Il y a donc, au rez-de-chaussée, la cuisine et le séjour. Et l’escalier meurtrier qui mène à l’étage, où se trouvent la salle de bains et une chambre avec lits superposés. De là, une autre volée de marches, tout aussi traîtresse que la première, mène à la chambre principale et à une terrasse qui a vue sur le clocher, les toits de tuiles ocre et les montagnes violettes, au loin.
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Grenade
Aujourd’hui, nous avons quitté tôt notre village pour filer à Grenade, où nous allions visiter l’Alhambra, une ville mauresque dans la ville espagnole. L’héritage arabe est partout en Andalousie, malgré les efforts des catholiques pour en détruire les traces. Quand on voit ce qu’il en reste, on se dit que les sauvages ne sont pas du tout ceux qu’on pense, non monsieur. Raffinement des mœurs, de l’architecture, du savoir, de la civilisation…
Songez que, pendant les huit siècles du règne almudejar, chacun avait le droit de pratiquer sa religion et de vivre selon sa conscience, et que quand les catholiques ont fini par vaincre les musulmans, ils ont rasé les mosquées, brûlé des dizaines de milliers de livres et chassé des savants, des poètes, des artistes qui avaient façonné le visage de l’Andalousie, pour y substituer l’Inquisition, l’obscurantisme et l’ignorance.
Cela fait que, moi qui entre toujours volontiers dans les églises des pays que je visite, je les ai tout à coup regardées autrement, ces prétentieuses cathédrales espagnoles, bien souvent dorées de l’or volé aux Incas, avec leurs Christs sanglants, leurs vierge Marie éplorées vêtues de brocart, leurs scandaleux trésors – ostensoirs ostentatoires, reliquaires d’or et d’argent sertis de pierreries qui recèlent prétendument la troisième phalange du petit doigt de saint Machin ou une dent de lait de sainte Chose…
Enfin.
Cauchemar immobilier
Pour se rendre à Grenade, il faut longer la Costa del Sol, un carnage immobilier dont je n’ai vu l’équivalent nulle part ailleurs dans le monde. Côté mer, les villages de pêcheurs qui émaillaient la côte dans les années 50 ont été écrasés sous le pas des bulldozers et remplacés par de hideuses barres hôtelières, puis par de faux châteaux qui gagnent peu à peu les collines environnantes.
Heureusement, il reste encore des cultures en terrasse dans ces collines, occupées et cultivées depuis des siècles, voire des millénaires. Pas une qui n’ait été aplanie en multiples escaliers, un patient travail qui ne cesse de m’impressionner. Y poussent citronniers et orangers (en ce moment chargés de fruits), avocatiers et manguiers, oliviers en quantité bien sûr, plus des vignes curieusement rabattues à ras le sol, quand ce ne sont pas des serres, aussi au ras du sol, qui s’étendent à perte de vue. Et pendant qu’on regarde ce paysage quasi désertique par ailleurs, où prolifèrent les cactus et les palmiers, les hauteurs couvertes de neige de la Sierra Nevada étincellent au soleil.
Curieux pays que celui-là, où je reconnais un peu de l’Italie, beaucoup du Mexique et du Maroc, et qui a tout de même une personnalité bien à lui. Prenez la coutume des tapas. Suis-je bien tombée, moi qui suis constamment obsédée par la nourriture et totalement agnostique: ici, c’est une religion, la seule qui m’importe vraiment. Boire sans manger, en Andalousie, ça ne se fait pas (le contraire non plus). C’est heureux. Les bonnes choses sont là, sous votre nez, sur le comptoir, à température pièce (de quoi faire frémir les inspecteurs de Santé Canada): salade russe, anchois à l’escabèche, chorizo, jambon pata negra (comme du serrano, mais en mille fois meilleur, plus fin, plus doux, plus tendre et plus sucré que tout ce que vous pourriez imaginer) et autre ragoûtants ragoûts que vous ne sauriez nommer, mais qu’on se fera un plaisir de vous faire goûter.
Oui, parce que, en plus, les gens sont ici d’une gentillesse, d’une affabilité, d’une courtoisie absolument délicieuses.
Alors que voulez-vous? Même si Grenade nous a un peu déçus, nous sommes là, sur la terrasse de notre petite maison de 300 ans, à regarder le soleil se coucher derrière le clocher du village pendant que les hirondelles commencent leur ballet, et nous sommes heureux.
Dimanche, nous partirons probablement pour Cordoue, puis nous irons voir Séville en pleine effervescence pour cause de feria: corridas, chevaux, flamenco. On ne va quand même pas rater ça…
¡Viva España!
Ça s’est décidé mercredi dernier. Mon nouveau passeport est arrivé d’Ottawa ce jour-là, alors que je ne l’attendais pas avant la fin de la semaine, voire le début de la semaine d’après. Je n’ai fait ni une, ni deux: j’ai écumé les sites de ventes de billets d’avion, j’ai trouvé une aubaine pour Málaga, en Andalousie. Nous avions déjà prévu deux petites semaines de vacances fin avril mais, vu que mon passeport était lui-même en voyage, nous n’avions pas de vrai plan, sauf peut-être une virée vers Washington DC.
– Allô, chéri? L’Espagne, ça te dit?
– Euh… Pis Washington?
– Au diable Washington! J’ai trouvé un aller-retour Montréal-Málaga sans escale pour 600$ toutes taxes incluses, départ lundi prochain.
– Lundi prochain? Dans cinq jours?
– ¡Si señor!
Ça fait qu’on part demain.
J’ai trouvé une adorable maison à louer dans un petit «village blanc», niché au milieu de collines couvertes de vignobles et d’oliveraies. De là, nous comptons explorer la région, peut-être pousser jusqu’à Cordoue, Grenade, voire Séville. Mais ça fait quand même beaucoup de route, mon amoureux est absolument crevé, et le village semble si adorable que nous pourrions bien nous «contenter» de microtourisme.
À nous tapas, xeres, flamenco et autres bonheurs!
Photos, histoires et anecdotes à venir.
Hasta luego,
Fabiana
Chez ma soeur (bis)
Voilà, c’est fini, je suis rentrée hier. Comme d’habitude, tout ça a passé bien trop vite. Pour clore la semaine en beauté, nous sommes allés jouer aux quilles mardi soir avec une famille amie de celle de ma soeur. Les garçons, Tashy et Shey, ont le même âge que Samuel et Eric; Jackie et Paula sont les meilleures amies du monde.
Nous avons bien rigolé.
Ce n’est pas pour me vanter, mais ces sportifs extrêmes, ces skieurs de choc, eh bien, ils ne valent pas tripette quand il s’agit de passer aux choses sérieuses, et j’ai nommé les petites quilles, mesdames et messieurs. Je les ai tous battus à plate couture. Il faut dire que j’ai joué avec tellement d’ardeur que je me suis presque foulé une jambe. (Quand je dis que le sport, c’est dangereux!)
En tout cas.
Après, nous sommes allés chez Jackie et John, qui habitent une maison comme je crois n’en avoir jamais vu. Il y a tellement d’objets, de choses, de trucs et de machins partout, on pourrait rester assis là pendant des heures juste à regarder autour de soi et on s’y trouverait bien.
Il y avait du vin chaud et un gâteau d’anniversaire en forme d’ordinateur pour Tashy, l’aîné des garçons.
(Bon anniversaire, Tashy!)
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| Les joueurs, avant le carnage. |
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| Dave, un ami et voisin, vise avec soin un dalot. |
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| Moi-même, après un de mes lancers de précision. |
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| Paula, en train de réaliser l’un de ses célèbres dalots. |
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| Contre mauvaise fortune bon coeur… |
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| Maudine, encore un dalot! |
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| «P’pa, joue! –Oui, oui, mais y a une partie de hockey, là-haut…» |
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| Je t’ai bien eue, hein, ma sœur? |
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| Éric, songeur… «Aurais-je pu réussir cet abat?» |
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| Jackie dans sa maison-capharnaüm. |
Le lendemain matin, Paula m’a déposée à l’arrêt de la navette pour Kelowna; nous avons, comme de raison, essuyé quelques larmes, j’ai balancé mon sac dans la fourgonnette, et hop! En route!
Comme il avait neigé une bonne partie de la nuit, je craignais (j’espérais?) qu’il y ait des contrôles d’avalanche sur la route (on interrompt la circulation pour provoquer les avalanches avant qu’elles ne causent des catastrophes, ce qui peut entraîner d’importants retards).
Si j’avais raté mon avion, ça n’aurait été qu’une illustration de la raison pour laquelle Revelstoke porte entre autres le surnom de «Revelstuck»… et ça m’aurait peut-être donné une journée de rab avec ma sœur.
Mais non: tout s’est bien passé.
Je suis donc rentrée hier soir très tard, après une longue journée de transbordements Revelstoke-Kelowna-Vancouver-Montréal. Après l’avion, le train-train. Jusqu’au prochain départ…
Chez ma sœur
Une semaine que je suis chez ma sœur, je suis à moitié morte.
Tous ses amis skieurs émérites me disent la même chose: aucun ne peut suivre Paula. C’est comme dans tout: elle nous fatigue! Elle se lève à 7h chaque matin (8h les jours fastes), descend au sous-sol allumer le feu dans le poêle à bois (et pour cela fend quelques bûches, TCHAC!, comme si de rien n’était), prépare le déjeuner pour sa tribu et les sandwiches du midi, houspille son distrait de mari, lave la vaisselle, s’habille, démarre le camion et file à la montagne pour skier des pentes dont vous n’avez pas idée. Elle m’a emmenée aujourd’hui faire un tour même pas jusqu’au sommet, en téléphérique. Elle est gentille, elle devait avoir les skis qui la démangeaient, mais non: juste un tour de téléphérique avec sa sœur, comme une touriste.
Suis-je heureuse de connaître mes limites! Eussé-je écouté mon Pierre, je me serais peut-être aventurée dans cette montagne à la dénivelée invraisemblable. Au lieu de quoi, pendant que tous ils risquent leur vie au mépris des dangers d’avalanche (encore un mort hier), je sors marcher un peu au centre-ville, je fais des gâteaux ou du pain aux bananes et je cuisine des petits plats pour le plaisir de voir mes deux neveux bâfrer comme des ogres, ma sœur se réjouir d’avoir une housewife à la fin de sa journée de ski et mon beau-frère se rendre compte que, au fond, il aurait mieux fait d’épouser une femme qui n’aime pas le sport (on rigole, hein, ma sœur cuisine divinement, mais elle aime mieux le ski, alors que je skie très médiocrement et que j’aime mieux cuisiner – chacune ses plaisirs.)
Hier soir, veille du jour de l’An, il y avait une partie de broomball, ou ballon-balai, à laquelle voisins et amis sont convoqués depuis quelques années par un jeune couple.
La chose se passe dans le grand dehors, chacun étant invité à apporter un authentique balai de bois (le plastique est interdit, on sait vivre!), sa tasse pour le cidre chaud à la cannelle, des bouchées ou des sucreries pour la joie de l’estomac. Jeunes et vieux se mêlent à une partie anarchique de ballon-balai dans la rue, il y a un grand feu où se réchauffer, les chiens et les enfants couraillent entre les jambes des grandes personnes qui placotent en anglais, en français, en franglais (parfois dans la même phrase) sur fond de musique à tue-tête.
À minuit, des feux d’artifice fusent d’un peu partout dans le voisinage, on se souhaite la bonne année, c’est absolument, complètement et tout à fait sympathique.
J’adore le côté boomtown de Revelstoke, ses jolies maisons centenaires au toit pentu couvert de tôle pour faciliter le glissement de la neige, ses deux petites rue commerçantes où il y a plus de magasins de vêtements de sport que dans n’importe quel quartier de Montréal, les montagnes qui l’entourent comme des gardes du corps (d’un côté, la chaîne des Selkirks, de l’autre les Monashees), la gentillesse toute simple de ses habitants… Je n’y vivrais pas, mais je comprends ma sœur de s’y être établie.
Voilà, je vous souhaite à tous une très belle et bonne année 2012, remplie de tout ce que vous aimez. Comme, jusqu’à un certain point, il n’en tient qu’à nous que ce soit le cas, je vous (et me) souhaite surtout l’énergie joyeuse que j’admire chez ma sœur. Ça devrait réussir.
Prière à saint Sauveur
«Ce sont tes deux derniers jours au cahier Voyage, sors, gâte-toi!» m’a dit aujourd’hui ma très gentille patronne, Stéphanie.
Il était question de faire un reportage sur un endroit près de Montréal, genre: Cinq bonnes adresses à _____ (insérez ici le nom d’un chouette village – Knowlton, Sainte-Adèle, Val-David…).
Au final, ce sera… SAINT-SAUVEUR!
Non pas que ce soit du goût de Stéphanie plus que du mien, mais il y a là une sorte de défi, comme d’essayer de trouver quelque chose d’authentique à Las Vegas, ou d’espérer manger une salade de jeunes pousses au miso chez McDonalds.
Saint-Sauveur, donc. Dans ce royaume du kitsch et du clinquant s’alignent une pléthore de restaurants qui servent tous la même chose, le genre de trucs qu’on a découverts il y a 35 ans en même temps que le camembert Meilleur-avant, le pain Cousin et le gros rouge: escargots au beurre à l’ail (au secours!), bavette à l’échalote (beurre maître d’hôtel en cas d’absolu raffinement), foie de veau au vinaigre de framboise, salade César au poulet grillé, penne all’arrabbiata.
C’est du moins ce que révèle une recherche dans la liste des restaurants que procure le site de la municipalité, sous l’onglet «cuisine française». Il y a bien un onglet «cuisine gastronomique ou inventive», mais il est vide («inventive»?).
Sous «cuisine familiale», on trouve notamment: St-Hubert, la Cage aux sports et le Chalet grec. (Misère! est-ce donc à cela que se réduit désormais notre cuisine familiale?)
L’expérience m’a appris que, d’une manière générale, les fautes d’orthographe du menu annoncent assez justement les défaillances du chef en cuisine. Si j’en juge par ce que j’ai vu jusqu’ici sur les interwebs, j’aime autant vous le dire tout de suite, un autre scandale Orford Express est à nos portes.
Côté shopping, je me demande ce que je dois penser de la boutique Buck (vêtements pour hommes) ou du fait que, sous l’onglet «art, décoration, matériel d’artiste», on trouve Au Coin du vitrail et Aubaines du dollar.
Mais vous me connaissez: rien ne m’empêchera de faire mon dur devoir de dire. J’irai donc, l’esprit ouvert et, comme vous êtes à même de le constater, sans a priori. J’irai, toujours drapée dans mon inaltérable objectivité journalistique. J’irai, j’irai, prête à défendre jusqu’à la mort le droit du public à l’information, la liberté de la presse et toutes ces choses philosophiques qu’il serait trop long d’énumérer ici.
Sauf qu’il y a ce petit verglas qui tombe obstinément depuis un moment, vous savez? Du genre de celui qui a pratiquement paralysé la ville en 1998?
Au moment où j’écris ces lignes impérissables, d’aimables stalactites de cristal frangent la rambarde de mon balcon et pleurent leur espérance de durer jusqu’à demain. Ce n’est pas moi qui vais les contrarier.
Je prie avec elles: que ça continue juste assez longtemps pour que ce soit vraiment trop dangereux de prendre la route demain sans que ça m’empêche de prendre l’avion dimanche. Est-ce trop demander?
Saint Sauveur, priez pour moi!
Rage au volant
Croyez-le ou non, hier, en arrivant dans la belle et paisible ville de Québec, j’ai été l’innocente victime d’une crise de rage au volant.
Lorsque j’ai garé ma petite nauto devant l’hôtel, j’ai légèrement touché le parechoc du gros VUS noir qui se trouvait derrière moi. Le type à l’intérieur s’est mis à klaxonner comme un malade.
J’ai terminé ma manœuvre de stationnement et je suis sortie, l’air un peu contrit comme il se doit, prête à demander pardon avec mon plus joli sourire désolé. Bien en vain: l’autre, qui était en train de chercher compulsivement des dommages inexistants sur sa précieuse bagnole, a commencé à m’engueuler comme du poisson pourri. «Hé, ho, monsieur, je lui ai dit, je suis désolée, mais on se calme, vous voyez bien que votre voiture n’a rien!
– Ouais, ben on fait attention, tabarnak, crie-t-il, les yeux sortis de la tête, l’air prêt à mordre. Pis c’est même pas un stationnement, icitte!
– Non, en effet, mais c’est un débarcadère d’hôtel, voyez (je lui montre le panneau de signalisation), et je suis précisément en train de débarquer à l’hôtel.
– @#$%@**!!!!!
– Bon, je vous ai dit que j’étais désolée et votre voiture n’a RIEN. Revenez-en.»
Je suis entrée dans l’hôtel avec mon amie Manon, qui m’accompagnait. Quand nous en sommes ressorties, un bon quart d’heure après, le type non seulement était encore là, mais il avait avancé sa bagnole tout contre la mienne, de sorte que je ne pouvais pratiquement plus sortir de ma place de stationnement.
Je m’approche, je cogne à sa vitre, il m’ignore. J’ouvre sa portière, il la tire violemment vers lui en hurlant.
«Bon, mon coco, que je me dis, tant pis pour toi, moi, faut que je sorte d’ici.» Je me mets à manœuvrer – avance, recule, avance, recule… Forcément, j’ai dû toucher à son précieux char d’assaut deux ou trois fois pour réussir à m’extirper de là. Pas le choix.
Pendant ce temps, il klaxonnait sans discontinuer comme un enragé, à tel point que le monsieur de l’hôtel est venu voir ce qui se passait. Je ne sais pas ce qu’il lui a dit, mais bref, alors que nous nous dirigions vers le stationnement, à quelques rues de là, le cuistre s’est mis à nous suivre! Et de très, très près! Misère…
J’avais la main sur mon téléphone, prête à appeler la police, quand il a finalement continué tout droit alors que nous tournions.
Je ne suis pas allée voir ma voiture depuis, mais va savoir: il a peut-être pris un chemin détourné pour aller démolir ma petite nauto à coups de barre de fer ou lacérer mes pneus.
Des lutins à Saint-Élie?
Hier soir, aller-retour à Saint-Élie-de-Caxton, le village que Fred Pellerin a fait connaître dans le monde entier (enfin, presque), pour une activité appelée la «Féerie de Noël».
La route était affreuse. Il tombait une sorte de crachat (non, pas du crachin, j’ai bien dit «crachat») à mi-chemin entre la neige fondante et l’eau «gelante», le ciel était opaque et gris comme du mastic, il n’était pas quatre heures et il faisait déjà nuit. Mon jeune collègue photographe et moi nous demandions bien ce que nous allions pouvoir trouver de féerique dans une pareille bouillasse.
On a beau accrocher partout des milliers de petites ampoules multicolores, il y a des limites à la magie…
Je ne vous dirai pas tout, mais je commence à croire que Fred, qui passe son temps à parler des lutins qui habitent le village, dit vrai. D’abord, j’ai été démasquée: on savait que j’étais journaliste et l’on m’attendait, moi qui ne m’étais pas annoncée, hormis une réservation faite in extremis.
Bizarrement (et à notre grande déception), nous avons fait la balade seuls, Édouard et moi, dans cette espèce de chariot tiré par tracteur, alors que le tour précédent était complet: trois chariots pleins de monde. Ils ont voulu nous isoler ou quoi?
Pour nous rassurer, on nous a annoncé que, au souper qui suit la visite, nous ne serions pas seuls: il y aurait tout un autocar de gens venus de… Sherbrooke!
J’ai avalé de travers: compte tenu de la réaction courroucée des responsables de l’Orford Express à mon article sur ce train touristique, je ne suis plus certaine de pouvoir mettre les pieds en Estrie sans garde du corps. V’là qu’ils viennent me chercher! Au secours!
Bon, en fin de compte je me suis inquiétée pour rien; comme vous voyez, nous avons survécu, et fort bien. Je vous réserve la suite et les détails, à lire samedi prochain dans votre journal préféré…
Moi, Fabienne C., mécréante et apostate
Je ne sais pas pour vous mais, personnellement, je ne prends jamais l’assurance-voyage offerte par les compagnies aériennes. Je n’ai jamais non plus pris l’assurance hypothécaire de ma banque.
J’ai pour ça, respectivement, une carte de crédit MasterCard Or (publicité gratuite) et une assurance-salaire. Ça me coûte déjà assez cher, me semble que ça suffit.
Dans le même esprit, j’ai demandé à l’Église catholique, il y a peut-être deux ans, de rayer mon nom de ses registres, c’est-à-dire d’annuler mon baptême. En d’autres mots: j’ai mis fin à mon assurance-paradis.
Non que mon statut de catholique me coûtât quoi que ce soit (admirez l’imparfait du subjonctif et les deux accents circonflexes), mais je pense que, si vraiment le bon Dieu existe et qu’il nous aime autant qu’on le dit, il va m’aimer pareil, que mon nom soit ou non dans les registres de la paroisse du Sacré-Cœur de Chicoutimi, où un quelconque curé m’a versé un peu d’eau sur le front et ointe d’une huile suspecte en faisant quelques simagrées de circonstance. (Je viens de faire une phrase de cinq ou six lignes, chose que je reproche régulièrement à mes jeunes journalistes et parfois même aux vieux. Mais comme je dis toujours: une phrase longue, si elle est bien structurée, n’est pas un problème. Après tout, c’est là-dessus que Proust – que je trouve par ailleurs insupportable – a bâti sa carrière. Ce qui s’appelle une digression.)
Bref, j’ai fait ça (l’apostasie) parce que je refuse que monsieur le pape, quand il excommunie une petite fille au motif qu’elle s’est fait avorter d’un enfant conçu lors d’un viol, lorsqu’il condamne l’homosexualité et la contraception, lorsqu’il refuse l’ordination des femmes, protège des prêtres pédophiles et persiste à obliger tous ses ministres à un absurde célibat, je refuse qu’il parle en mon nom. Je ne fais donc plus partie des X millions de catholiques dont il se réclame.
On trouvera donc étrange que je m’en aille en reportage chez les moines cisterciens, ceux d’Oka, qui ont déménagé à Saint-Jean-de-Matha, pour une retraite de trois jours.
Comprenez ça comme vous voudrez, j’ai de l’admiration pour ces gens-là, qui choisissent de consacrer leur vie à une chose complètement intangible et irrationnelle, et qui sont pour la plupart fondamentalement bons.
C’est aussi vrai pour les bouddhistes que j’ai rencontrés en Thaïlande, et pour les musulmans que j’ai connus au Maroc ou en Égypte. Ça n’a donc rien à voir avec le dieu auquel on s’adresse. C’est une question d’éthique personnelle.
Quand ma tante Cécilia, qui est sœur du Bon Pasteur et bonne comme du bon pain, m’écrit pour me dire qu’elle prie pour moi, je suis touchée. Quand ma marraine Gaétane, tout aussi bonne et d’autant plus qu’elle est ma seconde mère, me dit qu’elle prie sainte Anne pour sa fille Lucie, atteinte d’un cancer (Lucie, je ne prie pas mais je pense à toi, je crois que ça revient au même), ou pour moi, ou pour quiconque a besoin de ses prières, ça m’émeut. Quand Charlotte, mon autre seconde mère (il ne peut pas y avoir de troisième), me dit que son Léo vient lui parler dans ses rêves, je l’envie un peu.
Le chant grégorien me touche profondément, et j’ai un grand attachement à cet héritage qui me permet de comprendre les plus belles œuvres d’art au monde. Pensez à Michel-Ange, au Tintoret, à Raphaël, aux icônes russes, pensez à tout ce qu’on aime de l’Italie, au charme des églises de campagne du Québec ou d’ailleurs… C’est au point où je regrette de ne pas avoir transmis ce savoir à mon fils, élevé dans la plus pure laïcité.
Le pape ne parle plus en mon nom, j’en suis fort aise. Mais demain, je m’en vais dans un univers de silence, de paix et d’accueil de l’autre. Les moines ne sauront pas que je ne suis ni croyante, ni aucunement catholique.
Mais je crois savoir qu’ils m’accueilleront comme le veut leur règle de vie: sans jugement, avec simplicité et ouverture. On verra bien.
Hé. Allez savoir: je me ferai peut-être nonne? Après tout, c’est un bon moyen de finir ses jours en Italie à peu de frais…
Passage à l’acte
Ça y est: tout est prêt pour ma disparition durant le temps des Fêtes. Ce sera dans un mois presque jour pour jour, le 25 décembre exactement.
Mais non, je n’ai pas planifié mon suicide à l’eggnog. Je n’ai pas non plus l’intention de me jeter du haut du sapin de la place Ville-Marie, ni de m’immoler par électrocution en me branchant sur le jeu de lumières DEL qui transforme la façade de mes voisins en succursale de Las Vegas.
Non, simplement, je me sauve chez ma sœur à Revelstoke, en Colombie-Britannique, où elle habite depuis une bonne quinzaine d’années avec son Américain de mari et ses deux adorables fils. Je ne l’ai pas vue depuis quatre ans, il est plus que temps.
Revelstoke est une petite ville aux allures de boomtown, pleine de baba-cool écolo-grano, de ski bums et de fanas du plein air. Ma sœur fait partie de la dernière catégorie: escalade, vélo de montagne, ski hors piste, ski tout court, rien ne l’arrête. À se demander si on a vraiment eu les mêmes parents, mais bon. J’ai d’autres qualités.
Je jubile en songeant à tout ce à quoi j’échapperai – les échanges de cadeaux inutiles, les soldes d’après-Noël, la gadoue montréalaise, les rigodons en boucle à la radio et peut-être même la prison pour méfait après avoir pété toutes les décorations gonflables du quartier avec une aiguille à tricoter (un autre vieux fantasme).
Il se pourrait que, en contrepartie, je consente à aller skier. C’est mon amoureux qui serait content: je fais la grève depuis des années parce qu’il m’a emmenée une fois de trop dans une pente cotée deux losanges, et aussi parce que je gèle tellement des pieds que les orteils m’en tombent. Mais il y a à Revelstoke un centre de ski franchement amazing, je serais bien bête de ne pas au moins aller voir ça de plus près (ou de plus haut). Et puis il paraît que, avec les skis paraboliques, on n’a même plus besoin de skier, ils font ça tout seuls. C’est fait pour moi.
En attendant, il me reste quand même quelques reportages «spécial Noël» à faire pour le cahier Voyage. Vous ne pourrez pas dire que je n’aurai pas payé ma dette à la société: train de Noël Orford Express (oui, le train de Josélitoasté), «Féerie de Noël» à Saint-Élie-de-Caxton, marché de Noël à Compton… Je me sens comme une végétalienne à qui on demanderait de faire un reportage sur les abattoirs halal.
Que ne ferais-je pas pour le droit du public à l’information?











