou au sanglier.

Les sangliers font des ravages incroyables dans la forêt parce qu’on les laisse proliférer et qu’ils brisent tout. Bernard ne les aime pas trop, sauf en cocotte, braisés pendant trois heures, ce que nous avons mangé à midi. Miam!

L’après-midi, balade en forêt pour aller cueillir des champignons au cours d’une providentielle accalmie. La poêlée que nous en avons faite pour souper! Oh là là… J’ai bien failli croquer aussi le petit-fils de Dominique et Bernard, Valère, deux ans et trois mois, qui parle comme un livre et qui m’a fait fondre complètement.

Bernard, Valère et Jean
C’est du cèpe, ça, messieurs-dames!
Et des châtaignes grillées pour accompagner ça.

Ça fait que c’est ça qui est ça: on a bien mangé, bien bu, ri comme des bossus, joué au Scrabble, marché, cuisiné, placoté sans fin. J’ai quitté Jean ce matin pour prendre le train pour Marseille, où m’attendent Aurélie et Mehdi. J’ai connu ces deux-là il y a sept ou huit ans, quand ils ont logé chez moi quelques jours avant d’entreprendre leur tour du monde. Ils ont depuis fait deux petites filles que j’ai trop hâte de connaître.

Les petites huîîîtres! Les fromaaaaages!
Avec Géraldine, une amie de Jean

Vive l’amitié.

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Mon ami Jean

En fait, c’est le titre que j’aurais dû donner à mon entrée précédente. Sans Jean, je n’aurais pas du tout la même Normandie.

Mon ami Jean m’a emmenée dans le pays de son enfance. Il m’a raconté son histoire par petites touches, avec un humour qui n’appartient qu’à lui. Il m’a montré la maison où il passait ses vacances dans le village natal de sa mère, à Mers-les-Bains. On a passé par la ruelle où il s’est écorché les genoux en tombant de son petit vélo, il m’a désigné le magasin où il achetait des sucettes à 20 centimes sur la promenade de la plage. Nous avons marché le long de ces incroyables falaises de craie ponctuées des blockhaus installés par les Allemands durant la guerre de 39-45.

À Mers-les-Bains, le village où Jean passait ses vacances quand il était petit.

Les traces de la guerre sont partout sur cette côte.

J’ai suivi et écouté mon ami Jean tout du long, non seulement parce que c’est son histoire et que l’histoire des gens que j’aime m’intéresse par définition, mais aussi parce que j’étais dans les romans de mon enfance, une fois de plus. Je sais exactement de quoi il parle, sans l’avoir jamais vécu.

Nous sommes rentrés aujourd’hui dans sa jolie maison du Mans, à travers des paysages estompés par une bruine et un brouillard tenaces. Des paysages dont je ne me lasse pas: champs de blé en herbe, d’un vert printanier en ces sombres journées d’automne, bocages dorés, tendres vallons ponctués tantôt de vaches dont Jean peut instantanément me dire l’espèce, tantôt de moutons, et, de loin en loin, un clocher pointu qui signale un tout petit village…

Je suis constamment happée par ce pays si diversement et partout domestiqué, dompté, habité, jardiné, cultivé, modelé depuis des siècles, je dirais même une couple de millénaires, avec tout de même une harmonie qu’on n’a pas chez nous. Ça me fascine.

Jean conduit. Tandis que j’observe la campagne, mille questions me viennent en tête, que je lui pose à la volée. Il a, je dirais, réponse à tout, ou presque. Histoire, géographie (ses sujets préférés), société, agriculture, ornithologie, zoologie, architecture… Quand il ne sait pas, on cherche sur Wikipédia.

Mon ami Jean est irremplaçable.

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Ma Normandie

Mon ami Jean est un trésor national.

Il connaît son coin de pays comme personne, il adore en faire les honneurs et il est le plus exquis des guides.

C’est lui qui, il y a plusieurs années, m’avait emmenée à Arromanches, là où mon père a débarqué avec les troupes britanniques le 6 juin 1944. J’avais appelé papa d’une cabine téléphonique, sur l’esplanade qui domine la plage, et je garde de ce moment un souvenir impérissable.

PHOTO: Jean Huez

Nous sommes de nouveau en train de baguenauder sur la côte normande, mais cette fois beaucoup plus avant. Nous avons fait un arrêt à Dieppe, où Jean n’a pu s’empêcher de me prendre en photo devant tous les monuments qui rendent hommage aux soldats canadiens venus mourir là pour rien.

Je vous les mettrai plus tard — je sais, je dis toujours ça, mais j’ai un motif: on n’a pas de connexion wi-fi là où nous logeons, un charmant et minuscule appartement à Mers-les-Bains, passé Dieppe, où est née la maman de Jean et où il passait ses vacances quand il était petit.

C’est tellement joli, je ne sais plus où regarder.

Et on s’est bourrés de moules-frites dans un estaminet éphémère sur la plage, je n’ai pas pu tout finir, mais c’était trop bon. Là, je suis mourute, je me couche. La suite demain!

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La princesse au Mans

J’ai parcouru sous un crachin hargneux les 800 m qui séparent la maison d’Anne de la gare, où je suis arrivée mouillée comme un chien des rues.

Pendant les deux heures du trajet jusqu’au Mans, j’ai pu admirer à loisir la formidable organisation de cette société, qui a inventé les jardins tirés au cordeau, le pain baguette et le fromage aux artisous, ce qui n’est pas sans paradoxe.

La pointilleuse exactitude des trains était cette semaine contrariée par une autre de ces grèves qui émaillent le quotidien des Français depuis la nuit des temps. En fait, à cause de la grève, certains convois sont annulés. Mais ceux qui arrivent et repartent le font à la milliseconde près. Ainsi, le mien a démarré à 9h22 pile, et il est entré en gare du Mans à 11h26, soit avec deux minutes de retard sur l’horaire prévu.

Il était bondé parce que c’est les vacances de la Toussaint. Quand ils ne sont pas en grève, les Français sont en vacances: deux semaines à la Toussaint. Deux semaines à Noël. Deux semaines en février pour les sports d’hiver. Deux semaines à Pâques.

Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir venir vivre au Québec, où on gèle comme des rats en hiver, où on travaille comme des forcenés 50 semaine par année, et où une bouteille de vin et un fromage corrects coûtent une journée de salaire?

Enfin.

Mon ami Jean et sa petite-fille Lia m’attendaient à la gare, joyeux et animés, et nous sommes rentrés à la maison non sans passer prendre quatre belles baguettes bien craquantes à la boulangerie du coin. Que pensez-vous que nous avons fait en rentrant? Eh oui: on a pris l’apéro.

Quand les Français ne sont pas en grève ou en vacances, ils prennent l’apéro. Encore que rien n’interdit de prendre l’apéro quand on est en vacances, ou en grève, ou en toutes circonstances.

Jean, qui se souvenait de l’aversion pour le poulet que j’ai gardée de mon aventure péruvienne, avait eu l’excessive délicatesse de troquer sa traditionnelle volaille du déjeuner dominical pour un rôti de boeuf. Quand je vous dis que ces gens-là sont civilisés!

Remarquez, j’aurais volontiers mangé de ce poulet fermier qu’il achète, selon ce qu’il m’a dit, d’un petit producteur tout près de chez lui. Je sais vivre aussi, quand même.

Des cousins venus d’Angers, deux personnes exquises que j’avais rencontrées il y a des années lors de mon premier séjour au Mans, se sont joints à nous, on a passé un délicieux après-midi malgré le temps gris, à manger, à boire et à deviser interminablement comme dans mes films préférés. Entrée. Plat. Salade. Fromages. Dessert. Café. Miettes et coudes sur la table.

On a fait une partie de jeu de mémoire avec Lia, qui m’a infligé la pire humiliation de ma carrière, puis une de Scrabble, que l’heure du souper nous a obligés à interrompre. Dommage, j’allais gagner.

Demain, direction Langrune sur mer, en Normandie, où Jean doit remettre Lia à sa maman et où nous achèterons des huîtres. Des huîtres. DES HUÎTRES. Des h.u.î.t.r.e.s. Des HUÎTRES!!!

Oui, on en a chez nous, mais elles sont meilleures ici, que voulez-vous.

Là, je suis dans mon lit plein d’oreillers moelleux à souhait, sous une couette de crème chantilly, un vrai lit de princesse, d’où le titre un peu redondant de cette chronique.

Et comme, à cause des vacances de la Toussaint, tous les trains vers Marseille sont complets ou hors de prix jusqu’au 6 novembre, eh bien, mon pauvre ami Jean va devoir m’endurer jusque-là.

Je promets d’être sage.

Enfin, aussi sage que peut l’être une vieille princesse dans mon genre!

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La princesse à Versailles

La princesse, évidemment, c’est moi.  Bon, vous me direz que je suis quand même un peu vieille pour être une princesse.

Ouais, pis? La Margaret, là, la petite soeur de la reine du Canada, elle a vécu jusqu’à quel âge?

Donc ça se peut, une vieille princesse, CQFD.

D’ailleurs, je me reconnais en elle bien plus que dans la princesse au petit pois, à laquelle mon Pierre ne cessait de me comparer.

T’essaieras de faire du camping sauvage avec la princesse au petit pois, toi.

Margaret et moi partageons en effet un  penchant pour la liberté, les accrocs à la bienséance et les boissons enivrantes, et j’imagine que nous avons aussi en commun une certaine incertitude existentielle, ceci expliquant cela.

Mais bon, tel n’est pas mon propos, pis je me psychanalyserai peut-être un jour, mais sans vous.

Bref, je suis donc à Versailles, chez mon amie Anne, que j’ai connue par des amis d’amis. Une très longue histoire qui commence au Village Vacances-familles de Petit-Saguenay il y a quelque 30 ans (bonjour, Roberto et Marcelle!). C’est merveilleux, ce réseau qui se crée presque par magie.

Qu’il me suffise de vous dire que Roberto et Marcelle m’ont fait connaître Brigitte et Jean-Noël, qui m’ont fait connaître Anne, qui m’a présentée à son amie Michèle.

La fille d’Anne, Isabelle, a vécu quelque temps chez moi, il y a plusieurs années, alors qu’elle était en stage d’ostéopathie. Je l’ai aimée et traitée comme ma propre fille, parce qu’elle est aimable comme ça, la belle Isabelle. J’ai aussi vu Anne et Michèle à Montréal, séparément, alors qu’elles y étaient pour le boulot. Et nous nous sommes vues à Paris, aussi en coup de vent, une ou deux fois, pendant que j’étais en reportage ici ou là.

Elles ont toujours été fidèles lectrices de ce blogue, m’ont toujours répondu et donné des nouvelles, elles se sont inquiétées pour moi quand j’étais au Pérou… Leur fidélité, leur amitié m’a toujours touchée, elles qui me connaissaient si peu. Ni l’une ni l’autre ne sont sur Facebook, alors je dois leur amitié à quelque chose de plus profond qui me confond et m’honore tout à la fois.

Je suis donc chez Anne depuis mercredi, et comme je l’ai écrit avant-hier sur Facebook (vous me pardonnerez de me citer moi-même, mais vous savez comme je suis paresseuse):

Sa maison est celle que j’imaginais dans les romans de ma jeunesse, avec de très hautes fenêtres qui s’ouvrent sur le jardin, des pièces où je me perds et dont les parquets craquent impitoyablement, des meubles anciens, des secrets dans tous les coins, des portraits un peu mystérieux, des âtres condamnés, des armoires immenses aux portes camouflées sous le papier peint et repeint, bourrées de livres et de revues.

C’est la maison de sa jeunesse à elle, elle n’y voit sans doute pas tout ce que j’y vois.

Moi, je suis chez Colette, ou dans Le roman d’Élisabeth de Berthe Bernage ou dans La clé sur la porte de Marie Cardinal… J’ai carburé à ça toute ma vie et, chaque fois que je viens en France, je me sens comme au cinéma. Mais chez Anne, je suis DANS le film.

Je ne m’habitue pas, et c’est ça qui est fabuleux.

Fin de mon auto-citation.

Avant-hier, nous sommes allées faire à vélo un grand tour dans Versailles, jusqu’au château, que j’avais déjà vu il y a très longtemps (salut, Madeleine!), et surtout jusqu’au Petit Trianon et au Hameau de la reine, un incroyable décor de proto-cinéma que Marie-Antoinette avait fait construire pour se rappeler la campagne de son enfance et pour échapper aux fastes de la Cour. Nous étions comme des gamines, c’était épatant.

Hier, je suis allée rejoindre Michèle à Paris et nous avons marché dans Montmartre (infesté de caricaturistes qui semblent tous avoir suivi le même mauvais cours de dessin par correspondance) et pris un verre au bar des Deux Moulins, rue Lepic (oui, celui d’Amélie Poulain) après avoir visité le très joli petit musée Montmartre (Michèle est la championne des petits musées secrets).

Là, je suis seule dans la grande et merveilleuse maison de mon amie Anne, je pars tout à l’heure pour Le Mans, où je vais rejoindre un autre excellent ami que je connais depuis des années et que je n’ai vu que deux ou trois fois.
J’dis ça, j’dis rien.

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Vie de riche

J’ai longuement hésité, au moment de mettre la dernière main à mon petit bagage, à savoir si j’emporterais mon MacBook ou seulement ma tablette. Un Mac, ça pèse, quand même. Pour quelqu’un qui se targue de voyager léger, ce n’est pas rien. Mais c’est mieux pour écrire (ce qui m’est indispensable), et c’est indispensable pour traiter des photos au fur et à mesure (ce qui est quand même mieux que de les laisser dormir jusqu’au retour).

Problème de riche, comme l’a souligné mon ami Hubert.

J’ai fini par mettre les deux dans mon sac de cabine. À présent que me voici confortablement installée au salon VIP Banque Nationale (gracieuseté de ma MasterCard World Elite), je me réjouis d’avoir fait ce choix: j’ai tenté d’écrire ces quelques lignes sur ma tablette, j’y ai renoncé au bout de deux phrases.

Le poulet chasseur (probablement mort de peur) proposé au buffet du salon n’aura pas réussi à me réconcilier avec la volaille, que j’ai bannie de mon alimentation depuis mon retour du Pérou. Mais le vin est correct, il fait frais, on a du wifi supersonique et un personnel qui ne serait pas plus attentionné si on était aux soins palliatifs.

D’ailleurs, j’ai toujours trouvé que, dans les aéroports et les avions, on nous traite soit comme de grands malades, soit comme du bétail. Tout dépend de ton statut. Moins t’as de fric, plus t’es du bétail (ça tombe sous le sens).

Pour commencer, à l’étape de l’enregistrement, si tu n’es pas en classe affaires, oublie la perspective de parler à un être humain. Scanne ton passeport ici, imprime là ton étiquette de bagage et ta carte d’embarquement, fais la file pour déposer ta valise en tête à tête avec un écran tactile, pis scramme. Même plus moyen de tenter de charmer un préposé pour obtenir un surclassement, merdalors! (Ça marche jamais, anyway.)

La seule chose qui est la même pour tous, c’est le contrôle de sécurité, qui ressemble de plus en plus à une zone de tri de cochons destinés à l’abattoir. Des barrières qui s’ouvrent et se ferment, des scanners qui bipent, des gardiens pareils à des robots qui dirigent le troupeau vers la machine qui va lire ton matricule.

On vit dans un monde d’humanoïdes.

Même la gentillesse du préposé à l’accueil du salon BN semble suspecte, télécommandée, comme un discours de Justin Trudeau ou un point de presse du ministre de l’Environnement du Québec. J’oublie son nom, mais c’est pas grave, c’est pas un humain.

Je ne me plains pas, hein. Ce serait indécent. D’autant plus que j’ai le front de PRENDRE L’AVION! En ces temps troublés, malgré l’apocalypse annoncée, en dépit des exhortations de ma conscience environnementale, sans égard à l’opprobre que ne manquera pas de me valoir cet accroc à la bien-pensance environnementaliste.

Oui, oui, j’étais à la manif du 27 septembre. Mais chacun ses contradictions, tsé. J’ai l’outrecuidance de croire que ce voyage de six semaines, qui me mènera essentiellement chez des amis que j’ai rencontrés au hasard de mes voyages ou des circonstances, n’est qu’une goutte (voire une molécule) d’eau dans l’océan en furie des catastrophes environnementales qui nous guettent.

Ce voyage est bâti sur l’amitié, sur la richesse de coeur de ces personnes aimées que je vais enfin revoir. Cette richesse qui vaut bien mieux que toutes les autres.

C’est ça, ma vie de riche.

Le reste n’est que poussière de plastique.

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Tranche de vie

Photo tirée de la page Facebook «Les amoureux de la piste des Carrières»

Hier après-midi, pleine d’entrain et d’allant comme vous me connaissez (et tous ceux qui ont eu à se battre contre mon invincible force d’inertie ont le droit, ici, d’éclater de rire), j’ai décidé d’enfourcher ma fidèle vieille bécane et d’aller faire un tour dans le Mile-End. Objectif prétendu (il m’en faut un pour bouger): acheter des bagels. But réel (à plus forte raison): observer la faune locale, nommément les Juifs hassidiques, en cette veille de sabbat.

Ça me plonge toujours dans une perplexité sans bornes, de voir tous ces gens qui vivent dans un autre siècle, dans un autre monde, au beau milieu de la ville. Les petits vélos jetés pêle-mêle devant les maisons, les innombrables enfants uniformément pâles aux yeux uniformément cernés, les femmes sans âge habillées comme en 1940, les hommes tout de noir vêtus, affairés, sérieux, enfermés dans leur bulle…

Enfin. J’ai donc emprunté, sans me presser, la piste cyclable qui longe le chemin de fer. Il était 15h, il faisait beau, j’allais arriver juste à l’heure où tout le monde sort faire ses courses en prévision du sabbat. Je sentais déjà le doux parfum des bagels au sésame fraîchement sortis du four à bois, leur tendre chaleur à travers le sac de papier brun… je songeais au sandwich au saumon fumé qui se profilait à l’horizon de mon souper, je me laissais dépasser par tous ces excités en lycra qui pédalent comme s’ils étaient poursuivis par un troupeau de rhinocéros en furie, quand j’ai aperçu un corps.

Là, à droite, étendu tout de travers dans une espèce de caniveau de béton qui longe la piste. Il bougeait par soubresauts, comme pour essayer de se lever sans y parvenir, et personne ne semblait le voir.

Je me suis arrêtée, je l’ai observé quelques secondes. C’était un tout jeune homme. Un air de jazz émanait de son iPhone, ses écouteurs bluetooth étaient tombés de ses oreilles, deux bouteilles de bière vides (dont l’une venait manifestement de se renverser) gisaient près de lui.

Je l’ai interpellé.

«Ça va?»

Pas de réponse.

J’ai répété plus fort. «Hé! Ça va?»

Je lui ai touché le bras, je l’ai secoué doucement, il a ouvert les yeux et s’est redressé péniblement.

«Tu as besoin d’aide?» ai-je demandé.

Il a plissé les yeux pour me considérer gravement et m’a répondu que non.

On a entamé une sorte de conversation — je voulais voir jusqu’à quel point il était intoxiqué, pour savoir si je pouvais le laisser à lui-même. Il a répondu à mes questions avec une relative lucidité, bien que je sois certaine qu’il ne se souviendra d’absolument rien demain.

Je lui ai demandé où il habitait, s’il avait bu ou pris autre chose que les deux bières qui traînaient là (qui n’avaient assurément pas suffi à le mettre dans cet état) et comment il comptait rentrer chez lui.

J’ai songé à appeler une ambulance, mais il est étudiant, il n’aurait évidemment pas eu de quoi payer la facture, et il n’était pas en détresse à proprement parler. J’ai essayé d’appeler sa blonde avec son téléphone mourant, mais je n’ai pas obtenu de réponse.

Je lui ai donc proposé de l’accompagner vers un endroit plus confortable, un petit parc où il pourrait dessoûler à l’ombre, sur l’herbe, en attendant de pouvoir rentrer chez lui.

Je voulais quand même toujours aller acheter mes bagels, tsé.

Nous avons commencé à marcher. Il m’a raconté qu’il étudiait en philosophie, il m’a parlé de Dostoïevski, de Tolstoï, de Nietzsche, de l’anxiété qui le rongeait, de son père et de sa mère. Je le retenais d’une main tandis que je tenais mon vélo de l’autre, tant bien que mal.

Il titubait, saluait cérémonieusement tous les passants, m’échappait parfois parce qu’il avait hélé quelqu’un et que ce simple geste le déséquilibrait complètement, et alors je le rattrapais de justesse.

Finalement, le petit parc auquel je songeais se trouvait plus loin que je ne croyais, si bien que nous sommes arrivés, cahin-caha, à la rue De Lorimier, près de laquelle il habite, à quatre ou cinq coins de rue au sud de là où nous étions.

Il avait encore quatre bières dans son sac à dos, la pile de son téléphone était presque morte, le temps fraîchissait, je me suis dit que je n’allais pas le laisser là comme un chien: soûl comme il l’était, il se serait réveillé transi à Dieu sait quelle heure, incapable d’appeler un taxi, ou alors il se serait achevé avec les bières restantes, ou un mélange de tout ça.

J’ai pensé que, si j’étais sa mère, j’aurais été bien contente que quelqu’un se soit occupé de mon fils en de telles circonstances (même si, ou justement parce que, selon ce qu’il m’a dit, sa mère ne s’occupe guère de lui). J’ai donc résolu de le raccompagner jusque chez lui.

C’est probablement le kilomètre de marche le plus long de ma vie.

Il a fallu contourner les poubelles vides jetées n’importe où par les éboueurs, louvoyer à travers une interminable enfilade de cônes orange posés sur le trottoir, éviter deux énormes crottes de chien, toujours avec mon vélo d’un côté et lui de tous les autres.

Nous sommes enfin arrivés devant sa porte. Je l’ai retenu in extremis tandis que, penché sur son sac, il a failli tomber en tentant d’en extraire sa clé. Je l’ai aidé à monter l’escalier de terrazzo dans lequel il a trébuché deux fois. J’ai repoussé l’incroyable montagne de linge qui occupait son lit et il s’est couché en me remerciant sans fin.

Puis j’ai pris congé.

Et il s’est mis à crier: NOOOOON! Ne t’en va paaaaaaas! Fabieeeeeeennne! Fabieeeeeeeennne!

Je suis sortie quand même en lui intimant l’ordre de dormir.

Quand je suis arrivée sur le trottoir, le sacripant était sur son balcon, dangereusement penché sur la balustrade, et il beuglait mon nom comme un perdu tandis que je détachais mon vélo.

«Je t’aaaaiiiiiime!»

C’était à la fois hilarant et pathétique.

Je crois bien qu’il n’est rentré que quand j’ai eu disparu au loin.

Fait que je ne suis jamais allée acheter de bagels.

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Images en rafales

Voilà, je suis revenue, mais de corps seulement.
Aujourd’hui à Montréal, il fait chaud, gris et humide, le vent de la Côte-Nord me manque, ses horizons sans fin, son air salin et piquant, ses bleus si purs…
Mais d’autres aventures m’attendent, d’autres ailleurs. À suivre!

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Je n’aurais peut-être pas dû…

Je n’aurais peut-être pas dû rentrer si vite. Il faisait beau à Portneuf-sur-Mer, rien ne me pressait. Mais on annonçait de la pluie aux Escoumins, où je voulais camper ce soir. J’avais aussi songé à un joli petit gîte au Cap-aux-Oies, dans Charlevoix, mais il n’existe plus. J’ai donc fait la route d’une traite jusqu’à l’Anse-au-Sac, près de Saint-Irénée, où m’attendaient une centaine de capelans congelés par les soins de la belle Julie Gauthier, qui a repris la petite affaire familiale de pêche à la fascine.

Vous dire la beauté de cet endroit! Le fleuve turquoise et moiré de l’ombre des nuages, les vallons tout brodés de fleurs sauvages, l’air doux comme un velours, le ciel de cristal… J’ai failli demander à Julie de m’adopter, mais j’ai l’âge d’être sa mère, et elle a déjà une maman.

En tout cas. Paraît qu’elle aura besoin de main-d’oeuvre au printemps prochain. J’dis ça, j’dis rien.

Bref, j’ai parcouru les kilomètres qui me séparaient de Montréal en me remplissant de beauté tant que j’ai pu, c’est-à-dire jusqu’à Baie-Saint-Paul. Après, je les ai avalés comme une médecine amère, en sacrant contre les conducteurs arrogants, les justiciers autoproclamés de la route, les @@#$&$** d’autocaravanes débilement énormes, ces plaies de nos routes.

Me voici donc à la maison, où il fait chaud, mais pas trop. Il pleut un peu, mes fines herbes ne sont pas mortes, j’ai du vin blanc et, pour souper, une portion de tourtière de Charlevoix (ou du Lac-Saint-Jean, c’est pareil) achetée à l’épicerie Dufour de La Malbaie avec du boudin salé.

J’ai aussi du fromage en grains de Saint-Fidèle et une demi-bouteille de gin Betchouan, le meilleur que j’aie jamais goûté.

J’ai surtout le coeur et les yeux remplis de bonheur et de beauté, le cerveau aéré… et l’auto encore chargée de mon équipement de camping, prête à repartir!

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Les Cadets de la forêt

Enfant, je regardais passionnément cette émission, qui était probablement assez mauvaise et pleine de clichés, comme tout ce que nous avions à regarder en ce temps-là.

C’est, assez bizarrement, l’indicatif musical de cette série qui me trotte dans la tête depuis tantôt. J’imagine que c’est à cause des 24 heures de camping sauvage de luxe que je viens de vivre grâce à ma nouvelle amie Sylvie et à ses amis à elle, qui ont un campement pas tout à fait légal mais pas non plus complètement illégal dans l’une des îles auxquelles la ville de Sept-Îles doit son nom.

Vous dire le bonheur qui s’est improvisé là demanderait des heures.

On a mangé des homards monstrueux que les gars sont allés capturer en plongée sous-marine (moi, je veux un homme comme un de ceux-là, pour vrai, ils ont été trop parfaits, et pas seulement à cause du homard). On a joué au Scrabble (et comme j’avais décrété que la gagnante devrait se jeter à l’eau, je me suis baignée, oui mesdames et messieurs, et c’était délicieux). On a évidemment trop bu, fait un feu de fou sur la plage, déjeuné ce matin avec du boudin, du bacon, du café en abondance, des toasts sur le feu de bois… Je résume, hein.

Bref, nous étions des Robinson Crusoë en mieux puisque nous étions en gang.

Tous mes habits sentent le feu de bois, je porte les mêmes vêtements depuis trois jours, je n’ai pas été aussi outrageusement bronzée depuis des lustres. Je suis une sauvageonne aux pieds de vieux cuir, et je suis au comble de la joie.

Je couche ce soir à Portneuf-sur-Mer, au gîte La Nichée, tenu par un couple absolument délicieux. Camille a 81 ans, Joachim, 83, ils s’aiment et se taquinent comme des jeunesses, tutoient tout le monde, ont mille histoires à raconter… pour un peu, je resterais collée ici comme je l’ai fait à Natashquan.

Je viens de prendre une bonne douche chaude et savonneuse (ne sous-estimons pas les avantages du monde moderne).

Je suis prête pour toutes les aventures.