Avatar de Inconnu

Pâques orthodoxes

Nous sommes arrivés hier à Poros, qu’Henry Miller, dans Le Colosse de Maroussia, a décrite comme une splendeur vénitienne inimitable. Peut-être était-il amoureux fou d’on ne sait qui, peut-être a-t-on remblayé jusqu’à le faire disparaître le canal qu’il décrit avec tant de lyrisme. Si nous n’avons pas vécu l’enchantement qu’a ressenti ce vieux brigand, nous trouvons quand même ici quelque chose d’irrésistible. Ces passages si étroits que parfois on n’y circule pas à deux de front, des escaliers aux rebords chaulés, des maisons qui s’étagent dans les moindres recoins, rejoignables seulement par une étroite venelle, les fleurs, les fleurs, les fleurs partout, ce parfum de fleurs d’oranger qui nous saisit de temps en temps…. et la gentillesse des gens! Mon Dieu, comme les gens sont aimables, partout, toujours!

Aujourd’hui, jeudi saint, il y a eu un trèèès long office dans une église près de chez nous. On entendait de loin les chants polyphoniques, c’était splendide. Nous sommes allés voir cette petite foule recueillie dans une église couverte d’icônes et de dorures, où l’autel et le tabernacle ne sont même pas à la vue des fidèles. Un choeur d’hommes et de femmes réunis en rond chantait pendant que le pope, tout vêtu de violet, officiait dans le saint des saints, un peu caché derrière des rideaux qui laissent à peine entrevoir ses simagrées. On a gardé ici un sens de la liturgie et des mystères qui est plus touchant que dans nos églises, ne serait-ce que parce qu’on y reconnaît des traditions millénaires qui excusent un peu l’absurdité de tout ça. On peut croire que les choses se passaient comme ça même dans les temples dédiés aux dieux grecs de l’Antiquité. 

Demain, vendredi saint, ce sera encore plus solennel. Moi l’apostate athée, je vais regarder ça avec l’intérêt ému d’un entomologiste.

Demain, on part en scooter faire le tour de la grande île de Poros, ses plages et ses villages. Mon appareil photo est malade, les cafés internet où l’on pouvait disposer d’un ordinateur ne sont plus que chose du passé, alors les photos et les bouts de vidéo sur ce blogue ne viendront pas, ou alors bien plus tard. J’ai les yeux et les oreilles remplis de beauté mais je ne pourrai partager cela en images que sur Facebook, j’en suis désolée. 

Avatar de Inconnu

Galaxidi

La route fait des lacets, des fleurs sauvages aux couleurs éclatantes se balancent doucement sous le vent – pavots, forsythias, marguerites, d’autes encores que je ne saurais nommer, d’un rose tendre, d’un violet profond, bleues ou jaunes… droit devant, une montagne aux pics neigeux semble contempler le paysage. Je suis contente de ne pas devoir conduire: je peux m’emplir les yeux de beauté. On se croirait en Bavière. Je ne m’attendais pas à ça, mais il paraît que 80% de la superficie de la Grèce est faite de montagnes. Il y a des troupeaux de moutons et des bergers, d’anciennes terrasses de culture construites pierre à pierre et tristement abandonnées, la mer en bas qui étale sa robe turquoise

On atteint Galaxidi après avoir longé une baie paresseuse et verte, avec toujours au loin ces montagnes austères aux sommets tout blancs. C’est une petite ville tout en pentes, qui finit sur une rade où les bateaux de pêche côtoient les voiliers de plaisanciers un peu hippies. Des bars et des cafés festonnent la promenade du bord de l’eau, certains fréquentés seulement par les touristes, d’autres seulement par les locaux. 

Nous avons pris l’apéro dans un bar où il n’y avait que des vieux qui fumaient sans rien dire. J’ai pris un verre de vin blanc,  Pierre, une bière locale, servis avec des cubes d’un bon fromage fermier, des tranches de saucisson fumé, des grissini au sésame et une tapenade, le tout pour 5€. 

À six heures, l’angélus a sonné. L’un des clients s’est levé à demi et s’est signé à la manière orthodoxe: père, fils, saint esprit, saint esprit, saint esprit.

Nous avons soupé dans un tout petit resto tenu par un vieux couple. Nous étions les seuls clients, le monsieur à l’air un peu bourru nous aidait dans nos pauvres tentatives de lire le grec comme un papa qui morigène ses enfants.

En rentrant, dans les petites rues, cela sentait la fleur d’oranger, la glycine, le feu de bois, la viande grillée. Je marchais comme un chien, narines ouvertes, désireuse d’absorber tous ces parfums, bien sûr sans y parvenir.

Avatar de Inconnu

Illettrée

J’essaie de déchiffrer les panneaux de signalisation, les affiches, les publicités, les avis. Avec un succès limité, pour dire le moins. Le v minuscule se prononce n, mais la majuscule est bien un N. Le son «L» se traduit par un V à l’envers en majuscule, mais par un y en minuscule. Le son «r» s’écrit «p», et le son «p» est rendu par le symbole de pi. Bref, j’y perds mon latin, qui était ma seule bouée ailleurs. Je comprends comment peuvent se sentir les gens qui n’ont pas appris à lire. J’arrive parfois à décrypter (mot d’origine grecque) une phrase et à en déduire le sens, je dis bien déduire. Je crois que la langue m’obsède autant que la nourriture. Toujours un truc de bouche, en fin de compte.

Hier, nous avons visité le musé Benaki, une fabuleuse collection privée d’objets qui racontent toute l’histoire artistique et plastique de la Grèce (autant dire celle de notre civilisation) sur environ 6000 ans. J’ai vu des similitudes troublantes avec les objets des Premières Nations de chez nous. Nous n’avons pu voir qu’une toute petite partie du musée parce que nous ne pouvons nous empêcher de regarder un à un tous ces petits objets du quotidien, façonnés de la même manière, sur tous les continents, à la même époque, par des êtres qui ignoraient absolument tout de l’existence des uns et des autres. Ça nous fascine. Et ça fait qu’on n’a pas pu voir les trois autres étages du musée! Bon, on a quand même vu la moitié d’un autre, sur les costumes traditionsnels, parce que ça aussi, ça me fascine: les tissages, les broderies, les bijoux… même si j’étais morte de fatigue, saturée d’information, bourrée d’images, je n’ai pu que me rendre, c’était trop beau. 
* * * 

Aujoud’hui, c’était dimanche, jour de congé pour (presque) tous les Athéniens. Tous ceux qui le peuvent s’en vont à la mer ou à la montagne. Avec Constantina (qu’on appelle Nina), nous sommes allés à la mer, juste tâter l’eau, essayer de s’asseoir dehors pour prendre un café. C’était dans un immense bar qui s’appelle House Project, conçu comme une maison, avec une salle de jeux pour les enfants, une salle télé, une bibliothèque, un salon avec de grands canapés, un bar, des lits de plage, bref, un super concept. On n’est qu’en avril, ce n’est pas l’été, nous sommes vite rentrés à l’intérieur parce que le vent de la mer était trop froid. Mais c’était déjà la cohue. Imagine en juillet! On n’a pas idée, parfois, de la chance que nous avons en Amérique: tout cet espace… encore là, je comprends pourquoi les Européens fantasment tellement sur ça. Il faut en sortir pour le comprendre.

Demain, départ pour Delphes, où nous inspecterons encore des ruines, évidemment. Ça, c’est un truc qu’on n’a pas chez nous… et dont les Européens, vraisemblablement, ne mesurent pas toute la richesse. On est toujours le riche (ou le pauvre) d’un autre.

Posez-moi vos questions, je les transmettrai à la Pythie.

Avatar de Inconnu

Athènes

Hébin voilà. Après sept heures de vol Montréal-Paris, six heures d’attente à l’aéroport CDG et encore quatre heures et demie de vol jusqu’à Athènes, nous y sommes. Nous logeons chez Constantina, une beauté solaire qui parle un français exquis appris par pur amour de la langue. Elle habite un appartement de deux étages construit par son père sur le toit de la maison d’origine, dans un quartier résidentiel à flanc de colline, à quelques minutes du centre en métro (je reparlerai de ce métro).

De la fenêtre de notre chambre, on a une vue sur les collines alentour et sur les immeubles sans caractère qui s’y accrochent. Plus loin, on aperçoit les cultures en terrasses, une carrière de marbre, des sommets pelés, et puis le ciel infini.

Je ne me lasse pas de regarder les gens. Les hommes, jeunes ou vieux, sont fiers, on voit qu’ils se sentent beaux, même ceux qui ont la trogne des gros buveurs. Certains agitent toujours un komboloi, un genre de petit chapelet qui ne sert pas à la prière, seulement à occuper la main, un peu comme nos vieux oncles agitaient leur petite monnaie dans leur poche.

Aux terrasses des cafés, comme partout autour de la Méditerranée, ils boivent éternellement un café, un ouzo, un tsipouro (un alcool blanc semblable à la grappa), ils fument, ils jouent au tric-trac. Ils occupent la place, à l’ombre des orangers, appuyés sur leur canne, coiffés d’une casquette. Les femmes, les vieilles, ne sont nulle part. On les voit à peine, vêtues de noir ou de brun, un cabas à la main, parfois coiffées d’un fichu, le regard éteint, l’air de ne pas vivre vraiment.

Les jeunes ressemblent aux jeunes du monde entier, filles et garçons. Ils ne ressembleront jamais à leurs parents, qui, eux, étaient pareils aux leurs et à ceux d’avant. Il y a ici un clash qui me paraît plus fort qu’ailleurs. C’est quand même incroyable, quand on y pense. La Grèce est un tout petit pays, personne au monde à part les Grecs eux-mêmes ne parle ni n’écrit cette langue à l’alphabet mystérieux. Cette civilisation a traversé les millénaires, rayonné dans le monde, influencé la culture et le vocabulaire d’une bonne partie de l’humanité. Et voici qu’on se demande combien de temps encore elle durera.

* * *

Hier, nous avons marché autour de l’Acropole, nous avons gravi les marches jusqu’au Parthénon, apparemment cerné pour toujours par des échafaudages et des grues immobiles. Les travaux de restauration demandent un soin fou et de l’argent qui ne vient pas, et ils sont conditionnels, je suppose, aux grèves et aux budgets aléatoires. Il faut corriger les restaurations faites au début du XXe siècle, qui étaient des efforts de reconstitution plutôt que de conservation, et qui, à cause des méthodes ou des matériaux utilisés, ajoutés à la pollution et aux déprédations, ont accéléré la dégradation de tous ces monuments.

Je viens de vous balancer une telle quantité de mots en «tion», j’pense que je suis en train de vous écrire en grec.

Bon, on rit, mais c’est ça: malgré la crise économique qui n’en finit plus, la difficulté de simplement gagner leur vie, les gens sont d’une gentillesse infinie. On baragouine nos trois mots de grec, on a seulement l’air de se poser des questions et ils sont là, affables, heureux de pratiquer leur anglais rocailleux ou d’aller chercher quelqu’un qui le parle.

Voilà, je ne raconte pas la journée d’aujourd’hui, je suis mourute, la Mythos (bière nationale) m’appelle.

Photos à suivre.

Mots-clefs : Athènes, Grèce

Catégories : Ailleurs

Avatar de Inconnu

Cité interdite

Hier, avant de partir, nous sommes allés visiter la Cité interdite. Cauchemar touristique. Des nuées de Chinois s’y pressent et s’y bousculent, on est si occupé à manoeuvrer dans ces foules dont nous n’avons pas l’habitude qu’on ne peut rien apprécier. Moralité: si tout le monde dit qu’il faut y aller, n’y allez pas. Mes plus grandes déceptions, en voyage, sont toujours venues de ces lieux supposément incontournables: j’ai préféré Pérouse à Florence, une ville-musée où plus personne ne vit et où l’on mange mal et cher. L’Alhambra de Grenade m’a laissée de glace, mais j’ai été émerveillée par la cathédrale-mosquée de Cordoue. Au Guatemala, j’ai aimé mieux Coban qu’Antigua. Je ne suis jamais montée dans la tour Eiffel, mais j’ai traversé Paris à pied dans tous les sens. La Cité interdite, on l’a vue en photos et au cinéma, c’est bien suffisant. J’ai préfé le temple des Lamas, plus calme, plus petit, tout aussi beau.
Refaire ce voyage en Chine, je n’irais pas à Shanghai, une ville prétentieuse et chère qui n’a pas grand-chose à offrir à part ces gratte-ciel tape-à-l’oeil et un air irrespirable, à laquelle le Routard consacre pourtant un très long chapitre. Je passerais plus de temps à Pékin et je miserais sur Couchsurfing pour l’hébergement ou au moins pour rencontrer des gens du cru. Et puis je m’arrangerais pour apprendre un peu plus de mandarin — ce n’est pas aussi difficile qu’on le croit, en tout cas pas si on se limite à l’oral, et ça fait tellement rigoler les gens!

Parlant du Routard, notre divorce était imminent, voilà qu’il est consommé. Les meilleures auberges, nous les avons trouvés-mêmes avec l’aide du web. Les restos, tu marches un peu, tu entres dans celui qui te semble sympa, de toute façon c’est bon presque partout. Bien sûr, il y a eu quelques moins bonnes expériences — surtout à Shanghai, d’ailleurs. Mais franchement, tous ces a priori, ces idées préconçues, ces jugements de valeur… Ça m’éneeeeerve!

Les guides de voyage ne vous diront pas à quel point les Chinois peuvent être gentils, serviables, affables. Ils ne disent pas à quel point ils aiment leurs enfants et leurs vieux, qui sont toujours ensemble, d’ailleurs, ceux-ci s’occupant de ceux-là pendant que les parents triment du matin au soir. À la sortie des classes, ils se massent devant les écoles, où ils attendent leur unique petit-enfant pour le ramener à la maison, à vélo ou à pied, en devisant doucement. Ces enfants aux cheveux de soie, calmes, souriants, épanouis, comme ils sont beaux et sages! Jamais de crise, jamais de larmes, jamais un mot plus haut que l’autre. Et ces vieux qui jouent aux cartes sur les trottoirs, qui font du tai chi dans les jardins publics, qui marchent en se tapant vigoureusement les avant-bras (massage chinois), ils m’impressionnent.

Et puis les parents, qui travaillent, travaillent, travaillent, comme ils ont l’air fatigués, le soir, dans le métro! On les voit somnoler ou fixer un point dans le vide, chargés de paquets ou parfois d’un enfant, lui-même épuisé par un long jour de garderie… 

La Chine trime dur, mes amis. La Chine change vite. La Chine est jeune, fume comme un pompier, consomme fénétiquement, voyage beaucoup. Les vieux crachent toujours par terre après un raclement de gorge aussi sonore qu’écoeurant, mais ce temps-là achève. Le sol des gares brille comme un miroir, les trains sont à l’heure, le métro roule. La Chine est propre, organisée, éduquée et bien élevée, et si, quand nous étions petits, nous «achetions» des petits Chinois pour leur venir en aide, ce sera bientôt eux qui nous achèteront. Et ils paieront comptant.

Avatar de Inconnu

Grande Muraille

Je craignais la Grande Déception, mais non. Nous sommes allés à Mutianyiu, un peu plus loin de Pékin que Badaling et, ceci expliquant cela, moins fréquenté. Je n’y ai pas trouvé le cirque auquel je m’attendais. Certes, quelques vendeurs de t-shits, de broderies faites à la machine et de kimonos (?) en polyester (??), mais rien que de très normal dans un site pareil.

Parce que, quand même, wow. Dix millions d’ouvriers sont morts en construisant cette extravagance qui, paraît-il, n’a jamais vraiment rempli son office. Les hommes ont donc bien toujours été fous, on dirait. En tout cas. Je vous passe les commentaires sur le paysage grandiose et tout ça, allez lire Wikipédia.

Nous avons escaladé et redescendu je ne sais combien de marches inégales, pris les mêmes photos que tout le monde (mais ce sont les nôtres, lalalère!) et repris le bus, fourbus et un peu grisés par la Tsingtao du retour, pour rentrer à l’auberge. Tout le monde dormait la bouche ouverte dans le car, on aurait dit une classe de première année de retour d’une journée plein air.

Nos genoux on tenu le coup, tellement que Pierre veut qu’on loue des vélos demain (mais il n’est donc pas tuable?). Notre avion décolle à 18h25, ça nous laisse le temps de faire un tour dans la Cité interdite, puis de nous re-re-re-taper le parcours du combattant jusqu’à l’aéroport. Je me réjouis chaque fois de n’avoir que cette petite valise à traîner. Je pense que je vais donner des cours de bagages.

Là, Pierre vient d’allumer la télé, il y a une sorte de vieille comédie musicale en chinois et en noir et blanc, un couple qui chevauche gaiement dans un paysage aussi faux qu’idyllique, les deux en costume traditionnel, la soie, les breloques pis toute – c’est complètement surréaliste. 

Avatar de Inconnu

De l’air!

Indice de qualité de l’air aujourd’hui à Shanghai: 165 ppm, «Unhealthy for everyone», juste avant «Very unhealthy» et «Hazardous». On a passé la journée à marcher, ne vous demandez pas pourquoi je tousse comme une vieille fumeuse ce soir.

Ça fait que Shanghai, non merci. C’est trop. Trop de monde, trop de fric, trop de n’importe quoi. La ville a de grandes ambitions, que présente un musée de l’urbanisme assez intéressant, place du Peuple, tout près

 de notre auberge dite de jeunesse (où nous sommes en effet les seuls vieux, mis à part un baba-cool français qui fait la manche sur Beijing Road avec un violon de plexi dont il joue affreusement). Urbanisme, donc: on projette de verdir la ville, de décongestionner le centre en créant de nouveaux pôles en périphérie, de dépolluer le fleuve et la rivière qui la traversent et de créer des parcs le long de leurs berges. Ça ne peut que fonctionner: quand les Chinois s’attellent à quelque chose, ils réussissent. C’est l’une des choses qui nous fascinent, d’ailleurs. Ordre, discipline, rigueur, logique, pragmatisme. Et d’un autre côté, ce goût pour le kitsch, le léger, l’éphémère, le fragile, l’illogique: bulles de savon, pétards, cerfs-volants, gadgets de tout acabit; superstitions alimentées à grands renforts de porte-bonheur, de grigris, d’amulettes… 

Tout ça. Pour dire que, demain, on file à Pékin dans un train ultrarapide qui mettra cinq heures à franchir quelque chose comme 1500 km. Quand on parle d’efficacité… Bon, c’est vrai qu’il y a ici une masse critique de passagers qu’on n’aura jamais chez nous, à moins que des Chinois se mettent à émigrer en masse. Ça nous ferait du bien, tiens.

Avatar de Inconnu

La Chine en marche

Les seules fois où j’ai vu autant de monde dans la rue, à Montréal, c’était à très une grosse manif ou au spectacle de clôture du Festival de jazz. Deux cent cinquante mille personnes, on peut les compter.

Ici, c’est juste un dimanche ordinaire. Et on ne peut pas les compter.

Le samedi soir à Shanghai, des rivières, des fleuves de monde emplissent la rue piétonne qui mène vers l’ancien quartier des affaires, d’où l’on a vue sur les gratte-ciel extravagants de la nouvelle ville, de l’autre côté de la rivière.

Dimanche, nous sommes allés nous promener dans ce qu’il reste de la vieille ville, un Shanghai supposément traditionnel. Déjà, le Lonely Planet et le Routard de 2014 ne sont plus à jour. Des montagnes de gravats, des maisons abandonnées qui attendent le pic des démolisseurs, des palissades, des grues occupent près de la moitié du périmètre que délimitaient autrefois les murailles, depuis longtemps disparues. On a refait deux rues au goût des touristes chinois, avec des toits en pagodes, un décor d’opérette où se succèdent les habituels magasins de camelote et où se presse une foule compacte, ininterrompue, omniprésente. C’est une folie à laquelle on peut encore échapper dans des ruelles calmes et intactes, à quelques mètres de là. On y trouve des marchands de fruits et légumes, de petites boucheries, des bouibouis de rien du tout, des boutiques qui vendent  de menus objets du quotidien, des vieux qui regardent passer la vie, des enfants qui jouent. Les gens sont dehors parce que les habitations sont toutes petites, sombres, sans commodité. Ça crée une vie de quartier qui ne pourra plus exister quand tous ces gens seront relogés dans les tours qui remplacent leurs vieilles maisons.

Dans le train qui nous a menés de Hangzhou à Shanghai à une moyenne de  250km/h, on ne sait pas où commencent les villes, où finit la campagne. Vingt minutes avant d’arriver, ces barres d’immeubles se dressent en série, toutes pareilles, austères, anonymes, et des grues annoncent la construction de dizaines d’autres. La Chine a entrepris une nouvelle Grande Marche, mais vers où?

Je suis constamment partagée entre l’admiration et la perplexité. Un milliard et demi de personnes qui ont besoin de se loger, de se nourrir, de travailler, dans un pays où tout ce qui n’est pas bâti est cultivé ou inhabitable… Ne vous demandez pas pourquoi la Chine est en train d’acheter le monde.

Avatar de Inconnu

Xi’an

Nous avons quitté Xi’an ce matin. Quelle ville bizarre! Huit millions de personnes y vivent, soit autant que toute la population du Québec. Elle est hérissée de centaines de hauts immeubles sans âme où vivent tous ces gens dont nous ne savons rien. Elle est aussi dotée d’un métro ultramoderne qui ne compte que deux lignes, dont les stations immenses sont destinées à accueillir des foules qu’on n’ose pas imaginer. On peut supposer que le gouvernement construit en prévision de ce qui s’en vient: un raz-de-marée de personnes jeunes, mobiles, avides de tout. 

À la porte sud des remparts, les enseignes de prestige se font concurrence: Gucci, Rolex, Vuitton, nommez-les, elles y sont toutes. Sur les trottoirs larges comme des avenues, ici et là, des gens qui portent leur misère comme une deuxième peau fouillent les poubelles ou mendient dans l’indifférence générale, incarnations de la détresse humaine et de la solitude. On se demande qui peut magasiner dans ces nouveaux temples. Quand on y réfléchit,  même si seulement 2% de la population chinoise a les moyens de s’offrir ces objets ridiculement chers, ça fait encore un marché considérable.

Un boulevard à quatre voies encercle la vieille tour de la Cloche. Si on veut le traverser, il faut emprunter un passage souterrain, tout rutilant de travertin poli. Bon, je dis «vieille» tour, mais en réalité il n’y a plus grand-chose de vraiment ancien, ici. Les remparts, les tours de guet, les casemates, tout a été reconstruit, dans certains cas autour de 1986. Comme les techniques de construction traditionnelles sont toujours en usage, on n’y voit que du feu. Il faut dire que les Chinois sont les rois de l’imitation… Voilà qu’ils s’imitent eux-mêmes, ce qui est quand même le fin du fin!

La promenade sur les remparts ne donne vue que sur des tours modernes et des toits pseudo-anciens. C’est probablement très joli le soir, quand les guérites et les tours sont tout illuminées. Et croyez-moi, on ne lésine pas sur les diodes électroluminescentes.

En fait, ce qui est chouette, ici, comme je le subodorais, c’est le quartier musulman. Quelle vie, quelle animation! Il y a de la nourriture PARTOUT (je l’ai dit, je ne pense qu’à ça). Dès le matin, des brochettes de mouton, de foie, de crabe, de calmar répandent leur parfum dans les rues étroites. Il y a des pains plats farcis de viande hachée, des gâteaux de semoule, des pommes de terre grelot rissolées, des tuiles de noix, de graines de sésame ou de tournesol, il y a des choses que je n’ai jamais vues. J’ai envie de goûter à tout.

Le soir, dans une petite rue tout près de notre auberge, des stands de cuisine remplacent les éventaires qui, le jour, vendent des pinceaux, des statuettes de jade, des amulettes, de petits cadres. Des tables apparaissent soudain, et aussi des tabourets, des barbecues, des étals de brochettes et de légumes. On s’assoit sur ces tabourets d’école maternelle, on commande de la Tsing Tao à 2$ la grande bouteille, et soudain quelqu’un apporte des brochettes qu’on n’a pas commandées mais qui sont si appétissantes qu’on les prend. Peu importe où l’on s’assoit, on peut commander partout autour. Il y a un type qui ne travaille qu’au wok, le visage protégé par un masque de chirurgien, avec une telle adresse, une telle efficacité, je ne me lassais pas de l’observer. C’est chez lui que nous avons pris ces minicourgettes extrafines avec encore des pétales de fleur attachées au bout, et ces palourdes exquises, relevées juste ce qu’il faut, comme nous n’en avions jamais mangé.

Et les soldats de terre cuite? Ben oui, nous y sommes allés. En bus municipal, rien de plus simple. Les agences demandent au moins 350¥ (70$) par tête de pipe pour une visite guidée, ça nous a coûté 9¥ pour le transport, 150¥ pour l’entrée.

Pis? 

Intéressant, en vérité. Fascinant, même. Pas déçue d’y être allée. Mais je n’ose imaginer les foules qui doivent se presser là en haute saison. Dans la salle où sont exposés les chariots et les chevaux de bronze (magnifiques), il y avait une telle cohue, tant de bruit, d’agitation, de chaleur, c’était un spectacle en soi.

Nous voici maintenant à Hangzhou, une autre ville qui pousse à vitesse grand V. En fait, c’est proprement hallucinant. Pour y entrer, on traverse une forêt d’échafaudages, de grues, de structures de béton hérissées de tiges d’acier, d’immeubles en construction ou terminés mais encore inhabités. Des dizaines et des dizaines de tours de 30 étages enserrent la ville, que Marco Polo ou je ne sais plus qui avait décrite comme l’une des plus jolies de Chine.

Et c’est vrai que c’est joli. Le vieux centre est charmant, paisible, harmonieux, du moins ce que nous en avons vu en marchant de la station de métro à notre hôtel, où nous nous sommes posés avec délice pour savourer une Tsingtao bien froide.

À plus pour la suite!

Avatar de Inconnu

Pingyao

C’est comme se promener à Carcassonne, à Marrakech, à Dubrovnik ou à Florence, mais avec des pagodes, des temples bouddhistes et des Chinois partout. Bref, ça date, grosso modo, du moyen-âge mais, à part ça, c’est pas pareil pantoute. 

C’est une ville qui a été très prospère sous les Ming et les Qing. La première banque de Chine a été créée ici, l’argent y coulait à flots et on y brassait de grosses affaires. Le déclin est arrivé vers le début du XXe siècle, et la ville a sombré dans l’oubli et la pauvreté. C’est peut-être ce qui explique qu’elle a échappé au rouleau compresseur de la révolution et du progrès tel que le concevaient Mao et ses copains. En tout cas, aujourd’hui, on peut visiter plusieurs demeures anciennes, intactes, meublées d’époque, qui témoignent de la grandeur passée de Pingyao. C’est assez fascinant… Et ça le serait encore plus, pour les pauvres Occidentaux que nous sommes, s’il y avait des explications en anglais de temps en temps. Quand il y en a, elles ont vraisemblablement été obtenues grâce à un logiciel de traduction, si bien que ça n’est guère plus intelligible que le mandarin (mais c’est pas mal plus drôle).

Belle comme elle est, la ville attire des milliers de touristes, surtout chinois, dont bon nombre de la diaspora (ce qui explique qu’on se soucie assez peu des Occidentaux, au final). Notre hôtel, aménagé dans une très belle demeure traditionnelle, se trouve au coeur de la vieille ville, dans une rue piétonne où les boutiques de babioles aussi invraisemblables qu’innombrables alternent avec les guesthouses (souvent le seul mot d’anglais qu’on trouve sur les enseignes). Il y a du monde, des pétards, de la musique, de petits cars qui transportent des touristes hébétés… D’habitude, nous n’aimons pas beaucoup ce genre de cirque, mais là, il est dépaysant en soi et ça nous amuse. 

Nous voulions partir demain pour Xi’an, la ville des fameux soldats de terre cuite, mais tous les trains sont complets (en Chine, il y a beaucoup de Chinois, et les Chinois voyagent beaucoup). Nous en sommes quittes pour passer une autre nuit à Pingyao, pauvres de nous. Pour ce qui est de Xi’an, les soldats de terre cuite ne nous intéressent pas tant que ça, à vrai dire (on a vu trop de photos), mais la ville et sa région, oui. Il y a au centre un important quartier musulman, et de jolis villages tout autour où se perdre à vélo et manger des choses qu’on ne connaît pas.