Nourritures (2)

Je vous ai dit l’autre jour que l’ordinaire du Péruvien moyen est plus qu’ordinaire. C’est ce que je partage avec mes collègues tous les midis de semaine, bien plus pour le plaisir d’être avec eux que pour celui, de plus en plus rare dans mon cas, de manger.

Chaque jour, je m’attaque à mon assiette sans plaisir ni appétit, si bien que jamais je ne la finis. Il faut dire que les portions font peur. J’en laisse toujours la moitié, sinon les trois quarts. Au Bénin, mince consolation, je savais que rien n’irait à la poubelle, que quelqu’un, à la cuisine ou ailleurs, serait bien content d’avoir ce repas pour rien.

Ici, le mieux que je puisse espérer, c’est qu’on donnera mes restes aux innombrables chiens qui squattent tous les recoins du Pérou (un truc que je ne comprends absolument pas: pourquoi tant de chiens? Mais c’est un autre sujet).

Je vais finir par demander des demi-portions, ou par me contenter de la soupe sans prendre le plat (ou l’inverse).

Heureusement, depuis peu, mon collègue José, grand gourmand devant l’Éternel, a saisi l’intérêt de s’asseoir à côté de moi à l’heure du repas. Je lui file la viande coriace de ma soupe, les pommes de terre et le riz que je ne suis plus capable d’avaler, la moitié de ma truite frite (oui, de la belle truite saumonée, très bonne, mais frite…), le dessert dont j’ai pris deux bouchées.

De mon côté, je quête à la cantonade la salade (quand il y en a) de ceux qui n’en mangent pas (il y en a), et je picore sans permission dans l’assiette de mes commensaux pour goûter, au cas où je trouverais quelque chose qui me plaît. Résultat, on rit beaucoup, notamment parce que mes manières ne collent pas trop à l’étiquette, et aussi parce que je commence à pouvoir dire des niaiseries dans mon espagnol un peu moins bancal.

Même chez moi, dans ma cuisine, je reste sur ma faim: les pâtes sont de mauvaise qualité, ma cuisinière chauffe trop ou pas assez, on dirait que je ne réussis plus rien. Sauf ce soir, où j’ai fait une bonne frittata avec plein de légumes. Il manquait juste une bonne tranche de bon pain grillé.

À propos, j’ai acheté le grille-pain d’une collègue qui repartait au Québec.

Je rêvais de sandwiches toastés aux tomates pleins de beurre, de mayonnaise et de laitue croquante, et aussi de toasts au beurre d’arachide et banane, les deux choses que je pourrais manger sans me lasser pendant des semaines.

Hélas. Encore faut-il trouver du pain de mie. Et du beurre d’arachide qui ne soit pas complètement dénaturé.

Pour le beurre d’arachide, mon amie et voisine Ana m’a aimablement offert de me prêter son robot culinaire. On trouve des arachides au marché, ça devrait faire l’affaire.

Pour le pain, malgré un échec annoncé pour cause de four dysfonctionnel, je vais peut-être essayer d’en faire.

Des fois que ça marcherait?

Encore Huari

Ben oui. Encore Huari. J’ai quitté Caraz jeudi à midi, pour prendre le bus de 14h30 à Huaraz au lieu de celui de 17h. Je voulais arriver plus tôt là-bas, avoir le temps de souper tranquille, tout ça.

J’ignorais à quel point ça changerait tout. Faire cette route de jour m’a permis de voir des paysages que je ne pouvais même pas imaginer. Tant de beauté! Des cultures en terrasses jusqu’en haut des montagnes, que tu te demandes comment ils font pour monter jusque-là, et aussi comment ils font pour descendre leurs récoltes.

Des accidents de terrain qui te font voir exactement comment la croûte terrestre s’est soulevée et remise tout de travers, avec des strates verticales tellement surréalistes que le parc du Bic est un amateur à côté de ça.

Je me suis endormie malgré moi pendant une vingtaine de minutes, le temps de franchir le tunnel qui passe sous le plus haut sommet et d’amorcer la descente. Je peux vous dire, pour être restée éveillée au retour, que je n’ai rien manqué de grave. Et que ce que j’ai vu est gravé dans ma mémoire, fût-elle déclinante.

Pour une fois, à Huari, il faisait doux, avec un gentil soleil qui rougeoyait derrière les montagnes vert émeraude. Je n’y ai presque pas cru. Même à cette heure impitoyable à laquelle le soleil disparaît, où on n’a plus qu’à se terrer sous les couvertures (selon ma brève expérience), je n’avais que mon petit cardigan noir, et je n’avais pas froid!

Vendredi, on a passé toute la journée, ma jeune collègue Diana et moi, à bricoler des trucs en prévision de l’atelier du samedi.

Bricoler, absolument: découper du carton, préparer des étiquettes de nom personnalisées pour les participantes, courir à la libreria pour les faire plastifier, écrire des titres sur des affiches, name it. Ça m’a rappelé mes années d’école. Le bristol de couleurs pastel, le son de la tranche (qu’on appelle guillotina en espagnol), l’odeur des stylos feutres… euh, non, pas d’odeur de stylos feutres. De nos jours, on utilise des encres solubles à l’eau. C’est moins toxique, bien sûr. Mais j’aurais bien aimé retrouver cette bonne vieille odeur qui faisait qu’on riait comme des folles après trois ou quatre heures à travailler dans notre petit local d’affichistes, à l’école secondaire.

En tout cas.

On est partis pour Yanagaga bien en retard, mais personne ne semblait s’en inquiéter. Quand nous sommes arrivés, un peu avant 10h, il n’y avait presque personne au petit local communautaire. Nous attendions 25 femmes, l’atelier devait commencer a 9h, j’ai pensé que ce serait un flop total.

Mais non. On dirait que les femmes se sont matérialisées tout d’un coup. On a fini par avoir plus que les 25 attendues. Avec leurs enfants, leurs bébés, leur tricot, elles étaient toutes là, simples, belles, attentives dans la mesure du possible.

On voulait leur dire qu’elles n’ont pas à assumer seules toutes les charges du foyer. Et que leur travail vaut au moins autant que celui de leur mari. Que nous avons des siècles de comportements acquis à transformer.

Ça prendra le temps que ça prendra.

Je ne sais pas dans quelle mesure le message fera son chemin. Mais je peux vous dire que, quand il a été question d’un éventuel pouvoir magique et de ce qu’on pourrait en faire, j’ai évoqué «Cambiar el esposo» (changer le ou de mari), et elles ont toutes, sans exception éclaté de rire.

Ma petite victoire de la journée.

Je mettrai des photos demain, promis.

 

Bronchite péruvienne

7D6F763D-013C-43D3-8D7B-2ACBF74CB164.jpegUne semaine que je tousse comme au bon vieux temps des sanatoriums.

Lundi, j’étais si mal en point que je me suis résignée à consulter, comme on dit. Mon collègue Pedro est venu me chercher chez moi et m’a emmenée, atone et sifflante, à la clinique d’un médecin de sa connaissance.

C’est une infirmière qui, quand elle ne fait pas tout le reste (prendre la tension des patients, administrer les vaccins et les injections, distribuer les médicaments, etc.), joue le rôle de réceptionniste: une fois de temps en temps, elle sort de son officine, note sur un bout de papier les prénoms des nouveaux arrivés et dirige ceux à qui c’est le tour vers d’autres sièges, près du bureau du médecin.

J’ai bien dû attendre 15 longues minutes (mes amis étrangers ne comprendront peut-être pas l’ironie; je m’explique: si ça s’était passé au Québec, je crois bien que j’y serais encore).

L’infirmière a pris ma tension, elle a noté le résultat sur un bout de papier qu’elle m’a remis. C’était mon ticket pour voir le docteur.

Le médecin, courtois, affable, m’a accueillie à la porte, m’a serré la main (!!!) et m’a fait asseoir. Je lui ai expliqué mon cas: toux sèche, fièvre, maux de tête, douleurs musculaires, fatigue générale, le portrait type d’une grippe.

Tout ce que je voulais, c’était une ordonnance de Flovent (cortisone en inhalateur) et une de Ventolin. Surtout pas d’antibiotiques, étant donné ce qu’on sait maintenant sur leur inutilité dans le cas de maladies virales comme la grippe.

Mais de Flovent au Pérou (en tout cas à Caraz) il n’y a point.

Et de sèche, ma toux était quand même devenue phlegmoneuse à souhait (beurk).

L’aimable docteur m’a donc prescrit trois injections d’antibiotique et de cortisone, du Ventolin, du repos et de l’ibuprofène ou quelque chose d’approchant.

Que voulez-vous.

La consultation a coûté 30 soles (12$), ce qui inclut les visites de suivi.

SJe suis retournée le voir hier, avant ma troisième injection, qu’il a décidé de remplacer par un antibiotique oral. Bien obligée de lui faire confiance, même s’il m’a gentiment reproché d’être trop légèrement vêtue (jean et t-shirt) alors qu’on sait bien que ce n’est pas le froid qui donne la grippe. «Soy una hija del Norte», j’ai dit en riant.

Ben oui, toi, une fille du Nord. Tu parles.

En tout cas.

Il est vrai que je tousse moins «gras» (désolée). Le risque de voir dégénérer la chose comme j’en ai le secret depuis ma plus tendre enfance semble donc écarté.

Mais j’ai les bronches en feu. Mon royaume pour du Flovent! Je me demande encore comment j’ai pu ne pas emporter ça dans mes bagages. 
J’ai pourtant pris ma petite «théière» à nose rinse, au moins huit paires de lunettes, des produits pour assainir l’eau, quatre chargeurs de téléphone, des pansements adhésifs jusqu’à la fin du monde, onze paires de chaussures (je viens de les compter), de l’amoxicilline (ben oui, toi), du Cipro, un litre de crème hydratante Nature’s Gate (pour vrai), du Valtrex, de l’ibuprofène sous toutes ses formes, de la crème pour les pieds crevassés, du gingembre en comprimés, des sacs Ziploc, des kilomètres de sparadrap… On dirait que je me suis préparée pour la forêt amazonienne.

Où, je tiens à le préciser, on ne trouve vraisemblablement pas de Flovent.

Là, il est midi, je suis encore en pyjama. Faudrait que je prenne ma douche, que je ramasse mon linge qui sèche sur le toit, que j’aille à la pharmacie, que je mange quelque chose (j’ai zéro appétit).

Autant escalader le Huascaran.

Huallanca

Nous avons quitté Caraz vers 6h30 vendredi matin, Maria-Isabel, Pedro, Vanessa (jeune vétérinaire stagiaire) et moi, direction Huaraz, où habite le collègue Andrés, que nous allions cueillir pour nous rendre tous ensemble à Huallanca, une petite ville nichée dans une vallée à 3540 m d’altitude, sur l’autre versant de la Cordillère. Ce n’est qu’à 190 km de Caraz, mais il faut quatre heures bien comptées pour s’y rendre. Ce n’est pas parce que la route n’est pas bonne, au contraire — c’est l’une des meilleures que j’aie vues jusqu’ici. Elle a été construite par Altamina, une société minière, qui a accepté de ne pas couper par le parc du Huascaran pour son tracé, si bien qu’on doit faire un assez long détour pour éviter de perturber ce milieu fragile.

Et on ne perd rien au change, je pense… Visibles de partout, les hauteurs des glaciers servent de toile de fond à des plaines herbues où paissent vaches et moutons en liberté. Plus loin, des pâturages émeraude ceinturés de murets de pierre probablement millénaires drapent le flanc des montagnes comme des courtepointes brodées, et des torrents diamantés creusent leur chemin en rugissant au creux des vallées ombreuses. Que voulez-vous que je vous dise? Ça pourrait prendre dix heures, je dormirais par bouts et, quand je me réveillerais, j’aurais ça dans les rétines. Si tu veux te plaindre, je sais pas, va-t-en à Chibougameau. Et non, même là. Si tu veux te plaindre, reste chez vous.

Nous sommes donc arrivés vers l’heure de l’almuerzo à Huallanca, où notre collègue Elmer nous attendait avec son bon sourire. Je ne le connais pas beaucoup, mais je lui voue une reconnaissance éternelle depuis que Yony l’a réquisitionné un jour de pluie apocalyptique pour déménager ma cuisinière et mon frigo, il y a de ça cent ans. Bref. Elmer nous a fait les honneurs du petit bureau d’Allpa, puis nous sommes allés manger, puis nous avons pris la route pour monter voir des queseros (fromagers) soutenus par le projet Formagro.

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Ici, les gens vivent loin de tout… mais proches de la nature, disons.

À 3500, 4000 m d’altitude, sans eau, sans électricité, sans un signal de cellulaire, ils vivent là, avec leurs bêtes, au milieu d’un paysage sans fin, dans un silence à rendre sourd, sous un ciel que rien ne vient troubler… sauf la pluie, qui tombe six mois par an, obstinée et féroce, qui transforme en boue épaisse tout ce qui n’est pas couvert d’herbe. Pour aller à l’école, les enfants sautent sur le petit cheval de la maisonnée, et hop! À six, sept ans, les voilà partis sur une trotte de je ne sais combien de kilomètres. Ça me rappelle les tout-petits de Sô-Ava, qui partaient tout seuls pour l’école en pirogue à l’âge de cinq ans.

Ça me rappelle Pieds nus dans l’Aube, ça me rappelle Ces enfants de ma vie. Googlez. Googlez!

Toujours est-il que, une fois montés jusque-là, à travers des pacages qui semblent déserts, nous sommes arrivés à un petit groupement de cahutes de brique crue. Trois, pour être exact: l’une, manifestement neuve, qui est la future fromagerie (et qui, celle-là, a un toit de tôle galvanisée). Une autre, nettement plus délabrée, à la porte de tôle ondulée et au toit de chaume, dans lequel sont piquées brosses à dents et tube de dentifrice. À l’intérieur, du désordre, quelques châlits, des paillasses, des vêtements un peu partout. Et surtout, dans un coin, un âtre. C’est là que tout se passe. Quand ce n’est pas dehors.

En tout cas.

Là, nous avons rencontré une dame qui est venue vers nous tranquillement, quand elle a entendu japper ses chiens, je pense. Elle avait à la main un tricot. Un tricot! Je lui ai demandé si c’était la laine de ses moutons. Oui. Si elle la filait elle-même. Re-oui. Si elle en avait à me vendre, moi qui en ai cherché partout. Re-re-oui. Elle est entrée dans sa hutte et en est ressortie avec une pelote de la grosseur d’un gros cantaloup, en s’excusant parce qu’il y avait un peu de terre dessus (le sol de la maison est en terre battue).

Avec ma tricoteuse et vendeuse de laine et Maria Isabel. Avez-vous vu la grosseur de la pelote?

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Elle avait aussi une belle paire de chaussettes toutes prêtes, qui montent jusqu’aux genoux, avec des rayures bleues. Elle met deux jours à les faire en gardant ses bêtes. Deux jours! Je me suis esclaffée.

Il me faudra bien trois mois pour en faire une petite paire à peine plus haute que la cheville, mais bon. Je lui ai dit que je viendrais lui montrer l’avancement des travaux.

Après, nous sommes allés voir monsieur Albino, encore plus haut dans la montagne. Un bel homme fier et droit, qui nous a montré ses fromages (oOoooHh! L’odeur de petit-lait qui régnait là!). Essayez un peu d’imaginer ces fromages-là, faits chaque jour du lait (évidemment non pasteurisé) de vaches qui ne mangent que de l’herbe et qui vivent au grand air…

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Elmer, Pedro et Albino, devant sa fromagerie.

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Le fier Albino.

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Les fromages, vendus très frais, ressemblent beaucoup à notre cheddar. Sentez-vous l’odeur de petit-lait?

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Comme vie de vache, y a pire…

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Ici, on laisse le boeuf avec les madames, parce que l’inséminateur, ben, on ne peut même pas lui téléphoner. Alors on se fie à la nature.

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Albino Santillan dans sa fromagerie. Il dit que le projet Formagro l’a aidé à améliorer à a fois la qualité de sa production et ses revenus.

Sur le chemin du retour, on a embarqué une grand-mère et sa petite-fille, qui faisaient du stop au milieu de nulle part. La petite s’appelle Nicol. Elle a, comme tous les enfants que je vois ici, ce petit regard sérieux, soucieux même, qui fait qu’ils ont tous l’air un peu vieux. Pour leur faire de la place, Vanessa, jeune stagiaire d’Allpa, et son camarade JeanPol se sont installés dans la boîte du pick-up. Ils n’avaient pas l’air trop malheureux…

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Le seul moyen de se déplacer, dans la région, si on n’a pas de véhicule, c’est à pied, à cheval ou… grâce aux bons samaritains motorisés.

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Ça fait que Vanessa et Jean-Pol ont pris place dans la boîte du pick-up pour permettre à la grand-maman et à sa petite-fille de monter dans la cabine.

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Nicol était bien timide, j’ai pris la photo en vitesse…

Comme Elmer voulait nous montrer sa terre, nous avons dû déposer Nicol et son abuela bien avant la ville, en leur disant que nous les reprendrions au passage si elles n’avaient trouvé personne pour les emmener. Elles ont repris la route à pied, petites fourmis laborieuses, vers je ne sais quelle destination, tandis que nous montions vers le domaine d’Elmer.

Nous ne les avons pas revues.

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Elles ont repris la route à pied parce que nous n’allions pas plus loin pour l’instant. Nous ne les avons pas revues.

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De retour de la visite à la terre d’Elmer avec Maria Isabel et les autres. Ça descend à pic. Et ça montait aussi!

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Vanessa et Jean-Pol.

À la fin du jour, mes jambes ne m’obéissaient plus, je rêvais (dans l’ordre) d’une bière, de quelque chose de chaud à manger et d’un bon lit. Ça s’est produit à peu près. On a eu de la bière, on a mangé du poulet rôti sans presque dire un mot tellement tout le monde était lavé, puis et on est rentrés à l’hôtel. Il faisait autour de 10 degrés à Huallanca, avec pas de chauffage dans les chambres. J’ai enfilé en vitesse le pull de cachemire qui me protège du monde entier et un pantalon de pyjama en coton cheap (que je vais bientôt remplacer par les collants de laine que portent les femmes, ici, sous leurs innombrables jupes), et je me suis enfouie sous la montagne de couvertures posées sur mon lit, même si j’avais la conviction que les draps n’avaient pas été changés. À un moment donné, faut avoir le sens des priorités.

Voilà, je vous laisse avec quelques photos prises à Huallanca.

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Aphasique

Ma mère m’a toujours dit que j’avais commencé à parler avant de marcher. Je la crois. Encore aujourd’hui, même si je marche toujours trop vite au goût de bien du monde (ou si les gens marchent toujours trop lentement à mon goût), la parole, les mots — les gros, les petits, les doux, les forts, les longs, les courts –, les subordonnées relatives, les adjectifs rares, les conjonctions de coordination, les rimes, les rythmes, les zeugmes, les synonymes, les exceptions, tout ça m’enchante et me fascine. C’est mon fond de commerce, l’air que je respire, mon instrument de musique à moi et aussi la musique dont je me nourris depuis toujours avec ravissement.

Et me voici, au quotidien, aussi dépourvue et privée de parole que si j’étais muselée, que si on m’avait tranché la langue. Les mots se bousculent dans ma tête et s’arrêtent en cours de route, même quand je sais que je les sais. Il m’arrive de risquer une traduction littérale d’un mot français. Ça marche souvent en italien. Rarement en espagnol, qui a été fortement teintée par la langue arabe.

Pour comble, parfois, ça sort en anglais et je me maudis en français. Et je finis par dégobiller tout ça sur la table dans la même phrase, dans un magma compris de moi seule.

C’est du joli!

Mes collègues me regardent, médusés, impuissants, et m’aident comme ils peuvent, gentiment, sans impatience, mais avec une sorte d’étonnement dans le regard, comme s’ils se demandaient ce que diantre je suis venue foutre ici, moi la communicatrice, si je ne peux pas communiquer.

J’avoue que la question mérite d’être posée.

Je pense qu’il émane constamment de mon cerveau une légère odeur de surchauffe. Je me suis dit que, si je réussissais à assimiler cinq mots de vocabulaire par jour, ce serait déjà honorable. Au bout d’une semaine, ça fait 35 mots. Je dois en être à une vingtaine — disons trois par jour. J’espère m’améliorer, parce que j’arrive quand même à lire Vargas Llosa dans le texte sans regarder trop souvent le dictionnaire. Je ne retiens pas tout, loin de là, mais au moins je comprends ce que je lis, pis j’ai du fun, c’est vraiment pas un pensum.

Mais dans la conversation! Oh! Mon Dieu! S’il n’y avait que le vocabulaire… Non, il y a les verbes! Irréguliers! Avec la concordance des temps! L’imparfait du subjonctif est obligatoire dans une proposition relative si la principale est au passé simple, mais le subjonctif présent s’impose si la principale est au futur, à la condition que ce soit un futur prévisible. S’il l’est moins, on peut se contenter de l’indicatif. Le conditionnel appelle une subordonnée à l’imparfait, mais pas toujours. Et je ne vous parle pas du plus-que-parfait comparé à l’imparfait ou au passé composé. Essaye d’avoir une conversation en pensant à tout ça, toi.

Jesús María, ayudame!

Je me dis parfois que je devrais m’en câlicer (excusez, mes amis étrangers, ça veut juste dire «m’en taper», mais ça me fait du bien de sacrer par écrit). Ne pas m’en faire, donc, et parler comme ça vient. Les gens comprennent pareil. Mais, et de un: je ne m’améliorerais jamais; et de deux: je ne m’améliorerai jamais. Notez la nuance, s’il vous plaît.

Fait que je pédale. Je bafouille. J’implore du regard mes camarades, qui m’aident de leur mieux. Mais ça ne fait pas des conversations super fluides, disons. La communicatrice incomunicado. Une coureuse de fond avec pas de chaussures. Une myope sans lunettes. Une auto sans batterie.

Je pense à essayer de trouver quelqu’un qui viendrait habiter avec moi gratuitement en échange de sa conversation. Ça me ferait un cours intensif. Parce que, le soir, j’ai beau parler toute seule en espagnol, personne ne répond, sauf l’écho du passage. J’ai prévenu mes propriétaires, au cas où ils m’entendraient, parce que je ne voulais pas qu’ils déduisent que je suis fêlée. Néanmoins, je pense qu’ils me trouvent un peu bizarre.

En fait, j’ai l’impression que tout le monde me trouve un peu bizarre ou fêlée.

Sauf Violeta, aujourd’hui, au marché, à qui j’avais déjà acheté des tomates deux ou trois fois, qui m’a reconnue et s’est résolue à me demander d’où je viens, avec un sourire à faire fondre le glacier du Huascarán. On a parlé un peu, elle a été tellement trop fine… C’est là que je lui ai demandé son nom, pis ben voilà, ç’a été le soleil de cette journée un peu grise, parce que je me suis consolée en me disant que je suis quand même capable de converser légèrement, de choses légères.

Demain matin, avec des collègues, je retourne à Tsactsa pour la clôture du module de formation sur la culture de la kiwicha (plante parente du quinoa, je vous le rappelle). Je vais traverser la cordillère, ce sera beau et époustouflant et émouvant. On va jaser, je vais faire répéter tout à tout le monde, mais bon, c’est comme ça.

Hâte de voir où j’en serai dans un an.

Mondanités

Hier, mon amie Celia m’avait invitée à la fête donnée pour le 69e anniversaire du Club Union, qui réunit toute la bonne société de Caraz. J’y suis allée, bien sûr, et j’ai revu sensiblement les mêmes personnes qu’à la soirée du Nouvel An.

On avait décoré la salle de drapés rouge et blanc, avec des noeuds, des cocardes, des rosettes, des rubans et des falbalas; les chaises de plastique étaient houssées de satin, des roses rouges expiraient dans des coupes de cristal… C’était muy bonito. Le rendez-vous était fixé à 13 h, nous sommes arrivées pile mais, comme de bien entendu, rien n’a commencé avant une bonne heure.

Au Pérou, on aime les cérémonies. Alors on a entamé tout ça avec l’hymne national, un ode à la révolution qui a bouté les Espagnols hors du pays. Puis on a appelé un à un les dignitaires à la table d’honneur — applaudissements, accolades, bises, poignées de main –, et on a fait prêter serment (sur la Bible pis toute) au président nouvellement élu, puis aux membres du comité de direction, puis aux membres du comité des dames, puis aux nouveaux membres tout court (oui, eux aussi, ils ont juré sur la Bible). Discours de l’un, de l’autre et d’un autre encore, applaudissements, congratulations.

On a ensuite remis des certificats de mérite aux membres qui se sont illustrés au cours de l’année. Applaudissements, photos, sourires.

Le vin mousseux, servi depuis un moment déjà, achevait passivement de perdre son gaz dans les flûtes quand on nous a annoncé qu’on allait inaugurer la toute nouvelle galerie des présidents, où sont suspendus, comme son nom l’indique, les portraits des présidents du club depuis sa fondation. Ça se trouve dans une très ancienne (et magnifique) demeure coloniale adjacente. La compagnie s’est donc déplacée pour admirer le tout. Coupe de rubans, photos, discours, applaudissements.

Il était bien 15h quand le repas est arrivé. Jambon serrano en entrée, canard rôti avec riz ET patates (c’est une constante) et un émincé d’oignons crus (ça aussi). L’orchestre s’est mis à jouer, trop fort évidemment: je n’allais plus rien entendre de ce qui se dirait à table.

La danse a commencé avant même que le repas soit terminé. Les Péruviens adorent danser (y a-t-il des Sud-Américains qui n’aiment pas danser?). Ils me regardent tous d’un drôle d’air quand je dis que je ne danse pas. Comme si je disais: «Non, merci, je préfère ne pas respirer.»

La fête avait l’air de vouloir durer, mais je me suis excusée poliment vers 17h. Je n’ai hélas pas réussi à sortit discrètement: j’ai trouvé le moyen de m’enfarger dans la housse d’une chaise de plastique, beding-bedang!

Des fois, je me sens comme Mr. Bean.

Je me suis retrouvée dans la rue, un peu étourdie, tout étonnée qu’il fasse encore jour. Il avait plu, ça sentait bon, le ciel avait des airs de fin du monde, j’ai marché doucement jusque chez moi.

Un petit samedi tranquille.

Malade

Hier, comme tous les midis, mes collègues et moi sommes allés manger dans l’un des innombrables petits restos de Caraz qui offrent l’almuerzo à 8 soles. On a choisi le Chavin, où le patron fait tout lui-même: il prend les commandes, apporte les couverts et les plats, débarrasse… Invariablement calme, affable, il cuisine dans un réduit où il a à peine l’espace pour se retourner, de la largeur exacte de sa cuisinière au gaz. Je ne sais pas comment il fait.

Ce qu’il prépare est toujours très bon et copieux. Hier, soit ça l’était particulièrement, soit j’avais vraiment faim, j’ai tout avalé: le généreux potage de courge, jusqu’au dernier grain de riz de mon plat d’arroz chaufa (un genre de riz frit à la cantonaise qui fait partie intégrante de la cuisine péruvienne) et toutes les tranches de banane au sirop de tamarin du dessert. Miam.

Mais je ne sais pas, vers la fin de l’après-midi, j’ai commencé à me sentir un peu nauséeuse. Pas seulement ce vague sentiment d’avoir trop mangé, non: plutôt la sensation très précise que oooohhh… quelque chose ne va pas. Quand les sueurs froides se sont mises de la partie, j’ai ramassé mes affaires et expédié les salutations aux collègues (ici, on se fait la bise, tous et chacun, matin et soir).

J’ai pris le chemin de la maison sous une petite pluie, dans le crépuscule, en me disant que l’air me ferait du bien. Hélas, j’ai bientôt été partagée entre la perspective gênante de vomir en peine rue et le désir grandissant de me coucher sous un banc et de me laisser mourir là. Mais j’ai ma fierté. J’ai donc marché bravement comme une forçate jusque chez moi, les dents serrées et le regard fixe.

Quand je me suis enfin écroulée sur mon lit, j’étais sûre que je ne m’en relèverais pas. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans le bon riz du monsieur, mais je peux vous dire que ça n’a pas passé. OooOooOohhh… que j’ai été malaaaaaaade… Je crois que j’ai déliré un peu. Roulée en boule, trempée de sueur, misérable comme les pierres du chemin, je ne me suis jamais sentie aussi loin de chez moi.

Quand la tempête s’est un peu calmée, j’ai fini par réussir à avaler une gorgée d’eau, deux comprimés de Pepto-Bismol et un cachet pour dormir. J’ai rêvé que je mangeais des trucs complètement décadents, des pains aux figues avec des viandes confites et des grilled cheese et des saucisses…. AAARRRKE!

J’ai dormi pratiquement toute la journée, bu de l’eau bouillie, mangé un oeuf à la coque dont mon estomac n’a pas encore décidé s’il en voulait vraiment.

Là, un marteau-piqueur me vrille les tempes, il est 19h25, je vais prendre deux Advil et me remettre au lit.

Demain est un autre jour.