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Moment de grâce

Bon, je pars demain pour Jérémie. Il m’a fallu remuer ciel et terre pour trouver un transport: le bateau qui fait normalement la navette Jérémie–Port-au-Prince n’est pas venu cette semaine, faute d’un nombre suffisant de passagers; la route est peu sûre en raison des crues; et il n’y a plus de liaison aérienne depuis deux ou trois semaines parce que, selon ce que j’ai appris de source officieuse, l’avion de Tortug’air est en panne.

J’ai failli avoir une place dans l’hélico de la Minustah (ça fait tellement Indiana Jane!), mais le prochain vol possible ne partait que mardi. Or, Mika, la dame que je veux absolument voir aux Abricots (un village à 25 km de Jérémie, mais qu’on met près de deux heures à atteindre en 4X4), part pour les États-unis le 12 avril. Pas question, donc, d’attendre mardi. Solution ultime: l’avion privé, à prix d’ami: 350$US, aller seulement. Oui, oui, prix d’ami. C’est normalement le double, mais quand on est bien branché, surtout en Haïti, on finit toujours par s’organiser.

Je loge actuellement chez une jeune femme absolument admirable, Natacha (dont je reparlerai), rencontrée grâce à CouchSurfing.org (dont je ne parlerai jamais assez). Elle a ouvert à Carrefour Feuilles, un des quartiers les plus défavorisés de Port-au-Prince, une école que j’ai visitée hier et dont je vous reparlerai aussi, parce que c’est vraiment quelque chose de complètement épatant.

Durant cette visite, j’ai revu mes années d’école: les uniformes, les pupitres de bois, la discipline…

Chaque fois qu’on entrait dans une classe, les élèves se levaient en bloc et ânonnaient en chœur: «Bonjour madame, comment allez-vous?
– Je vais très bien, merci, et vous?
– (Toujours en chœur) Très bien, merci, madame!»

Dans chaque classe, je me suis présentée brièvement, j’ai posé quelques questions aux enfants et pris quelques très mauvaises photos (j’étais, je pense, aussi intimidée que les élèves eux-mêmes). Je vous les mets pareil.

À la fin de la visite, comme Natacha avait des choses à régler, je suis allée l’attendre sur un banc près de la sortie. Les classes étaient terminées. Près de moi, deux ou trois petites filles aux tresses enrubannées de blanc attendaient leur maman et me regardaient du coin de l’œil. J’ai entamé la conversation en leur posant les habituelles questions de grande personne: leur nom, leur âge, ce qu’elles voulaient faire quand elles seraient grandes…

J’ai fini par être entourée d’un essaim de fillettes en uniforme rouge qui caressaient mes cheveux (dont la texture les fascine), touchaient ma peau, me posaient mille questions (as-tu des enfants? Ah bon, un seul? Et pourquoi? Et où est son papa?). L’une a voulu savoir pourquoi ma peau n’était pas partout de la même couleur (coup de soleil sur le décolleté, l’intérieur des bras bien blanc); une autre m’a demandé d’un air entendu si le papa de mon fils m’avait quittée pour une autre femme…

L’une d’elles a fini par demander à essayer mon appareil photo. Elles se le sont passé de l’une à l’autre, se sont photographiées à tour de rôle, puis chacune avec moi, puis en groupe, puis se sont tournées vers d’autres sujets. Voici le résultat, sans retouches ni rien (et même si j’ai l’air d’un chien mouillé).

Ça s’appelle un moment de grâce.

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Tentative de conversion

Avant de clore tout à fait le chapitre de mes aventures paillonnaises, il faut que je parle de Soliny.

Je ne sais quel âge il a. En fait, il n’a pas d’âge: il est un jeune vieux ou un vieux jeune. Né dans une famille catholique, il s’est converti à l’évangélisme à l’âge de 15 ans et considère maintenant ses parents comme damnés.

Il anime à Radio Paillant une émission évangélique, de 5 h à 8h du matin, tous les jours que le Bon Dieu amène, sauf le dimanche, où il commence un peu plus tard. Avouez qu’il faut vouloir.

Comme bien des gens en Haïti en général et à Paillant en particulier, il n’a pas de travail. J’ignore de quoi il vit – lui-même ne le dit pas, se bornant à déclarer que ça n’est pas toujours facile mais que Dieu l’aide. Je suppose que le Très-Haut y pourvoit comme il le fait pour les petits oiseaux.

J’ai eu avec lui, un soir, une très longue discussion au cours de laquelle il a tenté de me convertir. Je rigolais, je lui disais que c’était peine perdue, que j’étais aussi athée qu’il était croyant, mais ça ne lui entrait pas dans la tête. «Comment peux-tu ne pas croire en Dieu, qui a tout créé?
– Ah oui? Et Dieu, lui, qui l’a créé?
– …
– Moi, je crois que c’est l’homme qui a créé Dieu.
– Pourquoi l’homme domine-t-il toutes les autres créatures, sinon parce que Dieu l’a créé à son image?
– À cause de la sélection naturelle, pardi!»

J’ai évoqué le Big Bang, les dinosaures, Darwin; il m’a parlé jugement dernier, damnation éternelle et a cité Voltaire, ce vieux mécréant qui s’est converti sur son lit de mort comme on assure sa maison, juste au cas.

«Pauvre Soliny, je suis un cas désespéré, j’ai dit. Ne perds pas ton temps à prier pour mon salut! Et puis, si Dieu existe et qu’il aime vraiment tous les êtres de sa création, il va m’aimer aussi, ne crois-tu pas?»

Soliny me portait, je pense, une curiosité particulière, peut-être parce que j’étais la première athée avouée qu’il rencontrait.

Le soir de la demi-finale de foot, il a réuni le onze paillonnais et a prononcé une longue prière avec les joueurs. Je ne l’ai pas vu faire de même le soir de la finale, mais on a gagné pareil.

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Je déteste les adieux

Mes aventures paillonnaises se sont terminées hier dans un grand couac: j’espérais pouvoir dire au revoir à mes amis avant de les quitter, mais rien ne s’est passé comme je l’aurais voulu.

Grégory et moi sommes sortis vers 21h pour aller dans une sorte de salle de réception qui fait aussi bar, «La Caresse paillonnaise» (ça ne s’invente pas). Notre ami Soliny y avait organisé en après-midi un «concert évangélique» (c’est très couru, ici: c’est du konpa à la gloire de l’Éternel, les bras en l’air pis toute, il y en a tous les soirs à la télé).

Quand nous sommes arrivés, évidemment, le concert était terminé. Je n’ai d’ailleurs pas réussi à savoir s’il y en avait vraiment eu un – il était annoncé pour 15h, mais quand nous étions passés à 16h, il n’y avait qu’une poignée de joueurs de dominos dans un coin et pas l’ombre d’un musicien, fût-il aussi païen que moi.

Toujours est-il que nous sommes arrivés là vers 21h. Il faisait noir comme dans un four et la musique était si forte qu’on ne s’entendait même pas penser. L’endroit était désert, mis à part trois jeunes femmes assises à une table, chacune absorbée par l’écran de son téléphone, à qui Grégory m’a vaguement présentée avant de sortir fumer. Fume pis fume, au bout d’un moment, ma bière était finie, il n’était toujours pas revenu, et les filles n’avaient pas levé le nez de leur téléphone.
Je ne me suis jamais sentie aussi seule de ma vie.
Bon, j’exagère un peu, mais pas tant que ça.
J’ai donc fini par sortir voir ce que foutait Grégory. Il m’a dit qu’il était en train de texter des amis de la radio pour voir s’ils ne viendraient pas nous rejoindre.
Euh… pardon? À 22h? Mais les gens se mettent au lit, à cette heure-là!
Je l’avoue, j’étais amèrement déçue. J’ai suggéré que nous descendions à un autre bar, un peu plus loin, où il y avait plein de monde le dimanche soir de mon arrivée. Par paresse ou par entêtement, Greg n’a pas voulu. J’ai exigé qu’il me donne les clés de la maison et je suis rentrée seule dans la nuit noire, en beau pétard… et en pleurant comme un bébé. Je n’ai même pas réussi à arrêter le déluge avant de rentrer, j’ai été obligée de dire à Adèle ce que j’avais à kriye comme ça.
Que voulez-vous. On a ses faiblesses.
Ce matin, nous avons pris une moto pour descendre à Miragoâne. Nous avons fait un arrêt à la radio, et mon ami Wilbens est arrivé comme le Messie en personne, à ceci près que je ne l’attendais pas pantoute. J’ai donc au moins pu lui dire au revoir, non sans que les chutes du Niagara se déclenchent encore une fois.
J’ai chiâlé comme ça jusqu’à mi-chemin de Miragoâne. Rien que pour vous dire, je vous raconte ça et je pleure encore.
Je pense que je suis fatiguée.
Mais bon. Me voici donc de nouveau à Port-au-Prince, dans une maison où il y a de l’électricité, le wifi, de l’eau courante et, tenez-vous bien, une salle de bains pour moi toute seuleavec une vraie DOUCHE.

Merci, CouchSurfing (et bien sûr, merci Natacha, mon hôtesse, que je n’ai pas encore rencontrée parce qu’elle a été retenue par des inondations sur la route de Jérémie).
Mais ce bonheur sera de courte durée: je devrai vraisemblablement prendre le bateau pour Jérémie, vu qu’il n’y a plus de liaison aérienne et que la route, ben, c’est comme je viens de le dire. 
Le voyage en bateau se fait de nuit et dure une quinzaine d’heures. Le pont est nécessairement bondé, mais on peut prendre une cabine: quatre ou cinq couchettes, un seau hygiénique commun, et vogue la galère.
Mica, la dame qui me recevra aux Abricots, dit qu’elle le prend régulièrement et que ça se fait très bien. Si elle peut le faire à 76 ans, je le peux aussi.
Je suis bien contente d’avoir pensé à prendre mon petit sac de couchage en soie. On est princesse ou on ne l’est pas.
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Des questions, des questions

Ce soir, grande finale du tournoi de foot intermédias; Radio Paillant a gagné contre Radio Pep (Radio Peuple), YÉ!
Je ne me connaissais pas cet intérêt pour le soccer. Bien que la presque-totalité des règles m’échappent (je sais quand même qu’il faut mettre le ballon dans le but, et préférablement celui de l’équipe adverse), je m’émerveille de l’agilité des joueurs, qui semblent, à mes yeux de néophyte, aussi habiles que ceux du Real Madrid ou du Manchester United (je connais mes classiques, non?).
La différence, c’est que, quand ils mangent un coup, ils ne font pas semblant d’être à moitié morts en se tordant de douleur pour se relever indemnes au bout de deux minutes. Quand ils tombent, ils tombent. La semaine dernière, Odny, le gardien de Radio Paillant, s’est fait assommer je ne sais trop comment, mais vraiment assommer.
J’étais certaine qu’il avait une commotion cérébrale. Je suis restée à côté de lui pendant un bon moment pour lui donner à boire et pour m’assurer qu’il n’avait pas envie de vomir, qu’il n’allait pas tomber endormi, qu’il savait son nom et la date du jour… Pendant un certain temps, il a vraiment paru sonné. Il secouait la tête, se frottait les yeux en se plaignant que sa vision était brouillée, se désespérait de ne plus pouvoir jouer. 
Il a fini par se mettre à marcher le long du terrain et à crier pour encourager son équipe.
Quand même, il a dû se rendre à l’hôpital, cette semaine. Et il n’était pas au match de ce soir, lui si orgueilleux de son statut de «portier», comme il m’avait dit fièrement.
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SEXE – Je remarque que les hommes, ici, d’une manière générale, portent régulièrement la main à leur sexe et le tiennent pendant plusieurs secondes. Je me demande si c’est pour s’assurer qu’il est toujours là, pour le protéger de je ne sais quel mauvais sort, pour montrer à tous (et toutes) qu’ils en ont bien un ou pour tenir leur pantalon. Je n’ai pas encore osé aborder la question avec mes amis haïtiens, je crains qu’ils n’aient jamais vraiment remarqué la chose et qu’ils me regardent comme une sorte d’obsédée.
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PLÈTIL? – C’est comme ça qu’on dit en créole au lieu de «Pardon?» ou «Comment?».
J’adore cette langue.
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LA PEAU NOIRE – Au moment où j’écris, la télé beugle un concert évangélique (un de plus) qu’Adèle écoute plus qu’elle ne le regarde puisque l’image est pleine de neige. Elle s’est fait sur le gros orteil un emplâtre d’herbes (je lui ai demandé lesquelles, elle m’a répondu : fey tout kalite – «toutes sortes de feuilles») : un bidon de 25 gallons d’eau a atterri sur son pied cette semaine. Elle perdra son ongle, c’est sûr. Elle aurait probablement l’orteil violet si sa peau n’était pas noire, mais là, rien n’y paraît. Ça aide à ne pas trop s’inquiéter, je suppose.

Parlant de peau noire, je remarque que les fabricants de pansements adhésifs (genre Band-Aid) n’ont toujours pas réalisé que la couleur «peau» de leurs produits ne convient aucunement à plupart des habitants de la Terre. Il y a là, il me semble, une occasion d’affaires.
***
BIENTÔT JÉRÉMIE – Je termine mon séjour à Paillant demain – j’espère partir lundi pour Port-au-Prince, d’où je prendrai vraisemblablement l’avion pour Jérémie (40 minutes de vol, alors qu’il faut près de huit heures par la route). Je n’aurai sans doute pas accompli tout ce que je voulais ici, pour toutes sortes de raisons dont j’ai parlé ou pas dans ce blogue.
Je ne sais pas si j’ai été vraiment utile, mais je sais que j’ai moi-même appris et reçu beaucoup.
Ma petite Sarah et sa cousine Elsie sont parties aujourd’hui pour leur village natal; je ne les reverrai pas. Je leur ai dit adieu cet après-midi avant de partir pour le match de foot. Elsie m’a fait comprendre qu’elle m’en voulait de ne lui avoir rien donné, peut-être parce qu’elle sait que j’ai offert ma chaînette d’argent à Sarah… Quand je l’ai embrassée, elle ne s’est pas levée et ne m’a pas rendu ma bise.
Qu’aurais-je dû faire? Lui donner de l’argent? Je ne crois pas que ce soit une bonne chose: j’ai eu le malheur de lui donner quelques gourdes une fois, après qu’elle eut fait une course pour moi. Après, elle m’en a redemandé plusieurs fois, une attitude que je refuse d’encourager.

Pourtant, j’ai bien donné à Wilbens ce qu’il lui manquait pour acheter la batterie qui lui permettra de s’éclairer pendant quatre ou cinq ans (je reparlerai de cette visite)… Je suppose que cela me paraissait vraiment important.  Et il faut dire qu’il ne m’avait rien demandé.

Je n’ai pas fini de me poser des questions…

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Racines

Tout Paillant s’est réveillé dans la brume, aujourd’hui. Au sens propre comme au figuré: c’était hier la première partie du concours de musique «rara» organisé par Radio Paillant Inter. Le rhum et la bière ont coulé à flots et, si le rara célèbre les racines africaines du peuple haïtien, plusieurs doivent douloureusement se rappeler aussi celles de leurs cheveux, ce matin.

Jusqu’à la dernière minute, j’ai cru que rien ne se passerait: on avait annoncé le début du spectacle pour 19h. À 20 h, aucun test de son n’était fait, et on se demandait encore comment installer les deux projecteurs obtenus in extremis de je ne sais trop qui parce que ceux qu’avait promis la Minustah ne sont jamais arrivés.

Avec des bouts de fil de fer, un peu de ruban noir et quelques acrobaties qui auraient donné des sueurs froides à un inspecteur de la CSST, on a fini par fixer tout ça tant bien que mal.

Assise sur une chaise basse dans ce qui était autrefois les douches de la piscine de ces messieurs-dames de la Reynolds, madame Guy, chargée de faire traiteur, a commencé à frire son plantain, son griot et ses pâtés dans trois casseroles d’huile bouillante posées tout près d’elle. De temps en temps, elle retournait à mains nues les cuisses de poulet en train de griller à sa droite.

Bientôt, les effluves de sa cuisine se sont mêlés aux émanations de la génératrice aimablement prêtée par la Sécurité civile. Les marchandes ambulantes sont arrivées peu à peu avec leurs paniers remplis de sachets d’arachides grillées et de petites bouteilles de rhum, de jus et d’eau, puis les hommes ont installé des tables de jeu et fait résonner le son caractéristique des dés agités dans un gobelet de métal.

Les premiers accents d’un groupe rara ont dû se faire entendre vers 21h. Les groupes arrivent à pied, parfois de très loin. Le maître rara marche en tête, muni d’un sifflet et d’un fouet qu’il fait claquer de temps à autre, parodie manifeste du maître auquel étaient soumis les esclaves. Les danseuses le suivent, puis les musiciens, qui jouent d’instruments artisanaux – cornets de zinc, bambou creux, tout ce que les esclaves, en fait, pouvaient utiliser pour faire de la musique le dimanche, pendant que les maîtres étaient à l’église.

Peu à peu, les cinq groupes ont fini par arriver, suivis de leurs fans, peut-être cinq ou six cents au plus fort de la mêlée.

Dans cette foule, je tranchais évidemment par la couleur de ma peau. Les jeunes hommes ont une sorte de fascination pour la femme blanche, c’est vraiment curieux. Je ne sais combien de garçons m’ont demandé mon numéro de téléphone. Chaque fois, je répondais en rigolant: «Mais pourquoi?
– Parce que je t’aime!
– Hahaha! Mais tu es même plus jeune que mon fils!
– En amour, l’âge ne compte pas…»

La fête s’est prolongée bien avant dans la nuit, mais je suis rentrée vers 1h, quand le dernier groupe a commencé sa prestation.

À la maison, les cafards faisaient la fête sur la table de la salle de séjour. Je ne comprenais pas pourquoi je n’en avais pas encore vu. «Ben, m’a dit Grégory, c’est que tu n’étais jamais rentrée à cette heure-là!»

Ça tombe sous le sens.

Je ne sais comment sera la suite de la fête ce soir (deuxième partie du concours): il pleut à boire debout, en ce moment. Ça fait des semaines que tout le monde l’espère, mais ça aurait tout de même pu attendre un jour ou deux, non? Enfin, Wilbens et moi avons bien fait de remettre à samedi notre équipée au marché. Avec toute cette eau, le chemin ne sera qu’une rivière de boue.

J’en ai profité pour faire une petite lessive. Elle n’est pas près de sécher mais, au moins, elle sera bien rincée.

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Wilbens

Wilbens a 28 ans. Il travaille comme instituteur dans une école secondaire, où il enseigne la littérature française, 12 heures par semaine, à 100 gourdes l’heure (souvenez-vous: 1$ = 40 gourdes).

Il a perdu sa mère quand il avait 5 ans. Comme souvent ici, il ignore de quoi elle est morte – elle est morte, c’est tout. Chose rare, son père ne s’est jamais remarié.

Wilbens vit donc seul avec son papa (le reste de la fratrie est à Port-au-Prince), dans une maison sans électricité ni eau courante. C’est lui qui s’occupe des courses, de la cuisine, de la lessive. Son père entretient quelques poules et un petit potager où poussent des ignames, des betteraves, peut-être un peu de maïs – le genre de légumes qui peuvent se contenter d’un sol pauvre.

Le rêve de Wilbens aurait été d’étudier la philosophie, peut-être à l’étranger. Mais il sait bien que la chose ne se fera jamais. Il y a quelques années, son père, qui est cultivateur, a vendu une parcelle de terre pour envoyer l’un de ses frères étudier au Canada. Les démarches administratives ont mangé tout le pécule, mais le frère n’a jamais pu obtenir son visa. L’argent a donc été dépensé en pure perte.

Wilbens a une petite moto, sa clé pour un peu de liberté, qui lui permet de venir tous les jours à la radio, beau temps, mauvais temps, ou d’aller fouiner à la bibliothèque de Miragoâne quand bon lui semble. Mais comme il a besoin d’argent, il devra peut-être la vendre.

Il écrit en créole des poèmes ravissants, qu’il dit d’une fort jolie voix, tout doucement, naturellement, sans fausse humilité. Il cite Hugo, Montaigne, Corneille, et même un poète québécois dont il a oublié le nom, mais non les vers. Il joue de la flûte et de la guitare mais ne sait pas le solfège. Il compose à l’oreille.

Comme il n’y a pas d’électricité chez lui, on veille à la lueur d’une lampe à l’huile, dont la chiche lumière rend la lecture presque impossible en soirée. Il a bien un panneau solaire, qui lui a permis de s’éclairer pendant quatre ou cinq ans. Mais la batterie est morte, et il n’a pas les 100$ canadiens que coûterait une batterie neuve.

Je me suis invitée à souper chez lui demain. Nous irons au marché de Mussotte acheter ce qu’il faut (c’est moi qui paierai, bien entendu); il préparera quelque chose de bien haïtien, je ferai la connaissance de son papa.

Et je crois bien que j’oublierai sur la table quelques billets de 20$US, pour qu’il puisse lire le soir pendant encore quatre ou cinq ans…

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Histoires de bouche

Je croyais pouvoir apprendre le créole comme j’attrape le rhume. Eh ben pantoute, mezanmi. Quand Adèle s’adresse à moi, je comprends à peu près un mot sur 100. Si je lui demande de répéter plus lentement, elle répète seulement plus fort. Moi qui suis déjà soud zorey (lisez à haute voix, vous allez comprendre), ça pourrait aider, mais non, ça ne suffit absolument pas.
Quand j’essaie de parler, c’est d’abord l’anglais qui sort (sans doute parce que je lis en ce moment une autre irrésistible tranche du journal d’Adrian Mole, par Sue Townsend, une écrivaine britannique dont je ne saurais trop vous recommander l’œuvre mais qui, contrairement à mes habitudes, n’a franchement aucun rapport avec ce que je suis en train de vivre).
Si ce n’est pas l’anglais, c’est l’espagnol. Bref, ça ne sort pas.
J’aurais bien aimé pouvoir télécharger un roman en créole dans mon Kindle, mais que voulez-vous, Amazon n’en est pas là. J’ai toutefois lu «La case de l’oncle Tom», croyez-le ou non, et j’ai même réussi à pleurer un peu. Mais comme j’ai sauté les nombreux passages de propagande pentecôtiste, il ne restait pas beaucoup de viande autour de l’os.
Remarquez, c’est quand même pertinent puisque ici non plus, il n’y a guère de viande autour des os de cabri (chèvre) qu’on vous sert. Hier soir, à bout de résistance après un énième repas de riz-pois collés, j’ai dit à Adèle que je lui donnerais de l’argent pour acheter de la viande et des légumes. C’est Sarah, ce matin, qui allait à Miragoâne, qui s’est chargée des courses. Bien que j’aie vu hier au marché les mouches grouiller sur la viande laissée à l’air libre sans que nul ne semble s’en préoccuper, j’ai mangé avec appétit ce soir le cabri qu’on m’a servi avec de la semoule de maïs.
J’ai aussi observé Adèle tandis qu’elle arrangeait les légumes pour demain. Un petit chou bien malingre et tout piqué, des épinards montés en graine dont elle a épluché soigneusement les tiges et examiné chaque feuille, des carottes qui goûtent comme celles du potager de mon père (bien croquantes et sucrées), et ce que je crois être des chayottes. Tout cela sera mis à bouillir demain pour devenir une sorte de fricassée qu’on servira peut-être (probablement, même) au petit-déjeuner.
Le concept de repas, ici, n’existe pas vraiment. On mange à toute heure, quand on a faim, et on mange ce qu’il y a puisqu’il n’y a pas toujours de quoi. L’idée de s’asseoir tous ensemble à table pour partager le même plat ne semble effleurer personne. On s’alimente, c’est tout. Je fais donc comme tout le monde : ce matin, au petit-déjeuner, je n’avais aucune, mais AUCUNE envie de ce plat de sardines et plantain sauce tomate qu’Elsie a posé sur la table. Mais j’ai mangé pareil, parce que c’était ça ou rien. C’est peut-être la chose qui me manque le plus, dans ce pays qui devrait être fertile et riche, et où tous les fruits et légumes semblent avoir survécu à une guerre nucléaire.
Bon, je voulais parler de la langue, je vous parle du palais. Drôle, quand même…

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Lajan (l’argent)

Comme souvent dans les pays où l’argent est rare, il est l’objet ici de plusieurs bizarreries.

 
La monnaie d’Haïti est la gourde (goud en créole). Il y a 40 gourdes dans un dollar canadien. C’est donc dire, pour vous donner un ordre de grandeur, que le repas de ce midi, riz pois-collés (soupir) et poulet pour deux, avec deux bières et un coca, m’a coûté en tout la vertigineuse somme de 4$.
Mon chapeau de paille fait main, ou cinq mangues, ou 10 petits pains : 50 gourdes (1,25$). Environ une tasse de gros sel de mer : 10 gourdes.
Jusqu’ici, ça va.
 
Mais allez savoir pourquoi, aussitôt que la somme dépasse, disons, 100 gourdes, les Haïtiens comptent en dollars haïtiens. Le dollar haïtien est une fiction qui remonte aux temps de la colonie, un peu comme notre «30-sous» : comme chacun sait, il faut quatre 30-sous pour faire une piastre. Une piastre devrait donc valoir 120 cents (ou «sous», ou «cennes»), mais non : une piastre, c’est un dollar, un dollar fait 100 cents mais il compte toujours quatre 30-sous, et si vous n’avez pas compris, c’est égal.
Il y aurait donc environ huit dollars haïtiens dans un dollar canadien. Aujourd’hui, j’ai demandé à Wilbens d’acheter pour moi à Miragoâne des cartes Natcom pour alimenter mon modem USB (étant donné la lenteur de la connexion et ma dépendance pathologique à l’internet, j’en fais une grande consommation). Quatre cartes à 100 gourdes chacune, facile : ça fait 400 gourdes, plus taxe.
Mais non. Je lui devais 80$, plus 8$ de taxe.
Chaque fois, ça me désarçonne complètement. Et quand je demande combien ça fait en gourdes (après tout, c’est bien ce qui est écrit sur les billets de banque : G-O-U-R-D-E), on me regarde comme une demeurée, à peu près comme Elsie quand elle me parle créole et que je ne pige pas un mot (je suis sûre qu’elle fait exprès).
Les petites coupures (10, 25 et 50 gourdes) étant celles qui circulent le plus, les billets sont si usés qu’on a parfois du mal à savoir de quoi il s’agit au juste. S’il y avait des papiers-mouchoirs ici, on pourrait facilement confondre, mais le kleenex, objet de luxe, ne se rencontre pas, ni neuf ni usagé, dans ces contrées reculées.
Le portefeuille est également une notion inconnue, du moins dans les milieux que je fréquente. On fourre les billets en vrac dans sa poche, dans une bous (bourse, en fait un porte-monnaie) ou dans un tiroir de bois, on les en sort en tapon et l’on vous tend une ou deux petites choses toutes chiffonnées censées être votre monnaie. Les coupures de 500, 250 et 100 gourdes souffrent moins de cet excès de circulation. Quant au billet de 1000 gourdes, il cause toujours un tas d’embarras (on n’a à peu près jamais de quoi vous rendre la monnaie).
Comme chez nous, les billets de banque sont imprimés dans les deux langues officielles (ici, créole-français). En tout petit, en bas à gauche, il est écrit : «La contrefaçon de monnaie est punie par la loi.» En créole : «Lalwa pini moun ki ap fè fo lajan.»
Fo lajan.
J’adore.

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Au marché

Jour faste aujourd’hui : pour la première fois depuis six jours, nous avons de l’électricité ! Le courant a été complètement coupé de samedi à mardi inclusivement. Hier, il est brièvement revenu par à-coups, deux ou trois fois durant 15 ou 20 minutes, peut-être une heure en début de soirée, le temps de recharger la pile de mon ordi. Aujourd’hui, bingo ! Depuis 13h, la télé est allumée, et Elsie regarde des concerts de musique évangélique. En ce moment, six bonnes sœurs chantent les louanges de Dieu en dansant ; elles ressemblent aux marionnettes de Sourissimo (les vieux de mon âge me comprendront).
Je suis allée faire un tour au marché de Mussotte en matinée avec ce cher Wilbens, le gentleman-dandy. Poète, musicien, pince-sans-rire et fervent chrétien, il est toujours tiré à quatre épingles, conduit une petite moto qui grimpe vaillamment les routes caillouteuses de la région et est toujours prêt à rendre service.
Mon ami Wilbens.
C’est ainsi qu’il m’a proposé de m’emmener à ce marché, le plus grand du département. Les gens y viennent parfois de fort loin, à pied, à dos d’âne ou en tap-tap, pour vendre ou acheter tout ce qui peut se vendre ou s’acheter. Chèvres, bœufs, vêtements, chapeaux de paille, fruits et légumes, condiments, bonbons, produits de ménage, articles de toilette, tout cela se côtoie dans le plus grand désordre. Ça n’est pas l’Afrique, mais c’est certainement ce qui se rapproche le plus de l’idée que je m’en fais.
J’ai acheté des petits pains pour demain matin, du sel de mer pour ma cuisine, des bonbons et des biscuits pour les enfants, un couteau qui coupe pour Adèle et un joli chapeau de paille pour moi. Je ne le  porterai pas, mais c’était le prix à payer pour pouvoir prendre la marchande en photo. 

Marchande de chapeaux



Quand nous sommes repartis, un camion attendait d’être archi-plein de gens et de choses avant de s’ébranler. Des chèvres, les quatre pattes liées ensemble, étaient suspendues aux ridelles, la tête en bas, et bêlaient à fendre l’âme. «Elles vont toutes finir à la casserole de toute façon», a dit Wilbens quand j’ai eu l’air de m’émouvoir de leur sort.

En tout cas. On est loin de la muette côtelette du supermarché, disons.
Inévitablement, partout où je passe, les gens me regardent comme si j’étais une apparition. C’est qu’il ne vient guère de Blancs, par ici. Or, dans les Caraïbes, croiser quelqu’un sans le saluer, fût-ce un pur inconnu, est considéré comme la dernière des grossièretés, même à moto. Je passe donc mon temps à agiter la main comme la reine d’Angleterre (tout en me cramponnant à la moto de l’autre de peur d’être éjectée). Il ne me manque que les gants assortis à mes chaussures, je m’en ferai faire de la même paille que mon chapeau.
En ce moment, Elsie soupire comme un soufflet de forge : j’ai eu le malheur de lui faire une page Facebook. Depuis, elle se perche derrière mon épaule dès que j’allume l’ordinateur, elle me tourmente pour que je lui tire le portrait afin de le mettre sur sa page… J’ai créé un monstre !
Je vais enfin lui permettre d’aller se regarder un peu, elle sera contente.
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De choses et d’autres (bis)

Après deux jours à Port-au-Prince qui ont mis ma patience à rude épreuve, nous avons quitté l’Université vendredi à 18h, la pire heure qui soit pour sortir de la ville. Jamais vu pareil chaos. Des flots et des flots de piétons, une mer de véhicules puants dont les chauffeurs klaxonnent sans relâche comme si ça pouvait accélérer les choses, les motos à contre-sens, les véhicules de police qui tentent de se frayer un chemin à grands coups de sirène (sans aucun effet)… 
Nous avons trouvé deux places dans un minibus qui partait à l’instant (enfin, façon de parler). Je me suis insérée sur un petit banc de bois sans dossier, entre la porte coulissante et une volumineuse dame qui n’a montré aucune disposition à me céder ne fût-ce qu’un pouce de terrain. Heureusement, Gregory était derrière moi, j’ai pu l’utiliser un peu pour m’adosser durant les trois heures qu’a duré le voyage.

Le voisin de Greg répondait à son damné téléphone (sonnerie genre Lambada) toutes les deux minutes (sans exagération) et parlait aussi fort que s’il avait eu un appareil à cornet. Je rêvais de lui faire bouffer son portable.
Enfin arrivés à Miragoâne, Greg a tiré de son sommeil son ami Wilbens pour qu’il vienne nous chercher à moto. Wilbens aurait pu dire non, mais ici, ce genre de chose est impensable. Il a donc franchi de nuit cette route défoncée, déjà dangereuse le jour, pour nous ramener tous les deux, chargés comme des baudets. Je ne sais comment il fait pour  slalomer aussi habilement entre les nids-de-poule tout en lâchant des boutades dont lui seul a le secret. 
À la maison, Adèle nous avait laissé un plat de poisson et de riz. Deux amis de Greg, bénévoles de la radio qui viennent de Petit-Goâve, étaient déjà couchés, tête-bêche, dans le lit de Sarah, laquelle prétendait dormir par terre dans ma chambre alors que j’ai un lit à deux places. Il m’a fallu insister beaucoup pour qu’elle accepte de le partager le lit… tête-bêche. Curieuse coutume !
Adèle, elle, pour nous laisser la place, était allée coucher chez des parents ou des amis. Encore aujourd’hui, elle a fait à manger pour toute la maisonnée, plus quatre, cinq ou six personnes qui sont venues, tour à tour, et reparties avec un plat. 

Adèle tousse constamment, peut-être à force de cuisiner sur un feu de bois. Elle tient un petit commerce où elle vend du savon, des légumineuses, des produits de première nécessité, où elle se rend quand elle a fini son ordinaire à la maison. Lorsqu’elle rentre, elle doit encore cuisiner pour la maisonnée, et personne, jamais, ne lève le petit doigt pour l’aider, fût-ce à transporter une assiette.

Adèle.
***

Hier, j’ai croisé en rentrant à la maison un vétérinaire qui, au bord de la route, était en train de soigner un boeuf dont la fesse avait été lacérée par une machette. Je n’ai pas trop compris le comment du pourquoi, mais j’en ai profité pour discuter un peu avec lui (le véto, pas le boeuf!). Agriculture, approvisionnement en eau, élevage, prix des grains de provende… Tout, mais tout, dans cette région qui pourrait être si jolie, semble compliqué au-delà du possible.

Rien que pour vous dire, ici, la fontaine publique n’ouvre que durant quelques heures le samedi. Lorsqu’il pleut assez, cela va encore puisque les maisons sont pour la plupart équipées de citernes qui recueillent l’eau de pluie. Mais en ces temps de sécheresse, la journée d’hier a été un incessant va-et-vient d’hommes, de femmes et d’enfants qui transportaient autant de bidons, de cruches et de seaux que possible dans les équipages les plus improbables (sur la tête, à dos d’âne, à moto, en brouette, tout est bon).

L’eau provient d’un puits apparemment hérité de la présence de la Reynolds. Je me demande combien il faudrait d’argent pour creuser suffisamment de puits pour alimenter toutes les maisons. Si Guy Laliberté avait réfléchi un peu au lieu d’aller faire le clown dans l’espace pour promouvoir sa fondation One Drop, il aurait peut-être dépensé cet argent plus intelligemment?

J’enrage quand j’y pense. 

Enfin. Sur une note plus rigolote, aujourd’hui, on m’avait annoncé qu’il y aurait le premier match d’un tournoi de foot entre des équipes formées par des stations de radio. Ça devait être à 16h. À 16h25, personne n’avait encore bougé. On a appris que l’une des équipes n’était pas encore arrivée. J’ai donc continué de taper tranquillement sur mon ordi dans le studio (où se trouve la seule prise de courant) pendant que des gens du village, par la porte grande ouverte sur l’extérieur, regardaient… un match de foot à la télé.
Nous avons fini par nous mettre en branle vers 16h45. Pour nous rendre au terrain de foot, nous avons traversé une jolie campagne où, apparemment, on a accès à l’eau et où se tient un marché le mercredi (c’est à suivre). Ça m’a consolée.

En fin de compte, nous sommes arrivés 10 minutes avant la fin du match. L’équipe de Petit-Goâve ne s’est jamais présentée, je ne sais comment on l’a remplacée.

Quand les joueurs ont quitté le terrain, une poule l’a tranquillement traversé avec sa couvée, une huitaine de poussins tout piaillants, comme si elle n’attendait que ça.