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Essaïd et Khadija

Ouarzazate, franchement, vous me la donneriez, je n’en voudrais pas. Enfin, on parle pour parler, mais on se demande pourquoi tant de touristes s’y pressent. Bon, oui, la casbah de Taourirt, un incroyable labyrinthe de pièces en enfilade où nous avons failli nous perdre, c’était bien. Mais toute cette poussière! 
Enfin, nous n’y sommes pas restés, ce n’était qu’une étape vers Taroudant, où Essaïd et sa famille nous attendaient. Nous y sommes arrivés fort tard, après six heures dans un car déglingué qui tenait de justesse dans les virages en épingle à cheveux. Nous avons bien regretté qu’il fasse nuit: le paysage était déjà magnifique sous la pleine lune, mais nous aurions aimé le voir en couleur!
À mi-chemin, nous avons fait étape dans un hameau de montagne. Nous sommes descendus du car dans la fumée des braseros où grésillaient les poulets et les brochettes mis à cuire en prévision de notre arrivée.

Les serveurs haranguaient les passagers un peu hébétés qui s’asseyaient au hasard aux tables de plastique. Nous avons mangé du poulet grillé et des lentilles, servis d’autorité avec du pain maison. 

Non loin de nous, un homme a étendu son tapis et fait sa prière au beau milieu du tumulte comme s’il était seul au monde. Je l’ai soupçonné d’avoir voulu donner une leçon à tous ces mécréants: il pouvait quand même se mettre un peu à l’écart, et il avait au front cette marque grande comme une pièce de monnaie (appelée dirham pour cette raison) que se font les dévots à force de se prosterner.
Toujours est-il que, au bout de trois quarts d’heure, le chauffeur du car s’est mis à klaxonner comme un sourd. Tout le monde à bord! Fini, pas fini, nous sommes repartis. Nous sommes arrivés à 1h30 sur la place de Taroudant, où Essaïd nous attendait bravement depuis une bonne heure. Sa femme, Khadija, nous a servi une soupe et du thé avec un sourire à faire fondre un glacier.
Elle trime comme ça du matin au soir, s’occupe des enfants avec une patience et une gentillesse inaltérables; fait la cuisine, la lessive et le ménage et refuse systématiquement que je l’aide. D’ailleurs, quand enfin elle y consent, je me sens empotée comme si je n’avais jamais mis les pieds dans une cuisine.
Hier, nous sommes allés à la plage à Agadir avec les enfants, qui ont joué dans l’eau comme de jeunes chiens. J’ai pris un coup de soleil sur le nez et nous avons eu notre dose de mer, si bien que nous filerons sans regret demain pour Marrakech.
Essaïd nous a emmenés aujourd’hui dans deux des écoles rurales dont il est directeur. Nous avons visité les classes, où les élèves sont assis deux par deux comme chez nous autrefois. À l’arrivée de monsieur le directeur, tous se sont levés d’un seul mouvement, et les tout-petits ont entonné une petite comptine de salutation. En nous voyant, les filles se cachaient derrière leur main pour rigoler, les garçons regardaient en l’air ou se poussaient du coude, c’était chou comme tout.
Nous sommes revenus en «grand taxi», ceux qui font les liaisons régionales, qui ne partent que lorsqu’ils sont pleins. Mais pleins! Quatre passagers derrière, deux devant, plus le chauffeur, le tout dans une Mercedes hors d’âge rafistolée de partout. Par exemple, le compteur de celui qui nous avait menés de Skoura a Ouarzazate était bloqué à 425 800 km. Depuis combien de temps? Telle est la question!
Dans celui qui nous a ramenés à Taroudant aujourd’hui, j’étais serrée entre Pierre et une très grosse dame munie d’un très grand cabas. Le chauffeur a dû s’y reprendre à deux ou trois fois pour réussir à fermer la portière sur nous.

J’avais un sachet de cacahuètes salées que j’ai partagées avec Essaïd, Pierre et la grosse dame, qui m’a souri de toutes ses gencives et quelques dents.
Voilà, nous partons demain pour Marrakech, où nous finirons notre voyage. Je vous récris de là-bas.
B’s’lama!
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De Tineghir à Ouarzazate

En fin de compte, et comme je m’y attendais, notre ami Hassan ne s’est jamais présenté au  rendez-vous le lendemain de notre rencontre. Aussi bien, nous n’avions pas vraiment besoin d’un guide: la piste, qu’empruntent régulièrement les nomades de la montagne et les touristes, est parfaitement balisée par le crottin des mules. On n’a qu’à suivre.
Nous  avons fait une superbe randonnée de quatre heures à travers un paysage de roc rouge piqueté de thym sauvage et de petites fleurs, c’était grandiose.

À mi-chemin de la boucle, une famille de nomades a judicieusement installé son campement dans une jolie vallée et offre le thé aux randonneurs contre quelques dirhams. 

Une fillette au visage à demi dissimulé derrière un voile noir est venue à  notre rencontre, un chevreau de quelques jours dans les bras, toute prête pour la photo. Sa grande sœur, âgée de 12 ou 13 ans, a préparé le thé avec une remarquable économie de moyens, de gestes et d’espace. Elle a sommairement lavé des verres rangés dans une boîte de métal, allumé quelques brindilles sous une antique bouilloire noire de suie, cassé avec une pierre quelques morceaux de sucre précieusement rangés dans une autre boîte de métal et mélangé au thé des brins de thym. 

Son petit frère, un gamin de 3 ans, nu-fesses sous son long chandail crasseux, faisait le pitre en jouant avec la lame ébréchée mais néanmoins fort pointue d’un vieux couteau, ce dont personne à part nous ne semblait se préoccuper.

La maman, allongée dans un coin à l’écart, allaitait un minuscule nourrisson de quelques jours. La conversation était bien sûr limitée : la petite ne parlait que berbère, et mes huit mots d’arabe n’éveillaient rien chez elle. Le thé bu, nous lui avons remis quelques dirhams, et elle nous a confirmé d’un ample geste l’endroit où reprenait la piste.
Nous avons poursuivi notre chemin vers la palmeraie et le village, qu’un petit Mohammed de 10 ans beau comme un cœur nous a fait traverser en babillant dans son français de gamin des rues. À la fin, il a noblement refusé les 10 dirhams que je lui tendais. Il en voulait 15! J’ai fini par déposer la pièce sur le sol, et il l’a ramassée prestement, mais sans un merci. On a sa fierté.
De retour à Tineghir, nous avons attrapé un car vers Skoura, où j’avais l’adresse d’un gîte tout à fait sympa. Dans le car, nous avons lié conversation avec un couple qui rentrait chez lui avec ses deux enfants. Le père, Hassan, a fini par nous inviter, et nous avons accepté. 

Nous avons donc débarqué à Kelaa, un peu avant Skoura. La famille habite un trois-pièces tristounet au sol de béton, dont les deux seules fenêtres donnent sur la place de la ville. J’ai préparé le couscous avec Zoulikha dans sa cuisine rudimentaire, équipée d’un brûleur directement monté sur la bonbonne de gaz et d’un évier muni d’un unique robinet d’eau froide. 

Nous avons mangé avec les doigts, à la marocaine, dans la pièce de séjour où la télé joue en permanence. Les enfants étaient hypnotisés par une émission américaine, celle où Barney, ce gros dinosaure mauve et ridicule, s’agite en compagnie de gamins parfaitement blonds et en santé dans un décor de carton-pâte. C’était surréaliste.
À la fin de la soirée, les petits m’ont regardée avec curiosité me brosser les dents, chose qu’ils n’avaient manifestement jamais vue. Leurs pauvres petites dents déjà cariées le confirment hélas éloquemment…
Le lendemain, je suis allée au hammam (bain public) avec Zoulikha, qui m’a  vigoureusement étrillée au gant de crin après que je me fus enduite d’un savon noir à base d’huile d’olive et à texture de vaseline. Autour de nous, des tas de filles et de femmes se frictionnaient mutuellement, se brossaient longuement les cheveux ou, pudiquement tournées vers le mur, se rasaient le sexe avec soin («sinon, le mari n’aime pas ça», m’a expliqué Zoulikha). Le harem comme si vous y étiez!
Nous avons finalement dormi hier soir au gîte Chez Slimani, charmante maison rustique qui n’a l’électricité que depuis peu. Murs de pisé, jolie cour intérieure, terrasse avec vue sur la palmeraie… Notre chambre est pourvue de deux fenêtres par lesquelles ne nous parviennent que le chant des oiseaux et des grenouilles, le braiment neurasthénique d’un âne ou le bêlement des chèvres.
Nous aurions bien dû y rester un jour de plus puisque nous avons raté le bus Ouarzazate-Taroudant. L’étape de Kelaa a en outre été fort coûteuse pour Pierre, qui a semé en route son lecteur MP3, sa précieuse casquette et son canif. Il a en plus oublié son chargeur de piles chez M. Slimani, qui heureusement s’en est rendu compte assez vite et nous a rejoints en moto pour nous le rendre. Enfin, si Pierre a encore ses lunettes de soleil, c’est parce que le garçon du café où nous avons mangé tantôt lui a couru après pour les lui remettre. Je crains maintenant qu’il ne m’oublie en route, je ne le quitte plus d’une semelle.
Nous essayons de trouver un vol de retour pour Paris, mais internet est d’une lenteur de tortue. Mon amoureux sacre et soupire comme un pousseur de charrette à bras. Je vais voir si je peux l’exaspérer un peu plus.
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Désert

Salam oualeikoum,

Nous avons quitté Merzouga ce matin, un petit village au bord du désert, tout près de la frontière algérienne. Il y a une palmeraie avec des jardins communautaires chichement arrosés par un filet d’eau, dont la source se trouve à quelques kilomètres. Chacun a droit à une heure d’eau par jour. On y cultive des dattes, des olives, du blé pour faire la semoule et le pain, qu’on fait cuire dans un four à bois communal. 

Les maisons sont toutes en pisé, et une bonne partie d’entre elles ont été emportées par un orage en mai dernier. Le village a un petit air d’abandon, mais les hôtels, les maisons d’hôtes et les marchands d’artisanat y prolifèrent — le tourisme est la première source de revenus dans ce coin perdu. Nous avons d’ailleurs été harponnés dès notre arrivée par Ali, un Berbère aussi fier que futé à qui je n’ai pu faire autrement que d’acheter un tapis après des négociations qui feraient pâlir d’envie nos chefs syndicaux (ils devraient songer à embaucher des Marocains).
Nous avons visité les dunes de l’erg Chebbi le lendemain (hier) avec Ahmed, un pince-sans-rire qui connaît le désert comme la paume de sa main. Il nomme chaque plante et en décline les vertus médicinales; quitte soudain la piste sans raison apparente pour bifurquer vers une autre piste qui apparaît comme par magie sous nos yeux éblouis par la lumière crue… Les dunes ocre et brillantes s’élèvent comme un mystère au milieu d’une vaste plaine de roches noires, on se croirait sur la lune. Ahmed nous a emmenés dans un lieu ou on trouve des fossiles à la pelle; c’est ahurissant. Il n’y a qu’à se baisser et on les cueille comme des fleurs.
Puis nous avons laissé la Land Rover au pied d’une dune et nous avons marché dans ce sable aussi fin qu’une poussière d’or, brûlant comme des braises, jusqu’à une oasis plantée là comme un caprice. Nous avons pique-niqué à l’ombre d’une tente berbère, fait une petite sieste, discuté autour de l’inévitable thé à la menthe. Puis Ahmed a disparu. Nous avons cru que c’était pour la prière, mais non : il cherchait un réseau pour son cellulaire!
Au retour, après les 20 minutes de laborieuse marche qui nous ont ramenés à la Land Rover, Ahmed s’est rendu compte qu’il avait laissé les clés à l’oasis. Consternation! Pierre, dans sa grande générosité, était prêt à retourner les chercher. Mais c’était encore un coup de ce blagueur d’Ahmed : il les avait dans la capuche de sa djellaba.
Aujourd’hui, nous avons donc quitté le village de Merzouga dans le minibus d’Abdullah, grâce aux propriétaires du petit café où nous avons soupé hier soir, avec qui nous avons eu une grande conversation sur la vie, l’amitié, la mort et Allah. 

À Tineghir, Abdullah nous a confiés à Mohammed, qui nous a cédés à Hassan, qui nous a fait visiter le village et avec qui nous avons partagé un plat de kefta (viande hachée) grillé avec des tomates et des oignons (délicieux, je ne trouve pas le point d’exclamation, mais il y en a un ici). 

Puis Hassan nous a mis dans le taxi d’Essaïd (non sans nous avoir préalablement vendu un tapis), lequel (Essaïd, pas le tapis) nous a conduits à l’hôtel Yasmina, dans le petit village d’Ait Quelque Chose, d’où je vous écris, et où il règne en permanence une terrible odeur de gazole à cause des groupes électrogènes qui alimentent les maisons.

Hassan nous a promis, la main sur le cœur, de revenir nous chercher demain matin, huit heures, pour une randonnée dans les gorges. J’espère que mon petit genou tiendra le coup.
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Nous voici à Er Rachidia, une ville pauvre et assez laide ou il n’y a rien à voir, mais c’est l’étape obligée pour aller dans l’erg Chebbi, où l’on dit que les levers de soleil sont spectaculaires.
Nous sommes parvenus ici après huit heures d’autocar sur une route vertigineuse qui serpente à travers d’austères montagnes de roche (le paysage du film Babel, vous savez, quand la femme de ce crétin de Brad Pitt reçoit un pruneau dans l’épaule? Ben c’est là).

Partout les femmes s’échinent au travail, souvent portant un enfant sur le dos, pendant que les hommes flemmardent au café ou tentent de faire quelques sous auprès des rares touristes (en l’occurrence, nous: il n’y a aucun autre étranger à la ronde, ni dans le car ni ailleurs).

Le chauffeur du car conduisait systématiquement sur la ligne blanche, klaxonnait furieusement pour écarter les gêneurs et doublait dans les courbes tout en mangeant des arachides en écale et en papotant au téléphone, au son d’une chanson qui a dû tourner en boucle pendant au moins deux heures. Ce doit être une façon d’inciter les infidèles à se convertir à l’islam. 

En tout cas, notre voisine de siège m’a donné un minuscule livret en arabe, qu’elle avait acheté à l’un des innombrables vendeurs de tout et de n’importe quoi qui prennent les cars d’assaut aux arrêts. C’est censé porter chance. Inch’Allah.

En quittant Fès, ce matin, nous avons traversé une splendide forêt de cèdres peuplée de singes magots (semblables aux macaques). Nous en avons aperçu plusieurs qui prenaient le frais le long de la route; un peu plus et ils nous envoyaient la main.

Voilà, demain nous nous mettons donc en route pour Rissani, à quelque 100 km d’Er Rachidia, puis cap sur Merzouga, aux portes du désert, où nous passerons deux ou trois jours. Je ne pourrai peut-être pas vous écrire de là-bas, mais envoyez-moi un petit mot, que je sache que vous me recevez.

Allah yesselemk (que Dieu vous garde).

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Maroc!

Nous voici donc à Fès, ville impériale, cœur des traditions et de la culture marocaines, où les claviers des ordinateurs sont non seulement AZERTY, mais aussi en arabe, alors pour les accents, les points et tous les accessoires habituels, s’il vous plaît, servez vous de votre imagination pour l’instant.
AH! je viens de trouver le point.

Le soir de notre arrivée à Fès, nous avons assisté au mariage de Raja, la sœur cadette de notre hôtesse, Tourya. Dans une vaste salle éclairée à giorno, nous avons été projetés parmi une foule de femmes en foulard et fastueux cafetans brodés, d’hommes sur leur 31, de musiciens et d’enfants aux yeux de velours.

Les petites bouchées circulaient (sucré, salé, allez hop, pourvu que ça se mange), les musiciens sonnaient tambours et trompettes, et la mariée, magnifique et un peu crispée dans une chaise haut portée par ses femmes, se fait secouer en mesure au milieu de la foule et des youyous. On la promène comme ça à travers la salle chaque fois qu’elle change de toilette, sept fois selon la tradition, avec coiffures et bijoux différents. Pas reposant, dites-vous? 

J’ai goûté mes premières cornes de gazelle, bu force thé à la menthe dans de petits verres, rencontré les sept sœurs de Tourya et les beaux-frères assortis, plus ses deux frères et la femme de celui qui est marié; sans compter la famille (franco-turque) du promis et toute une ribambelle d’enfants dont je ne suis hélas pas parvenue à retenir les noms.

Hier, nous sommes allés marcher dans la vieille ville (la médina), guidé par Azzedine, 28 ans, illettré mais parlant parfaitement espagnol, français, anglais, arabe et berbère évidemment, et sans doute aussi un peu italien et allemand. 

Il nous a bien sûr emmenés dans des boutiques où il reçoit une petite commission si nous achetons quelque chose, c’est la règle. J’ai âprement marchandé deux adorables paires de babouches (vous connaissez mon petit côté Imelda Marcos, la femme aux 5000 paires de chaussures) que j’ai sans doute payées trois fois le prix marocain, mais ca aussi, c’est la règle.

C’était une beauté de voir Azzedine saluer tout le monde, nous expliquer l’histoire de telle medersa (école coranique), détailler l’architecture, citer des dates et des noms… L’université de la vie, comme il dit, lui a beaucoup appris.

Nous avons ensuite marché vers le quartier juif, où un comédien fabuleusement doué nous a raconté une salade que nous avons allègrement consommée jusqu’à la dernière feuille. N’empêche, nous sommes entrés dans des maisons (aujourd’hui habitées par des familles arabes ou berbères souvent fraîchement descendues des montagnes pour s’établir en ville) et vu ce que peu de touristes peuvent voir.

À la fin, celui qui disait s’appeler Jacob a tenté de nous extorquer 200 dirhams (30 $) chacun pour financer la restauration du quartier juif». Il avait pris soin de nous emmener pour cela dans une impasse d’où nous aurions été bien en peine de ressortir sans aide. À force de parlementer, nous nous sommes entendus pour une petite somme et un paquet de cigarettes. Moralité: y en a pas, faut bien gagner sa croûte.

Nous sommes allés souper chez les parents de Tourya, des gens adorables de simplicité et de gentillesse. Toute la famille du nouveau mari de Raja y loge en ce moment, cela fait bien une trentaine de personnes à nourrir. 

J’ai mangé des choses exquises avec les hommes, à l’étage (rien à faire, on n’a pas voulu de moi à la cuisine, avec les autres femmes). À un moment, le père de Tourya, goguenard, m’a dit que, à force de me tenir avec les hommes, j’allais finir avec une moustache. J’espère qu’il y a de bons services d’épilation dans les hammams…

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La fin

Voilà, il fallait bien que ça finisse…
Nous avons passé notre dernière journée à Bangkok en partie au musée national, en partie à marcher dans les rues comme nous aimons faire. Une fois de plus, la vie qui sort de tous les interstices de cette ville (et Bouddha sait qu’il y en a) nous a emportés avec elle, dans les bateaux du Chao Phraya, sur les trottoirs disjoints et encombrés, parmi les écolières en uniforme, les vendeuses de soupe et de spicy salad (vely vely sepicy!), les tuk-tuks, les vieilles dames en sarong, les jeunes femmes tirées à quatre épingles…
Je craignais que, après les jours de paresse absolue que nous avions écoulés au bord de la mer, la ville ne soit un enfer qui nous donnerait envie de nous enfuir au plus coupant. Mais non. On en aurait volontiers repris un peu. C’est bien pour dire.
Maintenant, il faut se réadapter au froid, à Stephen Harper, aux accents sur le clavier, aux nouvelles du sport (on s’en c…-tu, que le Canadien ait perdu?!), au bronzage qui pâlit déjà, aux ananas insipides (en fait, tous les fruits le sont, ici, et je pense que j’aimais mieux ne pas savoir), aux bottes d’hiver, aux nids-de-poule, aux supermarchés et à nos grands débats de société, genre les cheveux à Théodore et l’emplacement du casino.
(Soupir)

Je regarde mes photos et je me pince: je suis vraiment allée là-bas, moi? Pendant un mois?

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Farniente

… Mais quand on dit: rien. C’est ce à quoi nous nous sommes consacrés hier et aujourd’hui, sur une île qui a déjà été paradisiaque, aujourd’hui saccagée par les promoteurs immobiliers et le tourisme. C’est là notre grande contradiction: nous sommes des milliers à chercher LE coin inviolé, et quand nous le trouvons nous nous empressons de le dire à nos amis. 
Résultat: le béton pousse plus vite que les bananiers. Enfin. Heureusement, il reste encore ici quelques petits bouts de plage qui ont échappé à la fureur des bulldozers. Nous avons loué une hutte de paille au bord de la mer, confort plus que rudimentaire mais panorama carte postale. Le soleil se couche droit devant nous sur la mer d’Andaman, nous nous bourrons de poisson grillé et de flied lice (riz frit, en thaï).

Nous sommes parvenus ici hier à 7h du matin, fanés comme de vieilles laitues, après deux heures d’avion, quatre heures et demie en bus de nuit et une heure et quart de bateau. Ça fait que je ne me sens pas trop coupable de faire l’algue sur la plage. Seulement, il faudra dire au roi que son eau est bien trop chaude et bien trop salée. Ah, ces Thaïlandais, ils ne savent pas y faire. Il y a comme ça quelques petites choses que je veux lui dire, à Bhumibol.

Mais non, je blague.
Je vous laisse là-dessus, mon amoureux m’attend pour aller manger. Il est cuit comme une brique et moi aussi. Nous allons consacrer nos dernières énergies à parfaire ce bronzage, ce qui fait que je n’aurai probablement pas le temps de vous écrire de nouveau (d’autant moins que les nouvelles ici, franchement, y en a pas tellement…).
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Luang Prabang

La ville impériale de Luang Prabang rappelle un peu La Havane, en beaucoup plus petit (et en moins décrépit). Sa gloire passée est manifeste, et elle est comme figée dans le temps. Cela et les restes de l’influence française lui donnent un charme inouï. Les femmes sont encore nombreuses à porter le sarong traditionnel – même les plus jeunes, qui montent alors en amazone sur le scooter que conduit leur amie, leur frère ou leur mari. 
Car le scooter sévit ici comme ailleurs. Même si nous autres Occidentaux n’avons pas de leçons à donner à quiconque sur la question de la motorisation, on se prend parfois à imaginer combien cette ville devait être agréable du temps où tous se promenaient a vélo. Même les antiques cyclopousses ont été démontés et greffés à des motos. On n’arrête pas le progrès…
D’ailleurs, la douceur de vivre et l’indolence qu’on observe ici sont peut-être en voie de disparition. Le tourisme de masse fait son œuvre et les enfants apprennent très tôt à offrir aux touristes des bijoux de pacotille en indiquant le prix en anglais avec un irrésistible geste de la main.
Parlant de main, nous avons assisté hier à un spectacle de danse traditionnelle laotienne, très proche de ce qu’on connaît de la Thaïlande, où seuls les bras, les pieds et surtout les mains sont mis à contribution. 
Une vingtaine de jeunes femmes également menues, fines, aériennes, habillées de sarongs chatoyants et arborant un sourire tout ce qu’il y a d’oriental ont gracieusement habité la scène pendant une heure. Un délice. Mon amoureux en est sorti tout tourneboulé.
Nous passons nos journées à nous promener dans la ville, où les marchés du matin, de l’après-midi et du soir se succèdent. Dans le premier, on vend surtout des légumes, des fruits et tout ce qui se mange: poissons grillés, intestins, pieds ou flancs de porc, brochettes, poulets entiers, au-dessus desquels on agite sans relâche un sac plastique au bout d’un bâton pour chasser les mouches. Si j’étais fine bouche, ce serait suffisant pour que je devienne végétarienne, mais vous savez comment je suis… J’ai mangé l’autre soir un filet de buffle qui enlève toute velléité de changer de religion!
Nous avons bien sûr visité l’ancien palais royal, assez modeste comparé aux fastes de la royauté thaïlandaise. C’était un petit roi… Toute la famille a été envoyée en camp de travail à la révolution, en 1975 – papa roi, maman reine, les princes et les princesses, et ils y sont morts les uns après les autres. Comme des milliers de Laotiens ordinaires, d’ailleurs.
Demain, nous repartons pour la Thaïlande, ses plages et ses merveilles. Nous avons besoin de nous poser un peu: mon genou va de mal en pis, et Pierre aussi commence à fatiguer. 
Un peu d’acrobatie
Je vais renouer avec les installations sanitaires siamoises, qui forment probablement des générations d’acrobates sans que personne se soit avisé de la chose. Avis aux recruteurs du Cirque du Soleil. Qu’on en juge.
Primo, la cuvette est à mi-chemin entre l’installation à la turque et celle que nous connaissons: en porcelaine, rectangulaire, elle fait environ 30 cm de hauteur. Les côtés, d’une huitaine de centimètres de largeur, sont rainurés de sorte que l’on n’y dérape pas en s’y juchant. Précaution bien inutile parce que, d’une manière générale, ils sont mouillés. À côté, un réservoir plein d’eau (parfois un simple seau) et une louche ou une écuelle, qui servent de chasse d’eau. Et parfois un pistolet à jet, genre rince-légumes, en l’occurrence un rince-fesses. En Orient, on juge que le papier hygiénique porte bien mal son nom.
L’Occidentale qui voyage en Asie ne se sépare donc jamais de son rouleau de papier toilette, qu’elle transporte dans son sac en toute circonstance. Vous entrez donc dans le cabinet après avoir versé les trois bahts réglementaires à la dame pipi (on se demande d’ailleurs à quoi elle sert parce que c’est généralement quand il y en a une que les toilettes sont mal tenues). Si vous voulez du papier, c’est un baht de mieux, mais vous avez toujours le vôtre avec vous.
Le sol est mouillé parce que l’eau que l’on verse dans la cuvette pour en chasser le contenu a éclaboussé un peu partout, à moins que ce soit le rince-fesses. Pas de crochet pour suspendre votre sac. Vous le suspendrez donc à votre cou. Vous avez aussi retroussé le bas de votre pantalon pour ne pas vous mouiller. Vous devez maintenant le baisser sans que le bas touche la cuvette. Vous vous accroupissez sur la cuvette et faites votre petite affaire. Vous luttez pour conserver votre équilibre en fouillant dans votre sac suspendu à votre cou pour trouver le papier tout en maintenant votre pantalon au bon niveau.
Vous n’avez plus de papier. Solution rince-fesses. Pas de rince-fesses. Il faut se rabattre sur l’écuelle et le seau, mais la loi de la gravité est la même dans le monde entier, et l’eau s’obstine à descendre. Vous aurez donc les fesses mouillées pour le reste de la soirée, de même que le bas de votre pantalon, que vous avez oublié de maintenir à une hauteur appropriée.
Évidemment, les Thaïlandaises sortent toujours de là impeccables, alors que vous avez l’air d’un chien qui vient d’aller jouer dans un lave-auto.
Parlant de chien, j’ai tout un chapitre là-dessus, mais je vous le garde pour la prochaine fois. Je ne voudrais pas vous lasser.
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Éloge de la lenteur

Nous y sommes enfin. 
Ces deux jours de péniche nous ont montré les limites de la fesse humaine devant l’implacable raideur de la banquette de bois. Et quelle banquette: peut-être 25 centimètres de largeur, un dossier à angle droit fait d’une planche, et si vous voulez un coussin, faites comme pour le vin dans les restos grecs: apportez le vôtre… Notre bateau n’aurait sans doute jamais reçu le permis de naviguer chez nous, mais nous sommes en Asie, et la vie ici n’a pas la même valeur qu’en Occident. Si on meurt, c’est le karma. Si on vit, c’est pareil. Simple, non?
Nous étions donc une bonne quarantaine à bord, à regarder défiler les rives du Mékong, dont les eaux boueuses bouillonnent entre d’étonnantes formations rocheuses et de longs bancs de sable très fin. De place en place, des villages aux maisons de bambou apparaissent dans les frondaisons des collines, des enfants se baignent tout nus dans le fleuve pendant que les mères font la lessive, et tous nous font de grands saluts amicaux.
Il y a parfois quelques buffles qui prennent le frais, parfois des chèvres. Partout, de longues perches de bambou accrochées aux rochers annoncent la présence de filets que les hommes iront relever à la fin du jour.
Notre bateau, qui fait aussi du transport pour les autochtones, s’arrête parfois près d’un hameau, après des miracles d’adresse de la part du pilote. On dépose quelqu’un, on décharge quelques sacs de riz, on embarque des tuyaux, allez savoir. Les enfants accourent, observent, prennent parfois la pose pour une photo et s’en retournent à leurs – partie de foot avec un ballon crevé, lancer de la gougoune sur un objet X (version locale de la pétanque).
La vie semble ici d’une simplicité déconcertante, rythmée depuis des siècles par les moussons, la pêche, les récoltes, les grossesses. Pas d’électricité, pas de télé, pas même de routes, ou si peu. On aurait envie de débarquer et de passer là quelques jours, pour se reposer un peu. Mais eux doivent trouver que nous nous reposons tout le temps, la preuve: que faisons-nous donc tous là, à glander dans ce bateau?
Enfin.
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Joies du scooter

Hier, encore une folle chevauchée en scooter dans les montagnes du Triangle d’or. La campagne thaïlandaise, quand elle se mêle d’être jolie, ne sait faire que ça. Les rizières s’étalent en terrasses, séparées par les canaux d’irrigation où travaille parfois un paysan, dans l’eau jusqu’aux genoux.
Il y a des bosquets de bananiers et des huttes rondes en chaume, pour s’abriter ou ranger les – ou les deux. Une odeur de fumée flotte en permanence dans l’air, feux de cuisine ou feux de broussaille (après la récolte, on brûle le chaume qui reste avant de labourer et de replanter).

Nous avons passé par quelques villages de tribus montagnardes, qui vivent dans des conditions similaires à celles de nos autochtones. Les maisons de torchis et de chaume au sol de terre battue parsèment la montagne le long d’un raidillon que se partagent les poulets, les chiens et les enfants crasseux au sourire édenté.

Certaines vieilles femmes portent toujours le costume traditionnel, et elles ont les dents rougies et gâtées par le bétel qu’elles chiquent en permanence. Elles brodent devant leur
maison et placotant, rigolent en nous regardant passer, nous saluent gentiment.
Le dimanche, les petites filles sont en costume pour faire plaisir aux touristes. On voit parfois un jean dépasser d’une jupe brodée. Elles apprennent très jeunes à demander des sous contre une photo ou une chanson. Évidemment, on ne leur refuse pas quelques pièces, et leur sourire fait à la fois peine et plaisir à voir. Après un ou deux villages, nous avons laissé tomber: ces gens-là ne sont pas des bêtes de cirque…

Le long du chemin, des étals offraient des fraises, du jus de fraises, de la confiture de fraises… C’est en plein la saison. Dommage qu’on ne puisse pas en manger, question de santé, parce qu’elles ont l’air délicieuses. En revanche, nous avons goûté un très bon vin de litchi, de même qu’un cidre tout a fait honnête.

Évidemment, sur la route, une succession de wats (temples bouddhistes) s’offrent aux dévots. On y fait sonner une cloche ou un gong pour la chance, on dit salut au bouddha (assis, debout une main levée, deux mains levées, couché, marchant… on les connaît tous, maintenant. Il y en a un pour chaque jour de la semaine!). La végétation s’insinue partout, les poinsettias sont des arbres et les magnolias sont en fleurs.
L’accident

Au retour, un tout petit kilomètre avant l’entrée du village où nous logeons, un jeune couple en moto a fait irruption sur la route sans même regarder s’il venait quelqu’un. Pierre a tenté de les éviter, et la moto est partie de son côté, nous du nôtre. Heureusement, nous avions tous les deux nos casques: celui de Pierre s’est fendu sur une bonne dizaine de centimètres, et il a une belle ecchymose en dessous. Imaginez s’il avait été tête nue… Il s’est cassé la clavicule, et j’ai un genou de la grosseur d’un pamplemousse.
En tout cas. J’ai hélé un pick-up qui passait par là, deux jeunes hommes en sont descendus pour nous secourir. Ils rigolaient doucement, je pense parce que les étrangers se plantent régulièrement à moto. Enfin. Pierre est monté dans la cabine pendant que je retournais au scooter, lamentablement couché sur l’accotement. Je croyais qu’on allait le mettre dans la boîte de la camionnette et rentrer tous ensemble au village, mais… le chauffeur est parti sans attendre! Son compagnon m’a regardée calmement, a redressé le scooter, l’a fait démarrer et m’a fait signe de monter derrière lui. Si je m’attendais à ça!
Nous avons donc rejoint Pierre, vert de douleur, à l’hôpital de Chiang Saen. Plutôt un dispensaire, en fait. On n’est pas loin de la médecine de guerre. N’empêche, nous sommes sortis de là au bout d’une heure ou deux, dûment radiographiés, soignés contre la douleur et munis moi d’antibiotiques, Pierre d’une attelle astucieusement bricolée par l’infirmière, parce que le format thaïlandais standard était trop petit pour lui. Tout ça pour l’équivalent de 35$. J’aurais volontiers donné trois fois plus!
Pendant que nous attendions, les médecins et les infirmières, derrière un simple rideau, s’affairaient à garder en vie une vieille dame. On pouvait entendre le son du moniteur qui s’affolait, du respirateur manuel qu’actionnait une infirmière, les ordres du médecin…
Un groupe de personnes debout dans l’entrée de la salle d’urgence nous observait avec curiosité, nous les farangs (étrangers) ensanglantés et couverts de poussière. J’ai échangé avec eux des sourires, des gestes pour expliquer ce qui s’était passé (Pierre, avec sa clavicule cassée, essayait surtout de ne pas tomber dans les pommes). Tout le monde a eu l’air profondément désolé. Dieu qu’ils sont gentils, tous.
Alors aujourd’hui nous nous tenons tranquilles en attendant de partir demain pour deux jours de bateau sur le Mékong. Le fleuve est d’une largeur étonnante, on dit qu’il y a dedans des poissons-chats de trois mètres (TROIS MÈTRES!!!). 
Ici, à Chiang Saen, une jolie promenade longe le bord de l’eau. Le soir, des marchands de rue y installent leur petite cuisine ambulante et des tables basses sur de jolies nattes. On commande un poisson grillé, une salade de papaye verte, l’inévitable bol de riz, une ou deux Singha, on s’assoit par terre et on mange tranquillement en écoutant les grillons et les enfants qui jouent. Ravissant.

Voilà, je m’en vais boitiller un peu le long du Mékong, et peut-être m’acheter un sarong ou deux.