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Ça tangue!

… et non, ce n’est pas à cause de la Garrison Irish Red (une bière locale) qui a accompagné my not-so-good hamburger dans ce qui s’est classé comme l’un des huit meilleurs restos de hamburgers au Canada (je voudrais bien savoir qui a fait ce classement et quels sont les sept autres).

Non, ça tangue et ça roule parce que je viens de passer 22 heures dans un train qui ne s’en privait pas. Forcément, mon oreille interne s’est habituée à cette incessante oscillation. Maintenant que j’ai les deux pieds sur la terre ferme, elle continue de compenser pour ce qui n’est plus, si bien que, dans ma banquette du Darrell’s Restaurant, j’ai toujours l’impression d’être en mouvement.

Le peu que j’ai vu de Halifax me comble déjà. Ma logeuse, originaire du nord de la Chine, habite une vieille maison victorienne en plein centre de la ville. Elle est charmante (la logeuse) (la maison aussi). J’irai demain visiter le musée du Pier 21, qui porte sur les grandes vagues d’immigration du XXe siècle. J’espère aussi visiter le seul musée canadien consacré à la culture noire. Je n’ai que deux jours à passer ici… Ce n’est manifestement pas assez!

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Joies du train


Je vais encore me répéter, mais je n’y peux rien: prendre le train me remplit d’allégresse. Surtout quand, comme maintenant, il s’agit d’y manger et d’y dormir. J’adore le décorum un peu suranné du wagon-restaurant, les couverts rutilants, le linge blanc, le service all canadian (bilingue, affable, bon enfant), les vins de Nouvelle-Écosse (ce petit pinot grigio n’était pas du tout à dédaigner), la bouffe presque honnête, les convives tout aussi heureux que moi de s’offrir ce moment hors du temps… Et puis, dans la minuscule cabine, ces draps craquants qui sentent bon la lessive, le duvet tout douillet, même l’étroitesse des lieux me ravissent. Jamais je n’ai aussi hâte de me mettre au lit que dans cette chambrette exiguë où chaque centimètre a été compté. Certes, nos trains accusent leur âge. Même si on n’a pas bu, on titube comme des ivrognes dans les coursives parce qu’on se fait secouer dans tous les sens, vu que les rails sont aussi vétustes que le matériel roulant. En tout cas, on est certain de se faire bercer une fois au lit.

J’ai inversé la place de mes oreillers dans ma couchette (c’est-à-dire que je couche maintenant la tête au pied du lit) parce que je veux faire face à la marche du train et que je dors mieux sur le côté gauche. Contente d’être retirée dans mon petit trou de souris, mais j’ai déjà hâte aux pancakes de demain matin.

Et dire que je remets ça dimanche!

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Nouveau chapitre

L’automne est bien installé. Mon frêne a laissé s’envoler toutes ses feuilles d’or sous un vent anormalement chaud. Le tilleul commence à blondir, et le saule pleureur, valeureux guerrier, gardera sa chevelure verte jusqu’au dernier moment. Le mois de novembre, affreux, brun, triste et mouillé, prépare son entrée. D’habitude, mon âme prend les mêmes teintes, que rien ne peut diluer, pas même (ou surtout pas) quelques verres de vin.

Mais le Pérou m’attend. J’y serai pour huit mois, peut-êre plus, à compter de janvier — à moins que je ne décide de partir dès la mi-décembre pour y passer Noël. Ça doit être chouette, Noël au Pérou. Et ce sera sans doute plus gai que si je passais les Fêtes ici, moi la cheffe de tous les Grincheux.

Ça fait que je serai basée à Caraz, une petite ville de 22.000 habitants perchée dans la Cordillera Blanca, à 2500 m d’altitude. Allez googler ça, vous verrez les paysages…

C’est une région habitée par une importante communauté quechua, où les gens vivent principalement de l’agriculture. Je travaillerai comme conseillère en communication avec Allpa, un organisme qui soutient l’amélioration de leurs méthodes de production et de commercialisation.

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Photo tirée de Hostelroomsearch.net

En attendant, je pars mercredi en train pour Halifax à l’invitation de VIA Rail. Comme La Presse ne veut plus accepter d’invitations mais affirme du même souffle n’avoir plus de budget pour payer les voyages, le papier que j’en tirerai (et qui sera publié ailleurs) ne paiera même pas le tiers de ce que me coûteront mes trois jours à Halifax. Mais je m’en fiche. J’aime tellement les voyages en train… Et puis je rêve de Halifax depuis que j’ai vu L’Histoire d’Adèle H., ce presque vieux (1975) film de Truffeault dans lequel Adjani, dans la peau de la seconde fille de Victor Hugo, poursuit un amant illusoire qui s’est fait muter là-bas justement pour la fuir.

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J’espère ne pas y perdre la raison comme cette pauvre Adèle. Comme elle, j’errerai sur les quais, larmoyante et morveuse — mais ce sera en raison d’une rhinite aussi chronique que persistante. J’espère aussi qu’il fera un peu beau, sinon je serai condamnée à écluser des pintes de bière à la légendaire brasserie Alexander Keith en chantant Alouette, gentille alouette avec d’improbables compagnons.

Que le dieu du beau temps soit avec moi.

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Finalement, non…

… je n’irai pas au Bénin.

Une maladie de peau bizarre, qui me donne des lésions semblables à des brûlures, m’a empêchée de partir. On a soupçonné le lupus, mais, heureusement, ce n’est pas ça. Sauf qu’on ne sait toujours pas ce que c’est. Avec ça, impensable de partir en Afrique, où le moindre bobo s’infecte.

Donc j’attends un diagnostic et, éventuellement, un traitement.

Je pense quand même partir quelque part, parce que je ne peux pas m’en empêcher et parce que c’est exactement pour ça que j’ai pris cette retraite anticipée.

La suite bientôt…

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Bientôt le Bénin

La vie à Sô-Ava n’a rien de simple.

Je ne pensais pas y retourner. Non pas parce que je ne le souhaitais pas. Mais parce que, comme je dis toujours, le monde est vaste, la vie est courte, et on n’a pas le temps de remarcher dans les vieilles trails. Sauf que, parfois, la vie te donne la chance de réexplorer ce que tu pensais ne jamais revoir, alors, bon, pourquoi pas? 

Ça fait que je retourne au Bénin pour deux mois, et je ne sais absolument pas ce qui m’attend là-basJ’y serai seule, ce qui, déjà, change absolument tout. Femme blanche ne sort pas seule le soir. Femme blanche ne va pas seule à la plage. 
Bon, femme blanche trouvera sans doute des compagnes et compagnons pour vivre sa vie.

Et deux mois, c’est court. Et je serai si heureuse de retrouver mon beau Bénin et ma chère Pélagie, ainsi qu’Isidore et Fidélia, et aussi Sabine, Brigitte, Théodore, et toutes ces personnes que j’ai aimées. 

Avec un peu de chance, les jeunes gens avec qui je travaillerai seront curieux et heureux de participer à mes petits ateliers, heureux de sortir de leur quotidien. Là-bas, dans ce village lacustre où le choléra et la malaria sont des ennemis de chaque jour, la vie n’a rien de simple. En même temps, si tu ne sais pas vivre simplement, tu n’y survis pas. Comme quoi la simplicité est un concept tout relatif…

Je serai basée à Cotonou parce que, à Sô-Ava, ce serait trop compliqué (voyez-vous?). 

Cotonou, une ville sans aucun (AUCUN) charme, une ville infestée de motos, d’églises évangéliques où les prêtres beuglent du matin au soir le dimanche et de mosquées qui te réveillent à 5h du matin, Cotonou où les rues de sable, qui n’ont pas de nom, deviennent des cloaques en saison des pluies, où tu traverses les carrefours en sautillant d’un bloc de ciment à un autre. Cotonou  dont le bord de mer, dans la ville immédiate, est le terrain d’un bidonville où il n’y a évidemment ni eau ni égout. 

Mais hé. J’ai ADORÉ ma vie à Cotonou! Les marchandes de rue, les fruits délicieux, les arachides bouillies, les enfants qui chantent «Yovo, Yovo…», les gens qui sourient, le colonel sous son manguier, les rides de taxi-brousse. Et aussi, bien sûr, la vie avec Pierre, chose qui ne reviendra pas. 

Avec un peu de chance, j’irai au marché avec Pélagie acheter de quoi faire ce bon crincrin dont elle a le secret et que nous mangerons en famille. Avec un peu de chance, j’irai à Grand-Popo voir Gildas au Lion’s Bar, et je pousserai un peu jusqu’à Lomé chez mes amis Leiza et Jacques.

Avec un peu de chance, tout ira bien.

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Ma cousine Edith

Ma cousine Edith est la plus jeune des cinq filles de mon oncle Paul-Maurice. Parmi les 10 frères et soeurs de mon père, Paul-Maurice était sans doute son frère préféré (et, partant, mon oncle paternel préféré).

L’oncle Paul-Maurice, qui a maintenant 89 ans, a la voix douce et le calme regard gris-bleu de mon grand-père Couturier.

Il paraît que ma grand-mère, une Dufour de La Malbaie (que je n’ai pas connue, elle est morte un peu avant ma naissance), avait un tempérament bouillant et le verbe haut. Mon père retenait plutôt d’elle, disons. Plusieurs de ses soeurs ont aussi hérité de ça, si bien que papa était brouillé avec quelques-unes, trop pareils qu’ils étaient.

En tout cas, c’est ce qu’on dit.

Même si mon père et Paul-Maurice s’aimaient bien, nos familles ne se sont que très peu fréquentées. Mon oncle débarquait chez nous de temps en temps, tout seul, à l’improviste, un samedi ou un dimanche après-midi, comme ça se faisait dans ce temps-là. Il s’asseyait dans la chaise berçante, ma mère lui servait un verre d’eau (jamais d’alcool chez nous, sauf quand mon père accompagnait le poulet rôti du dimanche d’un peu de la piquette qu’il fabriquait aves des raisins Concord). 

Paul-Maurice restait 20 minutes, trois quarts d’heure les jours fastes. Ils parlaient des talles de bleuets prometteuses, ou de la pêche à venir, ou du jardin qui donnait bien. Puis mon oncle partait comme il était venu, sans façon.

Mon père faisait pareil de l’autre côté, mais c’est Edith qui me l’a dit hier, je n’en savais rien.

* * *

Je ne remercierai jamais assez mes jeunes collègues Catherine et Sophie de m’avoir incitée, il y a 10 ans, à me créer un compte Facebook. Grâce à ça, je garde contact ou je renoue avec des gens que j’aurais assurément perdus de vue autrement.

C’est comme ça que j’ai retrouvé Edith, notamment (et assez récemment).

J’ai fait un saut chez elle hier, à son invitation, avant de rentrer à Montréal. Nous ne nous étions pas vues depuis au moins 40 ans – et vues à peine, probablement aux funérailles du grand-père. Je devais avoir 18 ans et elle 13, et il y a fort à parier que nous ne nous sommes même pas parlé. Dans mon esprit, Edith avait toujours 8 ans.

Edith fait du tissage, du tricot, de la peinture, elle écrit (et publie) des nouvelles érotiques sous un pseudonyme emprunté à une de mes tantes qui est soeur du Bon-Pasteur (ce qui ne manque pas de piquant, avouez). Elle travaille à temps plein et fait 15km de vélo par jour. Une dynamo.

Elle habite quelque part au bout d’un chemin qui te fait presque retourner à Chicoutimi quand tu viens de traverser le parc des Laurentides. Elle m’a accueillie à bras ouverts (non, pour vrai, oublie le cliché : les bras et le coeur ouverts). On a placoté sans arrêt pendant des HEURES. On a parlé de nos vies, de notre famille, de nos enfants, de nos amours et de nos désamours, de nos espoirs, de nos convictions, de nos déceptions et de nos petites victoires.

Quand son amoureux, Sylvain, s’est joint à nous, nous avions un bon bout de fait. Mais là… lui est un gars de Chicoutimi, et il a presque mon âge. Je ne vous dis pas combien de connaissances communes nous avons évoquées, de potins nous avons échangés. On a tellement ri!

Ce matin, j’étais censée aller aux chanterelles avec lui. Mais comme il nous avait ouvert trop de bouteilles de très bon vin la veille, j’ai déclaré forfait.

Hébin il y est allé tout seul, et je suis rentrée à la maison avec une jolie récolte de champignons faite juste pour moi, que nous avons nettoyée ensemble avec un petit pinceau, parce qu’il trouvait qu’il fallait quand même que je travaille un peu pour les avoir, mes chanterelles.

Est-ce que ça n’est pas le comble du chic?

C’est quand même chouette, la famille (bis).

 

 

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Chez mon frère

Mon frère Charles a un an de moins que moi. Enfants, nous avons beaucoup joué ensemble. Nous avons construit des cabanes dans le bois, ou dans le sous-sol de la maison avec des couvertures et des coussins. L’hiver, nous glissions jusqu’à la noirceur dans la coulée à côté de chez nous: la côte des Mères, la côte des Pères et la côte de la Mort. Nous rentrions morveux et glacés, nos mitaines et nos tuques toutes croûtées de neige, juste à temps pour souper.

Nous avons joué à la famille avec ma soeur Paula, et Charles voulait toujours être un chien, alors qu’il nous fallait un père. Mais nous finissions toujours par consentir à avoir un chien, parce que c’était mieux que si Charles ne jouait pas avec nous.

Charles habite à Hébertville depuis au moins 30 ans avec Hélène, qui est née et a grandi ici.

Hébertville est l’un des plus jolis villages que je connaisse au Québec. Vallonné, rural, traversé par une aimable rivière qui serpente à travers les coteaux, il est pourvu d’une école secondaire, d’une épicerie très correcte, d’une maison pour les jeunes et d’une belle église de pierre qui sonne l’angélus à midi, comme quand j’étais petite.

C’est un lieu vivant. Ça me change des villages dévitalisés de la Gaspésie et de la Côte-Nord, que même les ex-caisses populaires Desjardins ont désertés (ce qui est à mon avis un scandale, mais c’est une autre histoire).

La maison d’Hélène et Charles se dresse sur un promontoire, tout à côté du cimetière. Inutile de dire que  les voisins sont tranquilles. De chez eux, on a vue sur les collines de l’autre côté de la rivière, où paissent des moutons. J’ai toujours aimé les moutons et les vaches. Je pense que je dois ça à mon père, qui, quand j’étais petite, essayait de me distraire du fait que je voulais rendre mon estomac et toutes mes tripes quand nous étions en auto.

«Regarde comme c’est beau, les montagnes! Oh! Des vaches! Oh! Des moutons!»

En tout cas.

Quand je vais chez mon frère, je fais exprès de passer par les rangs et les petites routes, pour voir les champs de blé, de canola ou d’orge entrecoupés de bois de résineux. Et je ne manque pas de m’arrêter à la fromagerie Lehmann pour faire une petite provision de Pikauba, de Valbert et de Kénogami.

Puis j’arrive chez Hélène et Charles. Généralement ça fait deux, trois ou quatre ans depuis la dernière fois, et on s’est parlé au téléphone peut-être deux ou trois fois (dont une pour m’annoncer), et ils m’accueillent toujours comme si c’était hier. Naturels, pas compliqués, gentils, présents.

C’est quand même chouette, la famille…

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Escoumins 

Ça fait que j’ai quitté Portneuf-sur-Mer ce matin après une nuit peuplée de rêves felliniens et un petit-déjeuner sympa à placoter avec Sylvianne, la propriodu gîte La Marée, qui me fait penser à Clémence Desrochers, mais avec un parler du XVIIe siècle. Elle dit icitte, moé pis toé, exactement comme Louis XIV en personne, à ce qu’on dit. Je sais bien, des tas de gens parlent comme ça au Québec, mais il y a quelque chose de différent icitte. En fait, ce grand tour de mon pays me permet d’entendre et de différencier toutes sortes d’accents, c’est fascinant.

Toujours est-il que j’ai parcouru à une lenteur d’escargot les 44 malheureux kilomètres qui me séparaient de ma prochaine étape, Les Escoumins. Je ne sais combien de fois je me suis détournée de la route pour rouler dans des chemins cachés, humer le parfum des marais salés, écouter le chant des pluviers, marcher un peu sur les berges d’une rivière assoupie dans la marée basse.

Le village des Escoumins m’est apparu étonnamment joli. Selon le site de la Commission de toponymie du Québec, ce nom viendrait de l’innu ishko, qui veut dire «jusque-là» ou «jusqu’ici», et min, qui signifie «graines rouges» ou «petits fruits», donc: «jusqu’ici, il y a des graines», en raison de la présence d’une variété d’airelle nordique qui conserve sa couleur rouge jusqu’au printemps, même sous la neige, et qui ne pousse qu’à partir d’ici en montant vers le nord. Cela a du sens quand on sait que le nom Chicoutimi aurait pour racines le même mot, ishko, et timiw («profond»), ce qui voudrait dire: «Jusqu’ici, c’est profond.»

J’aurais dû être linguiste, franchement. Ou ethnologue. Ou les deux.

En tout cas.

Aux Escoumins, j’ai fait de brèves provisions, juste de quoi me bricoler un sandwich (avec un providentiel pain Première Moisson, un vrai bonheur dans ces régions où la notion de bon pain, à moins que tu le fasses toi-même, n’existe plus). Puis j’ai filé au cap de Bon-Désir, un peu avant Bergeronnes.

T’arrives là, tu te poses sur les rochers et tu attends que les baleines viennent observer les drôles de mammifères terrestres qui s’exclament chaque fois qu’elles montrent un bout de nageoire. Pour vrai, il y a autant à voir sur terre que sur mer. Trois ou quatre fois, un petit rorqual nous a fait la grâce de s’approcher à peut-être 10 mètres de la berge. Chaque fois, on a entendu son souffle de géant, aperçu sa grosse tête préhistorique, sa nageoire dorsale, son dos luisant et noir dans l’eau indigo. Il fait ça à trois ou quatre reprises, puis puis il plonge en profondeur. Chaque fois dans la foule (car oui, il y a ici une véritable petite foule) éclataient des OH!, des AH! et des Ouiiiii!, comme si on était dans un manège de La Ronde.

De temps à autre, un vieux phoque gris montrait sa grosse tête chevaline tout étonnée («Mais que font-ils tous là?»). On pense qu’il est vieux parce que les phoques gris vivent habituellement en groupe, alors que celui-ci, sans doute découragé par les jeunes milléniaux, semble avoir choisi de s’isoler. Des marsouins marsouinaient (c’est-à-dire qu’ils émergent et plongent vivement), un cormoran gobait en série des sébastes tout grouillants, des sternes faisaient des plongeons de la mort pour pêcher leur pitance. Mais les mammifères terrestres n’en avaient que pour les grosses bêtes. On veut une baleine bleue, un cachalot, quelque chose d’important!

À un moment donné, j’ai compté au loin neuf Zodiac pleins de touristes qui se dirigeaient tous vers un point où un rorqual à bosse s’était signalé. Les règlements exigent que les capitaines coupent les moteurs dès qu’un cétacé s’approche de leur bateau. Ils doivent eux-mêmes maintenir une distance de 100 à 200 m (selon les espèces) avec les mammifères marins, et ils n’ont pas le droit de suivre le même individu pendant plus de 30 minutes.

Je peux vous dire que j’ai vu toutes ces règles allègrement bafouées pendant la dernière des quatre heures que j’ai passées là, cet après-midi, à observer mon prochain et le lointain. J’ai vu des bateaux littéralement cerner ce rorqual, lequel, évidemment, dans ces circonstances, ne peut que modifier son comportement. Il restera moins longtemps à la surface pour respirer, plongera de ce fait moins longtemps en profondeur pour s’alimenter… on sait tout ça. On resserre chaque année les règlements, pour dire qu’on fait quelque chose. Mais rien ne change vraiment.

Selon Gauthier, un animateur du parc à qui j’ai exprimé mes inquiétudes, il y a 54 permis de croisières aux baleines en ce moment, rien que dans la zone du parc marin Saguenay – Saint-Laurent. Cinquante-quatre!

C’est une manne pour bien des gens. Évidemment, interdire ce genre d’entreprise soulèverait un tollé. Mais si on a pu interdire la pêche à la morue, pourquoi pas les croisières aux baleines? Ou à tout le moins les restreindre? Il faut bien vivre, me direz-vous. Mais bon, je me demande si les gens natifs de Tadoussac sont si contents de ce que leur village est devenu…

Il reste àespérer que, à force d’éducation, les gens se rendront compte des conséquences de ce genre de tourisme et y renonceront – un peu comme on devrait renoncer à nager avec les dauphins dans un aquarium de marde en Floride ou à Cuba, ou à faire un tour à dos d’éléphant en Thaïlande.

J’dis ça, j’dis rien.

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Côte-Nord

La vue du gîte La Marée, à marée haute.

Après Mont-Saint-Pierre, j’ai roulé jusqu’à Sainte-Félicité, qui se trouve à une petite quinzaine de kilomètres en aval de Matane. Il y a là une auberge absolument adorable, tenue et fréquentée par rien que du beau monde. J’y ai rencontré un ethnologue qui voyageait avec son vieux papa linguiste, sa femme originaire de Mongolie et leurs trois admirables enfants. Imaginez! Ethnologie et langue… j’étais au ciel.

L’auberge (immense, un peu funky, bien tenue, manifestement faite pour les familles) fait aussi crêperie le matin et le midi. Le soir, la salle à manger appartient aux pensionnaires, qui s’y installent au petit bonheur pour manger ce qu’ils ont préparé dans la cuisine commune, dans une ambiance tout à fait conviviale.

J’avais acheté des lasagnes aux fruits de mer à la poissonnerie Matanaise, très bonnes, en vérité. Mais une jeune femme a trouvé (avec raison) que ça manquait de verdure et m’a aimablement proposé un peu de la salade qu’elle venait de préparer pour sa famille. Sa fille m’a apporté ça avec un grand sourire et beaucoup de cérémonie («Voici votre salade, madame!»), c’était charmant et délicieux, au propre comme au figuré.

Il y avait là aussi trois amis Flamands, au Québec pour 10 jours, qui revenaient de Gaspésie et qui devaient rentrer à Montréal le lendemain; une jeune traductrice de Montréal en route pour la Nouvelle-Écosse et dont c’était le premier voyage solo; une famille du Saguenay avec quatre enfants, dont les deux garçons s’appellent Maurice et Henri. (Cette mode des vieux prénoms me fait toujours sourire.)

Le traversier partait de Matane à 15 h, j’ai flâné un max, me suis rendue à l’embarcadère bien trop d’avance, j’ai lu, observé les manoeuvres d’embarquement des poids lourds et des voitures avec roulotte, qui entrent à reculons dans le ventre du navire (je ne voudrais pas m’y voir). On a fini par larguer les amarres, à l’heure pile-poil. Durant toute la traversée, j’ai scruté la mer avec attention et mes jumelles dans l’espoir d’apercevoir une baleine, quelques bélugas, une compagnie de marsouins, mais rien.

* * *

Dès qu’on prend la 138 à Baie-Comeau, on voit qu’on n’est plus dans le même pays. On ne sent pas de ce côté-ci cette vieille culture maritime omniprésente de Saint-Jean-Port-Joli à Gaspé. On n’est plus dans un pays de pêcheurs et de navigateurs, on est dans un pays de bois, de mines, de chantiers démesurés.

On croise d’abord les installations de l’aluminerie d’Alcoa, un monstre à tentacules métalliques qui fait presque peur. Puis on traverse la rivière Manicouagan – ou plutôt ce qu’il en reste puisque, à la hauteur du Saint-Laurent, seuls des rochers dénudés et un filet d’eau rendent compte de ce qu’elle a dû être avant les multiples barrages qui l’ont asséchée. Pareil à Chute-aux-Outardes. Ça me fait me poser mille questions sur les conséquences de l’activité humaine. Le Québec se vante de produire une énergie «propre» et renouvelable… Certes, ça vaut mieux que le carnage qui s’opère en Alberta pour l’extraction des sables bitumineux, mais quand même. Tous ces paysages déviergés…

En tout cas.

J’ai avalé d’une traite les 117 km qui me séparaient de Portneuf-sur-Mer, où une chambre m’attendait dans un gîte qui s’est révélé aussi charmant qu’il en avait l’air. Quatre chambres impeccables, une proprio toute gentille qui, comme tout le monde ici, te tutoie d’emblée, une vue sur les marais salés juste là en bas, puis sur un banc de sable un peu plus loin et, encore plus loin, sur les collines bleues de la côte Sud.

Hier soir, un peu après mon arrivée, un monsieur s’est annoncé. Il avait en vain cherché une chambre à Forestville, à 15 km d’ici, et c’est la préposée de l’hôtel qui a téléphoné pour lui. Sylvianne, la propriétaire du gîte, était un peu inquiète parce que le monsieur était américain et qu’elle ne parle pas un mot d’anglais. Pas grave, j’ai dit, je vais traduire.

Il se trouve que ce monsieur, qui vient du Maine, est un très, très vieux monsieur. À 85 ans, il marche courbé et avec une précautionneuse lenteur, mais je peux vous dire qu’il a toute sa tête. Il avait roulé jusqu’à Kegaska, là ou finit la route 138, bien après Natashquan, juste comme ça, parce qu’il rêvait de se rendre à Terre-Neuve mais que, manifestement, il n’avait pas consulté Google Maps. Quand il est arrivé au gîte, il était visiblement fatigué et n’avait pas encore mangé. Sylvianne l’a envoyé à l’unique cantine du village… d’où il est revenu dare-dare: elle était fermée.

Il me restait la moitié d’une baguette, des cretons, de la laitue, de la moutarde à l’ancienne… Je lui ai proposé de lui bricoler un sandwich, ce qu’il a accepté avec grâce. J’avais un peu peur qu’il se casse les dents sur ma baguette plus très fraîche, mais il a dévoré ça sans mal. Je me suis attablée avec lui et je l’ai bombardé de questions.

L’histoire de cet homme est un véritable roman, j’aurais dû prendre des notes. Hélas, il est parti tôt ce matin, je ne le reverrai jamais.

Ainsi va la vie.

 

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Mont-Saint-Pierre

C’est la mecque des amateurs de parapente et de deltaplane. Mais avec le vent qu’il fait, apparence que ça n’a pas volé fort depuis trois jours, comme me l’a dit un jeune homme un peu simplet je crois, mais très aimable, qui m’a abordée tout gentiment pour faire un brin de causette.

Il semble qu’il y ait ici, grosso modo, deux familles: les Cloutier et les Bernatchez. Lui est un Cloutier. Moi, je loge chez Bernatchez, dans une vieille maison qui craque de partout, où le parquet de lattes est couvert de linoléum très ancien fixé avec des crampons. La dame m’appelle «chère» et «ma grande» à tour de bras.

Il y a ici deux restos où l’on égorge le client avec des prix stratosphériques pour une cuisine qui, je le devine, sera au mieux quelconque.

Tenez, mon plat à 23,95$ vient d’arriver. Morue meunière, patates en poudre, un avant-goût du CHSLD. Jugez-en:


On m’a aussi apporté un infâme petit pain emballé dans un sac Ziploc et réchauffé au micro-ondes, que je vais manger parce que mon assiette ne me rassasiera pas. C’est pire qu’en avion.

Chaque fois que je rencontre des Français, je leur demande s’ils n’ont pas trop de mal avec la nourriture. Je peux vous dire que les Français sont très polis. Il m’apparaît impossible qu’ils ne soient pas consternés par l’horrible tambouille qu’on sert partout à des prix absurdes, mais ils n’osent pas le dire.

En tout cas. Le coucher de soleil devant moi est somptueux. C’est toujours ça.

* * *

J’ai quitté Gaspé ce matin après avoir fait le plein dans une station «avec service», un truc en voie de disparition. Le petit pompiste (genre 16 ans) m’a dit, en me tutoyant comme de raison et avec cet accent que j’adore: «T’es chanceuse, on a pu d’ordinaire, fait que tu vas avoir du super, mais c’est le même prix, ben pareil.

– Wow, j’ai dit en rigolant, est-ce que je vais aller plus vite, avec ça?

– T’iras p’t’êt’ ben pas plus vite, mais tu vas p’t’êt’ ben aller plus loin.»

J’ai mis le compteur à zéro, juste pour voir. Normalement, je peux faire 500, parfois 600 km avec un plein. Je vous tiens au courant.

Après Gaspé, j’ai longuement flâné au parc de Forillon, toujours magnifique, mais qui me crève toujours le coeur quand je pense aux familles qu’on a sauvagement expropriées lors de sa création, en 1970. On a donné à ces gens des sommes dérisoires pour leurs terres et leurs maisons, qui sont restées tristement abandonnées, muets témoins d’une vie rude et souvent miséreuse, mais une vie, tout de même. Ces gens ont été relogés en ville, à Gaspé, ou ailleurs, dans des HLM sans âme et sans air. C’est une chose qui serait impensable de nos jours, et il y a eu des excuses officielles et tout, mais le mal est fait, maintenant.

Passé Rivière-au-Renard, la route devient sinueuse, montagneuse, presque dangereuse. La mer, qui était aujourd’hui d’un indigo profond et toute mouchetée d’écume, se déploie soudain comme un grand tissu moiré au détour du chemin, ça hypnotise presque, mais tu tiens le volant à deux mains et tu te concentres. Heureusement, j’ai eu la route pour moi seule, ou presque. Si une voiture me rattrapait, je me rangeais dès que possible pour la laisser passer, et me laisser ensuite absorber par le paysage.

Assez ironiquement, j’ai perdu la radio à la hauteur de Pointe-à-la-Renommée, où Marconi a installé la première station de radiocommunication maritime nord-américaine. Au bout d’un bon moment, j’ai attrapé une radio country surréaliste où jouait une chanson intitulée «Cocu content». Je n’en suis pas revenue.

J’en ris encore.