Le journal de Sissi (11)

Oooohhh, misèèère.

J’ai lâché toutes mes défenses. J’me suis comportée comme une moins que rien. MOI, l’impératrice Sissi de Rosemont!

J’me suis roulée à terre, j’ai quêté des caresses, j’ai roucoulé, j’me suis laissé toucher les pattes, le ventre, le cou, la tête, j’ai même suivi la tatie partout où elle allait dans la maison.

J’ai tellement honte!

Je comprends pas ce qui s’est passé.

C’est vrai que je donnerais n’importe quoi pour jouer avec Ratatouille, et j’ai compris maintenant que la tatie et elle ne font qu’une. Fait que j’ai tanné la tatie une bonne partie de la journée pour ça avant qu’elle allume enfin. Le bon côté, c’est que j’ai eu un supplément de croquettes (YESSSS!).

Je sais pas si je l’ai déjà dit: j’suis petite, mais j’suis futée.

Ça fait qu’on a eu encore ben du fun à mon jeu préféré, même si la tatie a essayé par tous les moyens de m’intéresser à ce truc débile que je t’ai montré hier, ou à une balle qui était sympa mais qui répondait pas trop. Y a que Ratatouille qui me fasse tripper autant

En tout cas.

Une autre affaire qui me tracasse, c’est que l’arbre qui était vert et qui est devenu jaune est en train de se déplumer comme le dernier oiseau que j’ai mangé (j’étais vraiment jeune mais j’avais vraiment faim, et c’est pour ça que je m’en souviens: c’était pas beau à voir).

Je passe des heures à regarder s’envoler ses feuilles et je voudrais les attraper pour les garder, mais quelque chose me retient. Je sais pas quoi.

En tout cas. C’est peut-être pas si important que ça. J’suis en train de me rendre compte que j’suis pas tombée dans une si mauvaise maison, après tout. La tatie est fatigante (a pourrait-tu juste me laisser dormir, des fois?), pis a me tanne avec mon vocabulaire (on s’est parlé, j’suis d’accord pour qu’elle te publie, mon cher journal, mais faut que j’fasse attention, estie) (oups, pardon). Elle a pour son dire que si j’veux devenir une vedette internationale, j’ai pas le choix.

J’avoue que c’est tentant. De mon côté, je lui ai fait promettre de pas me censurer sur le reste.

Ne m’en veux pas, ma survie en dépend.

Le journal de Sissi (10)

Salut.

Je sais pas ce qui se passe, mais l’arbre devant mon poste d’observation a complètement changé de couleur depuis mon arrivée dans cette maison. Avant, y était normal, vert comme les autres. Pis là, y est rendu jaune! Mais jaune! Est-ce que c’est mon magnétisme qui fait ça? J’passe tellement de temps postée là à surveiller les oiseaux, ça se pourrait.

Soit dit en passant, oui, nous les chats, on est daltoniens. Généralement, on distingue le jaune, le vert pis le bleu. Le reste, pantoute. Sauf que moi je distingue aussi le rose pis le violet (beurk) parce que j’ai des superpouvoirs. Y a des inconvénients dans tout, on dirait.

Je dis beurk, mais j’aime Ratatouille même si elle est rose, parce que j’ai tellement de fun avec elle! Je joue au monstre sous-marin et je l’emporte dans mon antre (le dessous du divan). On rit!

Parlant de fun, la tatie m’a sorti aujourd’hui une patente tellement stupide! J’sais pas où elle a pêché ça, mais misère… Elle a l’air de trouver ça ben drôle. R’garde ça:

Je sais même pas à quoi c’est censé servir. Je la comprendrai jamais, la tatie, j’pense.

En tout cas. Elle a enfin arrêté de m’obliger à manger mes croquettes dans sa main, une humiliation suprême pour une chatte de ma qualité, impératrice par-dessus le marché!

En échange, j’me suis laissé faire une couple de câlins. C’est un marché acceptable, j’pense que mon honneur est sauf.

Ça fait que, comme j’ai beaucoup joué avec Ratatouille aujourd’hui, j’m’en vais commencer ma nuit. Watch out à six heures demain matin!

Le journal de Sissi (9)

Salut.

Aujourd’hui, il a fait vraiment chaud, c’était un temps à s’écraser, pis c’est ce que j’ai fait. J’sais pas pourquoi la tatie a décidé de sortir une machine qui fait un boucan de la mort, elle a parcouru avec ça toutes les pièces de la maison. L’enfer, j’te jure!

Après, elle a fait la même chose avec un autre truc bizarre qui faisait pas de bruit mais qui laissait le sol tout mouillé avec une odeur dégueulasse de vinaigre.

Heureusement, j’ai découvert un nouveau fief ben chill, ça s’appelle une mezzanine. Elle y va jamais sauf quand a me cherche (estie).

Quand elle a eu fini ses folies, elle était mourute, a s’est écrapoutie dans mon fauteuil pis elle a pu rien fait.

J’comprends pas sa motivation.

En tout cas, c’est pas à moi de juger.

Faut quand même reconnaître que, à c’t’heure, mon dessous de divan est acceptablement dénué de poussière. Y a sûrement un lien.

Par ailleurs, je l’ai entendue aujourd’hui parler avec une personne qui m’a semblé être sa soeur. La tatie a toutes ses conversations sur haut-parleur, imagine. J’écoute pas, mais j’suis ben obligée d’entendre. Y a des avantages et des inconvénients à ça. La tatie dit des choses qu’elle m’aurait jamais révélées. Souvent, aussi, elle parle de moi. Ça, c’est toujours intéressant.

Et là, l’interlocutrice (j’ai du vocabulaire, hein?), elle a dit à la tatie: «J’sais pas combien de temps tu vas pouvoir écrire là-dessus.»

En parlant de moi.

Wow.

Premièrement, c’est cheap parce que j’suis une source inépuisable d’histoires. Mais deuxièmement et surtout, ça veut dire qu’elle, la tatie qui voudrait que je lui fasse confiance, elle est en train d’usurper mon identité? De faire lire mon journal à du monde que j’connais pas en leur faisant croire que c’est elle qui écrit?

Ça, ça va coûter beaucoup de croquettes.

Y a toujours bin un boutte.

Le journal de Sissi (8)

Salut.

J’sais pas ce qui est arrivé dans sa tête à matin, à la tatie, mais v’là-t-y pas qu’elle a décidé qu’y fallait que j’aille dans le grand dehors aujourd’hui même.

À la base, j’ai rien contre: ouvre-la, ta porte, pis j’vais la prendre, hahaha!

Mais ç’aurait été trop simple. Bin non. Fallait qu’elle me mette un harnais, toi! Un harnais!? Pourquoi pas une laisse, tant qu’à y être?

Oh boy, j’écris ça pis j’réalise que c’est certainement ce qu’elle avait en tête: une laisse, crisse! Comme les chiens! Voyons donc! Tu m’as pas regardée!? À quoi ça sert de me donner le nom d’une impératrice si c’est pour me traiter comme une moins que rien?

Ça fait qu’elle m’a prise en traître pis elle m’a mis c’te patente-là, ben qu’trop serrée, pendant que je me débattais comme une diablesse. J’ai eu le temps de lui faire une couple de bonnes grafignes sur les mains avant d’aller me réfugier de nouveau sous le canapé.

Je peux pas dire que j’m’ennuyais de ce trou-là, non, parce que, question poussière, depuis une semaine, mettons que ça s’est pas amélioré. Pis y a rien à faire, là-dessous. Bref, j’aurais aimé mieux pas.

Mais avec ce qu’elle venait de me faire, j’avais pas le choix. Heille! Surtout pas après la journée d’hier, où on avait été bonnes copines — même que je lui avais un peu ronronné dans les oreilles sur le divan, cibole!

J’sais vraiment pas à quoi elle a pensé.

Elle non plus, sans doute, parce qu’elle s’est complètement ridiculisée, après, en essayant de m’amadouer avec des croquettes, pis avec Ratatouille (qui a déjà perdu quelques plumes), pis avec des supercroquettes. Mouahahahaha! Pour qui tu me prends, Chose?

J’ai consenti à la laisser me toucher après des excuses en bonne et due forme, et seulement quand elle m’a promis-juré-craché qu’elle m’enlèverait ce foutu machin, qu’elle avait eu le mauvais goût de choisir mauve, par-dessus le marché! Mauve! Ça me décourage.

En tout cas.

Elle me l’a enlevé, c’est tout ce qui compte. J’ai boudé encore un boutte, parce que c’est moi l’impératrice pis qu’y faut qu’elle s’en souvienne.

Donc c’est pas aujourd’hui que j’irai dehors, apparemment. Mais j’m’en fous. Si c’est pour y aller en laisse, j’aime autant rester en dedans. J’ai ma fierté.

La fenêtre est grande ouverte, la vue est belle, pis si l’autre peut me sacrer patience, toute va ben aller. En attendant, c’est retour à la case départ pour elle. J’la laisse pu approcher. Ou alors ça va lui coûter cher de croquettes.

Elle sait pas que j’suis plus patiente qu’elle, hahaha!

Le journal de Sissi (7)

Heille.

J’sais pas combien de temps ça va durer, elle et moi.

Comme j’ai dit, depuis mon erreur stratégique d’hier, j’ai pris mes fuckin’ distances. C’est la mode en ce moment, y paraît, de garder ses distances, mais tsé bin que j’me crisse de la mode, c’est juste un adon.

J’essaye juste de suivre mon plan.

Donc, aujourd’hui, pas de câlins, pas de finesses, rien pantoute. She will have to behave, comme aurait dit mon premier et seul amant, un Anglo du West Island.

C’tait même pas l’fun tant que ça, d’ailleurs, si j’peux me permettre — avec lui, j’veux dire. On était deux innocents, on a fait ça n’importe comment, pis y s’est évidemment poussé après comme un cave, pis j’me suis ramassée enceinte pis j’ai été obligée de m’débrouiller toute seule, mébon, je m’égare.

Pas la première fois, tu me diras.

Pfffffff. Ça, c’est vraiment un commentaire non sollicité.

Bref, c’est pas l’fun tant que ça non plus d’éviter la tatie, franchement.

Me frotter aux murs, aux meubles, à tout ce qui bouge pas, ouais, ça met mon odeur partout, mais c’est pas comme quand je me laisse (un peu) gratter la tête.

En fait, j’avoue que j’ai encore super peur de ses mains, mais chépas pourquoi. Ça doit remonter à ma petite enfance ou chépas quoi, pis tanne-moi pas avec ça.

Fait que j’te dirais que j’ai eu une journée ordinaire.

Et donc elle aussi.

On est quittes.

Le journal de Sissi (5)

22 septembre 2020

Salut.

Chuis rendue pas mal chill. Y a un super coussin dans la chambre de la tatie, j’ai découvert ça à matin, en plein soleil toute la matinée, wow.

Mais j’sais pas ce qu’elle a, la tatie, à sortir et rentrer d’même plusieurs fois par jour, a m’énaaaarve! Chaque fois qu’elle rentre, c’est « Allô ma Sissi! Bonjour ma belle Sissi! Ça va? Viens me voir, viens, viens donc!»

Pffff. Faut ben que j’y aille. Y a toute l’affaire des croquettes, tsé.

Fait que j’me lève, je m’étire des quatre membres un par un, puis deux par deux, puis encore un peu chacun, et encore un petit coup le derrière en l’air et les pattes avant bien allongées, pour étirer aussi la colonne vertébrale (quand j’pense que les humains croient avoir inventé le yoga, hahahaha!), pis je bâille pour montrer toutes mes magnifiques dents de carnivore (au cas où elle essaierait de me passer de la scrap) et aussi pour qu’elle voie mes gencives parfaitement roses. J’ai vu qu’elle aime le rose. C’est dur à manquer: sa chambre est ridiculement rose. J’comprends pas pourquoi quelqu’un fait des affaires de même, mébon.

Bref, aujourd’hui, elle est sortie, pis elle est revenue chépas combien de temps après avec plein de sacs remplis d’affaires qui sentaient toutes sortes de choses bizarres. Même ses mains avaient de drôles d’odeurs. Pis là, elle a passé chépas combien de temps non plus (écoute, ch’pas bonne pour mesurer le temps, on peut pas tout avoir), elle a passé plein de temps à laver des trucs pis à les couper pis à les faire sentir encore plus bizarre (non, ma gang d’incompétents, le mot «bizarre» prend pas de «s» ici parce qu’y est utilisé comme adverbe).

En tout cas. Elle a dit un mot que j’avais jamais entendu avant: ratatouille. RATATOUILLE! Hahaha! J’arrête pas de répéter ratatouilleratatouilleratatouille.

J’pense que j’viens de trouver un nom à ma souris rose à plumes et à gros nez.

En même temps, la Ratatouille, elle commence à être pas mal couettée, j’devrais p’t’êt’ pas trop m’attacher. J’sens que son temps achève.

En tout cas.

Là, la tatie est enfin tranquille, y a des parfums que j’connaissais pas dans la maison, ch’pas certaine d’aimer ça, fait que j’me suis retirée dans sa (bientôt ma) chambre.

D’ailleurs, j’ai fait une petite incursion sur son lit à matin, wow. Elle a pas le droit de garder ça pour elle. Quand je serai plus sûre de mon affaire, hahaha! Watch out.

PS: J’ai pas de photos à te mettre parce que j’hayis ça, les photos. J’ai le droit de garder mon intimité et mes renseignements personnels. Fait que quand la tatie approche avec son estie de machin avec lequel elle passe plus de temps qu’avec moi, ben j’me pousse. Ça lui apprendra.

PPS: (oui, j’ai le droit d’écrire des post-post-scriptum): J’viens de faire ma patrouille, tout a l’air normal dans’ cabane. M’en vas m’coucher.

Immobile, ou le journal d’une confinée (qui n’est pas celle que vous croyez)

Trop longtemps que ce blogue est en dormance.
On devine bien que, depuis le début de cette maudite pandémie, la femme «toujours un peu partie» a rangé valise et passeport au cimetière des objets désormais inutiles.
J’ai dû trouver d’autres façons d’occuper mon cerveau que la perspective d’un voyage prochain.
J’ai boulangé et cuisiné plus que jamais. Je me suis mise à faire des puzzles de 1000 morceaux qui n’étaient jamais assez compliqués pour moi.


Parallèlement à ça, j’observais la courbe ascendante du nombre de cas de COVID avec une anxiété proportionnelle.
Je me suis scandalisée de l’incurie et de l’incompétence de nos gouvernements, j’ai pesté contre les sceptiques, pleuré des morts que je ne connaissais pas.
Je l’avoue, je lis la nécrologie quotidiennement depuis des années (ne me demandez pas pourquoi), et j’étais effarée par le nombre de morts qui s’ajoutait chaque jour. Toutes ces vieilles personnes qui ont pratiquement bâti le Québec, et qui sont parties seules, sans soins, sans accompagnement, sans reconnaissance, comme on ne laisse même pas mourir nos chiens…
À l’aube de ce qu’on s’accorde à désigner comme la deuxième vague de contagion, je m’apprête à me retirer dans mes quartiers après la trop brève accalmie de l’été.

Mais j’ai pris quelques précautions. Notamment, ma délicieuse amie Catherine m’a prêté un appareil de luminothérapie, juste au cas.

Et moi qui m’étais juré, à la mort de mon vieux Filou, que je n’aurais plus jamais de chat, je viens d’adopter une adorable petite minette, fine et élégante comme une liane, un peu sauvageonne parce qu’elle a été recueillie errante et grosse de quatre chatons. Je l’ai baptisée Sissi, comme l’impératrice.

Elle était peut-être sans abri, mais elle a des lettres, ma Sissi. Elle écrit son journal.
Je ne devrais pas le lire, mais elle ne laisse traîner partout. Je suppose que c’est une sorte d’acte manqué, une façon qu’elle a trouvée de me faire comprendre ce qui se passe dans sa tête sans avoir à en parler.
Je pense aussi qu’elle a des velléités de publication. C’est pourquoi je me permets de réaliser son voeu, elle me remerciera plus tard. Quand je pense que j’avais envisagé de l’appeler Colette, en hommage à mon écrivaine préférée! Je serais donc un peu son Willy? Il n’y a pas de hasard, comme on dit.

En tout cas.

Voici donc le premier épisode de ce journal. Je vous avertis, c’est un peu le langage de la rue, elle a un style et un vocabulaire qui demanderont à être raffinés (ou pas: à titre d’éditrice, je pense pouvoir dire avec certitude que Sissi est à la littérature féline ce que Michel Tremblay a été au théâtre québécois).

Ouais, j’ai une grafigne sur le nez, j’me suis pognée avec mon plus vieux dans l’autre maison. Le p’tit maudit baveux, y sait pas vivre. Y était temps que je déménage, finalement.


18 septembre 2020
Cher journal,
Aujourd’hui, j’ai passé la journée tapie sous le canapé («tapie sous le canapé», ça sonne, quand même, hein?), en tout cas, cachée en d’sour du divan de l’humaine qui m’a emmenée chez elle sans me demander mon avis. J’ai protesté toute la soirée, hier, mais ç’a rien changé. On dirait ben que chuis pognée icitte.
Fait que là, je boude.
C’est vrai que c’est pas mal plus tranquille ici que dans l’autre maison, où j’avais encore dans les pattes trois de mes quatre petits bandits (qui sont rendus presque aussi gros que moi, à quatre mois! J’en pouvais pu!), en plus d’un chien complètement hyperactif et d’un nombre indéterminé d’ados humains (j’sais pas comment elle fait, la mère, pour endurer ça).
Mais j’hayis ça, déménager. Tsé, quand t’as connu la rue, à un m’ment donné, tu veux juste un peu de stabilité! J’veux dire, si on m’a tirée de là pour me barouetter d’un bord pis d’l’autre, franchement, j’aurais mieux aimé qu’on m’y laisse!
Bon, OK, non, peut-être pas, parce que maintenant, au moins, je mange à ma faim, pis j’sais pas comment j’aurais fait pour mettre au monde mes quatre petits chenapans, sans parler de me nourrir tout en les allaitant.


Mais là! Après cette horrible visite chez ce qu’ils ont appelé «le vétérinaire», et deux semaines de punition avec un genre d’entonnoir autour du cou comme si j’avais fait quelque chose de mal, et une démangeaison au ventre que j’pouvais même pas lécher à cause justement de ce maudit machin qu’ils m’ont mis, je pensais que mon calvaire était fini et que j’aurais enfin la paix.
Pantoute!
Arrive une humaine que je connaissais pas.
Elle m’a mise dans un genre de petite niche rose avec des moustiquaires et un bon coussin tout moelleux, c’était douillet, j’étais contente. Mais après, elle a crissé toute la chibagne dans une machine qui se déplaçait, ça m’a rappelé la fois qu’ils m’ont emmenée chez le vétérinaire, au secours! À la fin, j’étais vraiment tannée, je chialais à m’époumoner. Puis la machine s’est enfin arrêtée, et après encore un peu de barouettage (estie que ch’tannée), l’humaine m’a libérée de ma petite niche.
Le choc! Je savais pas pantoute où j’étais!
Ben j’étais icitte.
Je me suis terrée dans la première cachette que j’ai trouvée.
Elle, la nouvelle humaine, s’approche parfois de ma cachette (c’est vraiment poche que j’en aie pas trouvé une meilleure). Elle me tend des croquettes.
Je boude, mais faut ben manger si j’veux me sauver un jour.
Fait que je m’approche un peu. Pis je mange les croquettes, parfois même dans sa main, pis je m’étire, je lui fais des mines, je ronronne, je fais des prrrrouu, je me frotte la tête contre la structure du canapé… Parce que oui, la madame se roule par terre pour me parler, hahahaha!
Quelle conne.
En tout cas.
Tantôt, pendant que c’était tranquille (je sais pas ce qu’elle est en train de faire, mais elle me crisse enfin patience), je suis sortie explorer un peu mon nouveau royaume (parce que, hein, si j’suis pas la reine icitte, personne le sera).
J’ai trouvé un grattoir pour mes griffes. Il marche bien, c’était l’fun! J’ai aussi découvert un genre de fontaine où de l’eau a l’air de couler en permanence — ça, c’est super cool parce que l’eau des toilettes, franchement, c’est dégueu, pis l’eau croupie dans un bol, c’est pire.
J’pense aussi que j’ai trouvé son lit, hahaha!
Elle a pas fini avec moi.
J’suis petite, mais j’suis futée.

Tranche de vie

Photo tirée de la page Facebook «Les amoureux de la piste des Carrières»

Hier après-midi, pleine d’entrain et d’allant comme vous me connaissez (et tous ceux qui ont eu à se battre contre mon invincible force d’inertie ont le droit, ici, d’éclater de rire), j’ai décidé d’enfourcher ma fidèle vieille bécane et d’aller faire un tour dans le Mile-End. Objectif prétendu (il m’en faut un pour bouger): acheter des bagels. But réel (à plus forte raison): observer la faune locale, nommément les Juifs hassidiques, en cette veille de sabbat.

Ça me plonge toujours dans une perplexité sans bornes, de voir tous ces gens qui vivent dans un autre siècle, dans un autre monde, au beau milieu de la ville. Les petits vélos jetés pêle-mêle devant les maisons, les innombrables enfants uniformément pâles aux yeux uniformément cernés, les femmes sans âge habillées comme en 1940, les hommes tout de noir vêtus, affairés, sérieux, enfermés dans leur bulle…

Enfin. J’ai donc emprunté, sans me presser, la piste cyclable qui longe le chemin de fer. Il était 15h, il faisait beau, j’allais arriver juste à l’heure où tout le monde sort faire ses courses en prévision du sabbat. Je sentais déjà le doux parfum des bagels au sésame fraîchement sortis du four à bois, leur tendre chaleur à travers le sac de papier brun… je songeais au sandwich au saumon fumé qui se profilait à l’horizon de mon souper, je me laissais dépasser par tous ces excités en lycra qui pédalent comme s’ils étaient poursuivis par un troupeau de rhinocéros en furie, quand j’ai aperçu un corps.

Là, à droite, étendu tout de travers dans une espèce de caniveau de béton qui longe la piste. Il bougeait par soubresauts, comme pour essayer de se lever sans y parvenir, et personne ne semblait le voir.

Je me suis arrêtée, je l’ai observé quelques secondes. C’était un tout jeune homme. Un air de jazz émanait de son iPhone, ses écouteurs bluetooth étaient tombés de ses oreilles, deux bouteilles de bière vides (dont l’une venait manifestement de se renverser) gisaient près de lui.

Je l’ai interpellé.

«Ça va?»

Pas de réponse.

J’ai répété plus fort. «Hé! Ça va?»

Je lui ai touché le bras, je l’ai secoué doucement, il a ouvert les yeux et s’est redressé péniblement.

«Tu as besoin d’aide?» ai-je demandé.

Il a plissé les yeux pour me considérer gravement et m’a répondu que non.

On a entamé une sorte de conversation — je voulais voir jusqu’à quel point il était intoxiqué, pour savoir si je pouvais le laisser à lui-même. Il a répondu à mes questions avec une relative lucidité, bien que je sois certaine qu’il ne se souviendra d’absolument rien demain.

Je lui ai demandé où il habitait, s’il avait bu ou pris autre chose que les deux bières qui traînaient là (qui n’avaient assurément pas suffi à le mettre dans cet état) et comment il comptait rentrer chez lui.

J’ai songé à appeler une ambulance, mais il est étudiant, il n’aurait évidemment pas eu de quoi payer la facture, et il n’était pas en détresse à proprement parler. J’ai essayé d’appeler sa blonde avec son téléphone mourant, mais je n’ai pas obtenu de réponse.

Je lui ai donc proposé de l’accompagner vers un endroit plus confortable, un petit parc où il pourrait dessoûler à l’ombre, sur l’herbe, en attendant de pouvoir rentrer chez lui.

Je voulais quand même toujours aller acheter mes bagels, tsé.

Nous avons commencé à marcher. Il m’a raconté qu’il étudiait en philosophie, il m’a parlé de Dostoïevski, de Tolstoï, de Nietzsche, de l’anxiété qui le rongeait, de son père et de sa mère. Je le retenais d’une main tandis que je tenais mon vélo de l’autre, tant bien que mal.

Il titubait, saluait cérémonieusement tous les passants, m’échappait parfois parce qu’il avait hélé quelqu’un et que ce simple geste le déséquilibrait complètement, et alors je le rattrapais de justesse.

Finalement, le petit parc auquel je songeais se trouvait plus loin que je ne croyais, si bien que nous sommes arrivés, cahin-caha, à la rue De Lorimier, près de laquelle il habite, à quatre ou cinq coins de rue au sud de là où nous étions.

Il avait encore quatre bières dans son sac à dos, la pile de son téléphone était presque morte, le temps fraîchissait, je me suis dit que je n’allais pas le laisser là comme un chien: soûl comme il l’était, il se serait réveillé transi à Dieu sait quelle heure, incapable d’appeler un taxi, ou alors il se serait achevé avec les bières restantes, ou un mélange de tout ça.

J’ai pensé que, si j’étais sa mère, j’aurais été bien contente que quelqu’un se soit occupé de mon fils en de telles circonstances (même si, ou justement parce que, selon ce qu’il m’a dit, sa mère ne s’occupe guère de lui). J’ai donc résolu de le raccompagner jusque chez lui.

C’est probablement le kilomètre de marche le plus long de ma vie.

Il a fallu contourner les poubelles vides jetées n’importe où par les éboueurs, louvoyer à travers une interminable enfilade de cônes orange posés sur le trottoir, éviter deux énormes crottes de chien, toujours avec mon vélo d’un côté et lui de tous les autres.

Nous sommes enfin arrivés devant sa porte. Je l’ai retenu in extremis tandis que, penché sur son sac, il a failli tomber en tentant d’en extraire sa clé. Je l’ai aidé à monter l’escalier de terrazzo dans lequel il a trébuché deux fois. J’ai repoussé l’incroyable montagne de linge qui occupait son lit et il s’est couché en me remerciant sans fin.

Puis j’ai pris congé.

Et il s’est mis à crier: NOOOOON! Ne t’en va paaaaaaas! Fabieeeeeeennne! Fabieeeeeeeennne!

Je suis sortie quand même en lui intimant l’ordre de dormir.

Quand je suis arrivée sur le trottoir, le sacripant était sur son balcon, dangereusement penché sur la balustrade, et il beuglait mon nom comme un perdu tandis que je détachais mon vélo.

«Je t’aaaaiiiiiime!»

C’était à la fois hilarant et pathétique.

Je crois bien qu’il n’est rentré que quand j’ai eu disparu au loin.

Fait que je ne suis jamais allée acheter de bagels.

Je n’aurais peut-être pas dû…

Je n’aurais peut-être pas dû rentrer si vite. Il faisait beau à Portneuf-sur-Mer, rien ne me pressait. Mais on annonçait de la pluie aux Escoumins, où je voulais camper ce soir. J’avais aussi songé à un joli petit gîte au Cap-aux-Oies, dans Charlevoix, mais il n’existe plus. J’ai donc fait la route d’une traite jusqu’à l’Anse-au-Sac, près de Saint-Irénée, où m’attendaient une centaine de capelans congelés par les soins de la belle Julie Gauthier, qui a repris la petite affaire familiale de pêche à la fascine.

Vous dire la beauté de cet endroit! Le fleuve turquoise et moiré de l’ombre des nuages, les vallons tout brodés de fleurs sauvages, l’air doux comme un velours, le ciel de cristal… J’ai failli demander à Julie de m’adopter, mais j’ai l’âge d’être sa mère, et elle a déjà une maman.

En tout cas. Paraît qu’elle aura besoin de main-d’oeuvre au printemps prochain. J’dis ça, j’dis rien.

Bref, j’ai parcouru les kilomètres qui me séparaient de Montréal en me remplissant de beauté tant que j’ai pu, c’est-à-dire jusqu’à Baie-Saint-Paul. Après, je les ai avalés comme une médecine amère, en sacrant contre les conducteurs arrogants, les justiciers autoproclamés de la route, les @@#$&$** d’autocaravanes débilement énormes, ces plaies de nos routes.

Me voici donc à la maison, où il fait chaud, mais pas trop. Il pleut un peu, mes fines herbes ne sont pas mortes, j’ai du vin blanc et, pour souper, une portion de tourtière de Charlevoix (ou du Lac-Saint-Jean, c’est pareil) achetée à l’épicerie Dufour de La Malbaie avec du boudin salé.

J’ai aussi du fromage en grains de Saint-Fidèle et une demi-bouteille de gin Betchouan, le meilleur que j’aie jamais goûté.

J’ai surtout le coeur et les yeux remplis de bonheur et de beauté, le cerveau aéré… et l’auto encore chargée de mon équipement de camping, prête à repartir!

Les Cadets de la forêt

Enfant, je regardais passionnément cette émission, qui était probablement assez mauvaise et pleine de clichés, comme tout ce que nous avions à regarder en ce temps-là.

C’est, assez bizarrement, l’indicatif musical de cette série qui me trotte dans la tête depuis tantôt. J’imagine que c’est à cause des 24 heures de camping sauvage de luxe que je viens de vivre grâce à ma nouvelle amie Sylvie et à ses amis à elle, qui ont un campement pas tout à fait légal mais pas non plus complètement illégal dans l’une des îles auxquelles la ville de Sept-Îles doit son nom.

Vous dire le bonheur qui s’est improvisé là demanderait des heures.

On a mangé des homards monstrueux que les gars sont allés capturer en plongée sous-marine (moi, je veux un homme comme un de ceux-là, pour vrai, ils ont été trop parfaits, et pas seulement à cause du homard). On a joué au Scrabble (et comme j’avais décrété que la gagnante devrait se jeter à l’eau, je me suis baignée, oui mesdames et messieurs, et c’était délicieux). On a évidemment trop bu, fait un feu de fou sur la plage, déjeuné ce matin avec du boudin, du bacon, du café en abondance, des toasts sur le feu de bois… Je résume, hein.

Bref, nous étions des Robinson Crusoë en mieux puisque nous étions en gang.

Tous mes habits sentent le feu de bois, je porte les mêmes vêtements depuis trois jours, je n’ai pas été aussi outrageusement bronzée depuis des lustres. Je suis une sauvageonne aux pieds de vieux cuir, et je suis au comble de la joie.

Je couche ce soir à Portneuf-sur-Mer, au gîte La Nichée, tenu par un couple absolument délicieux. Camille a 81 ans, Joachim, 83, ils s’aiment et se taquinent comme des jeunesses, tutoient tout le monde, ont mille histoires à raconter… pour un peu, je resterais collée ici comme je l’ai fait à Natashquan.

Je viens de prendre une bonne douche chaude et savonneuse (ne sous-estimons pas les avantages du monde moderne).

Je suis prête pour toutes les aventures.