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Yovo! Yovo!

Marchez dans la rue, n’importe quelle rue, seul ou accompagné. Si vous êtes blanc, inévitablement, vous entendrez un enfant crier: «Yovo! Yovo!»

Yovo, c’est vous: «Le Blanc!» L’enfant qui vous interpelle agite joyeusement la main, tout content qu’il est de vous avoir repéré (!). Sa maman le tirera par le bras, l’air de dire: «Voyons, ça ne se fait pas!»

S’il sont plusieurs gamins, comme ça m’est arrivé à la plage samedi, ils vous suivront bientôt en procession dans l’espoir de vous soutirer quelques sous, des bonbons, que sais-je. J’en ai bientôt eu une douzaine comme ça à ma suite. «Yovo! Yovo!
– Je ne m’appelle pas Yovo. Mon nom, c’est Fabienne, j’ai dit en rigolant. Et vous? Vous ne vous appelez pas «Noir», n’est-ce pas?
– Donne-nous de l’argent.
– Mais non, je ne vous donnerai pas d’argent, voyons!»

Ils se pressaient autour de moi, les plus vieux avides, les plus petits curieux, fascinés par mon appareil photo, morts de rire quand ils se reconnaissaient les uns les autres sur l’écran. Ils ont fini par me dire leur nom, leur âge, par demander encore des photos.

À la fin, j’ai dû leur dire d’aller jouer. Ils sont partis un peu hésitants, en regardant parfois par-dessus leur épaule, dans l’espoir que je me ravise, peut-être, et que je leur fasse l’aumône de quelques pièces pour lesquelles ils se seraient battus.

Ça me tue.

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Petit dimanche tranquille à Cotonou

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Fragments

Jusqu’ici, prise dans le tourbillon des formalités à remplir, je n’ai vu que Cotonou – à peu près toujours les mêmes rues, entre l’appartement où je loge (chez un jeune collègue) et le commissariat (où il faut faire authentifier une photocopie de mon passeport) en passant par la banque ou la maison du chef de quartier. Ce dernier est censé délivrer une  attestation de résidence, c’est-à-dire qu’il signe une déclaration qui certifie qu’il vous a bien vu, vous-même en personne, et que vous habitez bien à telle adresse, ce qui remplace votre passeport dans la vie de tous les jours. Histoire de simplifier les formalités (!), au cas où il ne serait pas à la maison quand on a besoin de sa signature, il laisse des formulaires signés d’avance, si bien que c’est Hilarion, chauffeur et logisticien d’Oxfam, qui a rempli le papier et qui a apposé les tampons idoines.

Aujourd’hui, je suis allée avec Alexandre (mon jeune hôte) faire les courses pour une petite fête d’accueil (pour moi!) et d’au revoir (pour deux personnes qui partaient). Je me suis tellement amusée à négocier avec les marchands, il y a un tel pétillement dans le regard de tous, je sais déjà que j’aime ce pays. J’aime en tout cas ses gens, ses couleurs, ses contradictions, son âme.

***

J’ai visité deux appartements, j’en verrai un troisième lundi. Compte tenu des conditions de vie des gens du cru (et même de bien des gens de chez nous), j’ai le choix entre super-extra-luxe, extra-luxe ou super-luxe. C’est-à-dire: trois chambres à coucher assurément, parfois munies chacune de leur salle de bains; cuisine avec gazinière et frigo; salle à manger, salon, terrasse, télé à écran plat…

L’eau chaude? Aucune nécessité, la douche fraîche est infiniment bienvenue à la fin d’une journée. La différence réside dans d’infimes détails, comme la situation géographique (près de la mer? quartier d’expats? quartier populaire? près des bureaux d’Oxfam? rues inondées pendant la mousson?).

Bref, je pense que nous serons bien partout, Oxfam y veille. Ça pourrait être gênant, mais j’ai fini par comprendre que les candidats à la coopération volontaire, en fin de compte (et malgré tout ce que je croyais), ne se bousculent pas nécessairement au portillon et qu’il faut un minimum de confort si on veut les garder pendant un certain temps. Je pense sincèrement que je me serais contentée de bien moins, mais l’avenir le dira: 10 mois, ce n’est pas comme trois semaines…

J’ai rencontré la plupart de mes collègues, notamment la très belle Fidelia, qui m’a montré ce matin comment nouer le pagne qu’elle porte avec tant de royale élégance. Je l’ai bien fait rigoler quand je lui ai dit que j’étais certaine d’avoir l’air d’un balai en robe du soir et que j’aimais mieux ne pas me voir. On ne parlera même pas du turban. Je ne vais pas me déguiser en Africaine, j’ai dit, ce serait ridicule (je n’ai pas ajouté qu’on a déjà quelqu’un qui fait ça au Québec, merci beaucoup).

En tout cas, Fidelia (quel beau nom, non?) est mère d’une petite poupoune de 4 mois qui s’appelle Prunelle (j’adore!), et nous avons convenu que j’irais chez elle filmer le bain du bébé, parce que c’est tout un rituel, que c’est chouette et qu’on aime ça et que ça ne se passe pas comme ça chez nous. À suivre!

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Bienvenue au Bénin

Quand l’avion s’est enfin posé sur le tarmac à Cotonou, tous les passagers n’avaient qu’une hâte après ces sept heures de vol (plus celles que tous avaient passé dans un autre avion en provenance de Dieu sait où, sans parler du temps d’attente entre les deux), tous, donc, n’avaient qu’une hâte: d’en sortir enfin.

Mais le pilote, au bout d’une dizaine (ou d’une vingtaine) de minutes, nous a annoncé qu’une grève paralysait l’aéroport, qu’on essayait de trouver une solution pour nous permettre de débarquer. C’est-à-dire de convaincre quelqu’un, quelque part, de faire en sorte qu’on amène un escalier, des bus, des chariots à bagages… Il y a eu à cette annonce un éclat de rire généralisé parmi les passagers, qui signifiait, en quelque sorte: «Bienvenue au Bénin!»

À part une Française qui est allée engueuler un agent de bord pour ce contretemps dont il n’était absolument pas responsable, chacun a pris son mal en patience, et tout a fini par s’arranger. Les chauffeurs des navettes, les douaniers, les préposés aux bagages, les porteurs, les médecins chargés de vérifier votre vaccination contre la fièvre jaune (on ne rigole pas avec ça, ici), tout le monde était au poste. Une grève? Où ça?

Ça s’était réglé comme par magie. Depuis deux jours que je suis ici, j’ai pu voir que c’est toujours le cas. Et toujours en parlant très bas. À part les marchandes ambulantes, qui, comme en Haïti, font tout un théâtre pour une mangue tombée dans le mauvais panier, les Béninois règlent toutes les affaires à mi-voix (pour la demi-sourde que je suis c’est une torture!). Hilarion, le chauffeur-logisticien chargé de m’aider à m’organiser, aplanit comme ça toutes les tracasseries: deux au trois mots dans le tuyau de l’oreille de qui-de-droit, un regard en coulisse, un sourire entendu, et l’affaire est dans le sac.

Et des tracasseries, il y en a. Rien que pour ouvrir un compte à la banque, il faut remplir neuf formulaires (dont cinq en duplicata, je les ai comptés), où on vous demande le nom de vos père et mère (comme si ça pouvait servir à quelque chose ici!), votre adresse (je n’en ai pas encore, alors je mets celle du coopérant qui m’accueille en attendant: carré 1730, quartier Machin, maison Adolphe Domingo), votre numéro de téléphone (à force de l’écrire, je l’ai appris, il y a ça de positif – notez: 97.14.79.77), votre actif immobilier, re-votre adresse (mais je viens de l’écrire, là!), et signez ici, et signez là, et encore là et là…

Après, la dame chargée de votre cas recopie tout… dans l’ordi!

Je vous passe les méandres administratifs qu’il m’a fallu traverser pour pouvoir enfin toucher mon premier chèque, mais je vous cite de mémoire le début du formulaire de demande d’ouverture de compte:

«Monsieur le Directeur de la Banque d’Afrique,

J’ai l’honneur de demander à votre très haute sollicitude de bien vouloir me permettre d’ouvrir un compte à la banque………»

(Votre très haute sollicitude!!!)

En tout cas.

Je n’ai fait hier et aujourd’hui que des allers-retours en jeep dans des rues complètement défoncées (excellent pour les abdos, mais soutien-gorge impératif), et je n’ai pas fini.

Les gens sont adorables, les costumes traditionnels absolument magnifiques, mes collègues tout à fait sympathiques. Il fait chaud mais pas trop, il y a des fruits et des légumes en abondance, et le soir, quand la ville se calme, j’entends les vagues se briser sur la plage (immense) à un petit kilomètre d’ici.

Bienvenue au Bénin.

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Bientôt le Bénin

Je ne sais pas ce qui m’a prise. Peut-être le désir de prolonger ce voyage en Haïti, qui m’a complètement captivée (peut-être même capturée) pendant les six courtes semaines qu’il a duré…

Sans doute aussi cette envie qui me taraude depuis toujours de vivre et de travailler à l’étranger. Et bien sûr de me sentir utile.

Toujours est-il que, à peine rentrée d’Haïti (disons le lendemain), j’ai posé ma candidature à Oxfam Québec, sans même savoir s’il y avait un poste pour moi, en me disant que je n’avais rien à perdre.

Mais bon, pour résumer, il se trouve qu’il y avait un poste au Bénin.

Il se trouve que je l’ai eu.

(Parenthèse, ici: je dois aussi beaucoup à MonChéri parce que c’est lui qui m’a mise en relation avec une personne qu’il connaissait à Oxfam Québec; et maintenant Pierre (MonChéri) est en train de se trouver lui-même un poste au Bénin, si bien que nous y serons ensemble, si die vle. Et je serais pas mal moins désinvolte si je devais partir seule pendant tout ce temps. Fin de la parenthèse.)

Donc, quelques semaines à peine après mon retour d’Haïti, je repars pour le pays des ancêtres de la plupart des Haïtiens, mais cette fois pour neuf mois. J’ai obtenu sans peine un congé sans solde de mon employeur (merci infiniment à mon syndicat). Je travaillerai là-bas comme conseillère en communication et capitalisation. En gros, il s’agira de rendre compte des actions d’Oxfam sur le terrain: rencontrer les bénéficiaires des programmes et recueillir leur histoire, documenter ce qui a bien fonctionné pour garder la «recette», et ce qui a moins bien marché pour ne pas répéter d’éventuelles erreurs ailleurs. Et puis concevoir les outils de communication qu’il faut pour diffuser tout cela.

Je suis à la fois enchantée au-delà du pensable (je rêve de cela depuis toujours!) et complètement paniquée: je pars dans cinq semaines (CINQ SEMAINES!) comme coopérante volontaire pour neuf mois (NEUF MOIS)!

J’essaie de rester calme. Pour cela, rien de tel que les listes. Je fais des listes, et même des listes de listes. Ça m’aide un peu. Par exemple:

– Trouver un locataire pour mon appartement (liste de sites de petites annonces) ;
– Trouver un foyer pour Filou (liste des personnes susceptibles de dire oui);
– Passer tous les examens médicaux (liste) et espérer qu’on ne me découvrira pas une tare  (liste et peut-être même sous-liste) susceptible de tout annuler;
– Vider mon appartement de mes objets personnels (liste) et faire entreposer tout ça (liste de fournisseurs);
– Voir tous les gens que j’aime avant de partir (mégaliste);– Faire mes bagages (liste, sous-liste et sous-sous-liste).

Bon, où en étions-nous? Ah oui: je pars en Afrique pour neuf mois.

J’aurai un téléphone IP (si bien que vous pourrez m’appeler au numéro montréalais que vous connaissez), une connexion Skype, pas les moyens de revenir passer des vacances au Québec, mais tout ce que vous voulez pour vous accueillir au Bénin.