Avatar de Inconnu

Le fossé des générations

Quand j’étais jeune — disons quand j’avais 20, 25 ans –, la simple idée de passer une soirée avec une personne de l’âge de mes parents dans un contexte autre que familial ne me serait jamais venue à l’esprit. Qu’est-ce qu’on aurait pu avoir à se dire? De toute façon, comment cela aurait-il bien pu se produire?

Toutes les personnes de plus de 30 ans me paraissaient suspectes, et j’avais la certitude de détenir quelque chose que ces gens-là n’avaient pas. En un sens, c’était vrai: j’avais une certaine jeunesse qu’eux et elles n’auraient plus jamais. Réciproquement, mon vieux père, jusqu’à sa mort, m’a traitée comme une sorte d’incapable (malgré tout l’amour qu’il avait pour moi): jamais je n’aurais son expérience, et cela me disqualifiait dès le départ dans toute discussion.

J’ai vu ma nièce Clara lui tenir tête brillamment, avec la confiance que, je pense, les gens de ma génération avons su insuffler à nos enfants. Mon vieux papa adorait ces conversations, je le sais, je voyais briller ses yeux. J’ose croire que, avec mon fils adoré, j’ai réussi à créer de meilleurs rapports que mon père avec moi.

En tout cas.

Ce matin, dans mon courriel, par l’entremise de Couchsurfing, j’ai reçu un message d’un jeune homme de 22 ans qui se trouve à Caraz, qui est en voyage pour rejoindre son frère en Bolivie, qui ne parle pas espagnol et qui s’ennuie un peu. Couchsurfing est une plateforme qui met en contact des voyageurs avec des hôtes disposés à les recevoir gratuitement, ou à prendre un verre, comme ça, pour le simple plaisir de faire connaissance et de découvrir d’autres réalités. J’ai eu la chance de connaître ainsi des personnes extraordinaires avec lesquelles je suis restée (ou pas) en contact et qui toutes m’ont apporté quelque chose, m’ont permis, je crois, de devenir une personne meilleure.

Bref, j’ai trouvé ce matin dans mon courriel via Couchsurfing ce message de Denzil, qui s’ennuie un peu, avec qui je suis allée souper ce soir, dans ze best pizzeria de Caraz. On a placoté pendant deux bonnes heures — de lui, de moi, de ses projets, des miens, bref, de tout ce dont on peut parler en deux heures avec un pur étranger. Mais jamais, jamais je n’ai senti la moindre différence d’âge. Nous étions deux humains en terre inconnue, c’est tout.

À la fin, je lui ai quand même conseillé de ne pas louer une moto pour traverser le Chili, et je lui ai fait acheter un pot de manjar blanco pour la route jusqu’à Trujillo. On s’est fait la bise, je lui ai souhaité bon voyage et demandé de me donner des nouvelles.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je trouve ça vraiment beau.

Avatar de Inconnu

Feliz Año Nuevo!

Je mets des majuscules dans mon titre parce que, ici, on aime les majuscules.

Et pourquoi pas?

J’ai fini par me faire adopter non pas par une famille de Chimbote (qui n’avait du reste jamais entendu parler de moi), mais bien par la propriétaire de mon appartement, Chela, laquelle vit à Lima. Je vous passe les détails, mais bon, je me suis retrouvée avec elle au club social de Caraz, vêtue aussi chic que je pouvais (c’est-à-dire pas très, mais c’était absolument pas grave).

Le billet d’entrée coûtait 60 soles (24$) et comprenait brindis (toast de pisco sour), repas, mousseux, cotillónes (sifflets, ballons, crécelles), orchestre, en tout cas, un paquet de trucs, le tout dans une salle beaucoup trop grande, éclairée au néon, où j’ai cru que je ne me réchaufferais jamais.

Nous, les Québécois, on se trouve bien braves de vivre dans des 20 degrés en-dessous de zéro. Hahaha! Ici, pas de chauffage dans les maisons. S’il fait 10 degrés la nuit, tu t’arranges avec des vêtements et des couvertures. Prendre sa douche, dans ces circonstances, demande une certaine préparation psychologique parce que, même si tu peux espérer de l’eau chaude, tu sais que tu vas quand même grelotter dès qu’un bout de beau échappera au jet (et jusqu’à ce que tu te sois rhabillé).

J’dis ça, j’dis rien. En tout cas.

Donc, dans cette salle immense ouverte à tous les vents, nous sommes arrivées, Chela et moi, à l’heure de l’ouverture des portes, à 20h. Rien n’était commencé, il n’y avait presque personne, les tables n’étaient pas mises, quelques jeunes femmes posaient des bouquets de fleurs jaunes un peu au hasard, puis des serviettes, des couverts… Au fur et à mesure, quand des gens arrivaient, Chela me présentait comme una amiga. Ici, tout le monde se fait une bise sur la joue droite, alors j’ai embrassé une incroyable quantité de joues droites en disant buenas noches, qué tal, mucho gusto, gracias. Quand le repas est enfin arrivé, il était bien passé 22h, je mourais de faim et de froid. Heureusement, c’était sorprendientemente très bon. Dinde, riz, pommes de terre, légumes. Avec bien sûr un petit plat de sauce muy picante qui a disparu le temps de le dire. Même moi, j’en ai manqué.

Chela a été adorable de gentillesse. Je l’avais prévenue que je ne danserais pas (j’ai ma fierté), mais, à un moment donné, ç’a été plus fort que moi (j’aime quand même ça) et j’ai fini par céder. Au bout de cinq minutes, à bout de souffle, je me suis dit que je vieillissais décidément plus vite que je ne croyais et je me suis maudite de haïr l’exercice… jusqu’à ce que je réalise que ce n’était pas ma faute, mais celle de l’altitude. Fiou!

Chela a expliqué ça à notre tablée, où j’ai été reçue comme une soeur, une cousine, une amie, et où le vin, les voeux et les sourires ont circulé comme le sang dans le coeur. À minuit moins quelque, comme il se doit, le compte à rebours a commencé. Les néons se sont éteints, chacun s’est emparé de sa crécelle et de son sifflet pour accueillir en fanfare le Nouvel An. La tradition veut aussi que l’on mange 12 raisins verts, un pour chaque mois de l’année qui vient, en faisant un vœu à chacun. Joli, non?

Après, j’ai observé sans me lasser ces femmes vêtues de robes hyper moulantes, souvent des modèles de Botero, en talons vertigineux, qui dansaient d’un air un peu absent, l’ai de ne pas y penser… Mon Dieu, combien de fois me serais-je rétamée sur le terrazzo, chaussée comme ça?

Avatar de Inconnu

Un réveillon en robe d’été?

J’étais bien tranquille dans l’inconfort absolu de mon sofa neuf, en train de lire sur mon Kindle un roman de Mario Vargas Llosa (en espagnol, oui, je suis assez fière), quand j’ai entendu mon proprio m’appeler d’en bas: «Fabiana? Fabiana?» (C’est mon nom, ici, j’aime assez ça.)

Il m’invitait à faire la connaissance de sa maman, qui est ici pour les Fêtes. Je suis descendue, on a placoté un buen ratito. Celia (la maman) est adorable, fine comme de la soie. Les deux, en fait. J’ai bien sûr cherché mes mots, trébuché dans mes conjugaisons, probablement inventé des vocables et des consonnes et des temps de verbes, mais on a quand même réussi à avoir une conversation. Surtout, Celia parle avec une telle clarté, j’ai compris sans effort TOUT ce qu’elle me disait, un vrai miracle.

D’une chose à l’autre, il se trouve qu’ils vont demain à un réveillon dans un club social de Caraz. Et ils ont eu la gentillesse de m’inviter. Hein? Qu’est-ce que vous dites de ça?

Bien sûr, j’ai dit oui.

Remarquez, je ne suis pas au bout de mes peines, parce que hé! Comment je m’habille, là? Est-ce que mon éternelle robe d’été préférée va faire la job? Avec pas de talons hauts? Quand on sait comment les femmes s’habillent et se maquillent et se coiffent ici, heu… Bon, pas grave, je suis canadiense, je suppose que ça me donne un peu le droit d’avoir l’air d’une bûcheronne. Pis je pense que j’ai apporté mon collier de perles, ça devrait compenser pour les sandales à talon plat.

Ça fait que, à 20h demain soir, la pauvre orpheline seule et abandonnée d’avant-hier, dépourvue de marraine-fée qui lui procurerait une tenue digne de la soirée, va quand même faire son entrée dans la bonne société de Caraz.

C’est drôle, la vie.

Je vous souhaiterai bonne année demain.

Avatar de Inconnu

Seule et abandonnée

Le jour de l’An s’en vient. Il semble bien que je le passerai seule comme un cactus dans le désert. Je ne veux pas faire pitié ni rien, mais j’avoue que je ne m’attendais pas à ça.

Que voulez-vous.

Noël, je m’en tape un peu. Je l’ai passé seule comme une grande, et j’ai d’ailleurs été très étonnée de voir que, contrairement à chez nous, où, le 25 décembre, on observe une sorte de hiatus bizarre, une rare trêve dans la course consumériste, la vie, ici, poursuivait son cours: beaucoup de commerces étaient ouverts, le marché grouillait comme d’habitude… Mis à part une orgie de pétards et de feux d’artifice le soir du 24, c’était presque une journée comme les autres. Disons un dimanche ordinaire.

Aujourd’hui, avant-avant-veille du jour de l’An, en plein vendredi, le marché tournait au ralenti, comme endormi. Beaucoup d’étals étaient fermés, il régnait là une torpeur inhabituelle, comme si on ramassait son énergie en prévision de ce qui s’en vient.

J’ai acheté des oignons à une vieille dame qui avait plus d’argent dans la bouche que dans ses poches; de la farine et de la levure à une toute jeune femme qui disparaissait littéralement au milieu du fatras de sa marchandise; une petite casserole et quelques contenants de plastique à mon habituel fournisseur de tout-pour-le-foyer; une rallonge électrique à 5 soles (qui ne fonctionne pas) à la quincaillerie…

Mon petit train-train, quoi.

Je passe tellement de temps seule que, quand vient le temps de parler à quelqu’un, je ne sais plus comment faire. Les mots se dérobent, les temps de verbe jouent à cache-cache, j’ai l’air d’une demeurée. Si, si, je vous jure, je le vois dans le regard des gens!

Ça fait que, plutôt que de parler toute seule et de me morfondre ici comme une pauvre orpheline, je pense que je vais essayer de me faire adopter par une famille à Chimbote (une ville au bord du Pacifique, de quelque 325.000 habitants, à 85 km et trois heures et demie de route de Cara).

J’en ai trouvé une sur CouchSurfing. On verra bien ce qu’elle me répondra… À la dernière minute comme ça, les espoirs sont minces, même si, personnellement, je ne laisserais jamais personne, fût-ce un pur étranger, passer le jour de l’An seule dans un pays inconnu. Mais il me reste beaucoup de choses à comprendre dans les coutumes péruviennes…

A ver, comme on dit!

Avatar de Inconnu

Au marché

J’ai écumé aujourd’hui le marché de Huaraz, qui m’a semblé bien sage comparé à ceux de Dantokpa (à Cotonou) ou de Carthagène, en Colombie. Serais-je blasée? Si c’est le cas, je suis peut-être mûre pour l’Inde, après tout…

Je passe désormais sans m’étonner à travers les étals de poulets jaunes pendus entiers par le cou, les quartiers de cochon ou d’agneau où bourdonnent les mouches et où, pour bien montrer à quelle bête tu as affaire, on empile les têtes sur le comptoir, langue sortie et yeux exorbités… Ça ne m’a pas rendue végétarienne, non. Remarquez, je n’en suis pas encore à acheter un cochon d’Inde tout vif (ni même dûment occis et écorché), mais c’est juste parce que c’est cher pour ce qu’il y a à manger. C’est du moins ce que j’ai conclu l’autre jour quand j’ai goûté le fameux picante de cuy.

En tout cas.

À Huaraz, comme dans la plupart des marchés, les commerçants sont regroupés par thème, si je puis dire. Fruits et légumes, poissons, viandes, denrées non périssables, petits étals de jus frais ou de plats cuisinés à la demande, objets pour la maison, tissus, ateliers de couture, jouets, quincaillerie, électronique… La marchandise, presque identique d’une boutique à l’autre, s’entasse avec une incroyable économie d’espace de part et d’autre d’allėes certes fort étroites, mais où il règne un ordre étonnant. Pas de cris, pas d’appels, pas de négociations théâtrales, pas de livreurs qui bousculent les chalands avec leurs tombereaux pleins… Une fois qu’on sait ce qu’on veut, il n’y a plus qu’à trouver le bon secteur, puis à s’arrêter dans une échoppe ou une autre, à demander les prix (presque pour la forme), et basta.

J’ai donc fini par trouver un marchand qui vend au mètre ces tissus fabuleux dont les femmes se servent ici pour tout (porte-bébé, sac à dos, châle, pare-soleil…). Généralement, ils sont vendus en carrés de 1,35m de côté. À Caraz, impossible de trouver plus grand. Je me suis fait plaisir, j’en ai acheté trois lés différents de 4m chacun. J’aurai les plus beaux rideaux de tout Caraz.

Le monsieur a été très gentil, très doux, il m’a montré ce qu’il avait, m’a énoncé ses prix. À prendre ou à laisser. Bon, à 12 soles (4,80$) le mètre, c’était déjà, il faut le dire, un très, très bon prix (à mes yeux, en tout cas). Ça fait qu’il a mesuré, coupé et plié tout ça comme un chef, j’étais contente et lui aussi. C’est quand même moins fatigant que magasiner au Maroc, où on te fait tout un cinéma pour une théière qu’on commence par te proposer à quatre fois son prix…

Mais c’est aussi moins rigolo.

Avatar de Inconnu

Un 26 décembre à Huaraz

Huaraz est la capitale (on dirait mieux le chef-lieu) de la région d’Ancash. C’est le point de départ de la plupart des excursions qui mènent les amateurs de trek, d’escalade et d’autres sports dangereux vers les glaciers. Ce que ces bonnes gens ne savent pas, c’est que Caraz, avec ses quelque 25.000 habitants, est non seulement plus cool et plus jolie que Huaraz, mais elle est aussi plus proche des principaux attraits du parc de Huascarán (et du fabuleux sommet du même nom, que j’aperçois de mon salon, tsé).

Mais c’est très bien, les amis, continuez de vous agglutiner à Huaraz.

Perso, je suis venue ici parce que je me disais que, forte de ses 130.000 habitants, la ville m’offrirait peut-être un peu plus de choix que Caraz au rayon «tout pour le foyer». Et je voulais aussi voir le musée d’archéologie. Et voir autre chose que Caraz, en fin de compte, pendant ces quelques jours de congé.

On n’est qu’à 70km de Caraz, mais le minibus met quand même plus d’une heure et demie pour s’y rendre, d’une part parce qu’il s’arrête à tout bout de champ pour prendre ou déposer des passagers et, d’autre part, parce que sa vitesse est limitée à 80 km/h. Heureusement, d’ailleurs: je n’ose imaginer à quelles acrobaties se serait livré le chauffeur n’eût été le «biiiiiiip» impérieux qui le dénonçait chaque fois qu’il dépassait cette limite.

J’ai quand même somnolé un peu, la tête posée sur mes bras, eux-mêmes croisés sur mon petit sac à dos rouge, parce que ça ne sert à rien de s’énerver.

Et on est arrivés à Huaraz, aussi peu jolie que je m’y attendais. Pas sa faute, elle a été détruite à 85% en 1970 par un tremblement de terre qui a fait quelque 70.000 morts. On l’a reconstruite un peu à la va-comme-je-te-pousse, que voulez-vous.

Je pensais passer trois jours ici, mais c’est nettement trop. J’irai demain faire un tour au marché central, puis visiter le petit musée, et je crois bien que ce sera tout, merci beaucoup.

Ce soir, avant de me coucher, j’ai sagement replacé dans mon sac à dos certains objets essentiels, genre: portefeuille, bouteille d’eau, chaussures, pantalon, imper. Comme ça, si jamais je suis obligée de sortir en catastrophe pour cause de tremblement de terre, je ne serai pas tout-nue trop longtemps.

On ne sait jamais.

Avatar de Inconnu

Minuit moins quart

Les pétards, de plus en plus puissants, de plus en plus nombreux, font trembler les murs. J’entends un air de guitare, des rires d’enfants, des ados qui beuglent, des chiens qui aboient.

On vient d’apprendre que l’ex-dictateur Fujimori, condamné notamment pour corruption, abus de pouvoir et crime contre l’humanité (dont la stérilisation forcée de quelque 230.000 femmes autochtones), a obtenu la grâce présidentielle pour «raisons humanitaires», parce qu’il est vieux et malade.

Je peux vous dire que ce n’est pas du goût de tout le monde.

Drôle de cadeau pour les Péruviens.

Avatar de Inconnu

L’argent

Pour vrai, je pourrais écrire un chapitre entier sur l’argent dans chaque pays que je visite. Hors euros ou dollars, évidemment. J’en ai déjà quelques-uns à mon actif, en voici un autre.

Ici, comme au Bénin, en Égypte, en Haïti (comme dans tous les pays où l’argent est dur à gagner, finalement), payer en coupures de plus de 20 (quelle que soit la devise) est toujours un défi — en fait, presque une insulte. La petite marchande à qui tu tends 10 soles pour payer trois pains à 50 centavos chacun te regarde d’un air alarmé, sort à regret de sous ses jupes un sac plastique rempli de pièces qu’elle te compte une à une, et tu sais que tu viens de compliquer singulièrement sa journée.

En un mot comme en cent, ça ne se fait pas.

Alors on finit par avoir ce souci constant de garder assez de monnaie dans ses poches pour ne pas embêter les petits commerçants et, partant, par exploiter bassement les occasions où, YESSSS! on peut changer un billet de 100, genre au supermarché, dans une pharmacie ou dans un resto très fréquenté.

Donc, l’argent, qu’on en ait ou pas, devient un sujet de préoccupation quotidien.

À Lima, un peu moins. Mais à Caraz?

Il y a ici deux guichets automatiques, l’un du Banco de la Nación, l’autre du Banco de Credito Peruano (BCP). Dans les deux cas, la sympathique machine ne te permet de retirer que 400 soles (160$) à la fois et te prend 5$ de frais au passage. Bon, c’est la vie, on ne va pas en faire un fromage. Et on peut quand même faire un peu de millage avec 160$.

Là où ça devient chiant, c’est quand tu te rends compte que BCP ne te permet qu’un retrait par mois (HEILLE! C’est mon argent!).

Donc tu te tournes vers l’aimable Banco de la Nación, ce que j’ai fait sans problème la semaine dernière et que j’ai décidé de faire aujourd’hui (pas comme si j’avais vraiment eu le choix, mais bon).

On est samedi 23 décembre, il me reste 50 soles (20$), je m’en vais le 26 passer trois jours à Huaraz, il me faut du fric. Je glisse allègrement ma MasterCard World Elite dans la machine. Je tape mon code. Ça cliquète, ça tourne, ça hoquète, ça gronde… Réponse: «Tu tarjeta es invalida.»

OK, d’acc, on m’avait prévenue: au Pérou, on aime mieux Visa. Pas grave, je vais reprendre ma carte et on n’en parle plus.

Mais la machine refuse de me rendre ma carte. Elle l’a avalée, GLOUP!

J’appuie sur quelques boutons (cancelar, borrar)…

Nada.

Derrière moi, une petite file s’était créée, six ou huit personnes. «La máquina se comó mi tarjeta!», ai-je déclaré en me retournant, pour expliquer le temps que je mettais à me dépatouiller, sans savoir si je devais rire ou pleurer. Il y a eu un petit mouvement inquiet, un léger flottement, puis un jeune homme s’est avancé et a bravement inséré sa carte, pour voir. Victoire! Tout fonctionnait pour lui (et donc tout allait fonctionner pour les autres). Sous des regards désolés et des sourires compatissants, tout en faisant signe à tous que ma vie n’était pas en danger, j’ai noté le numéro d’urgence affiché au-dessus du guichet. Appelé dix fois, vingt fois. Rien à faire: «El número que marcó se encuentra ocupado.»

Bueno.

J’ai songé à appeler un collègue au secours, mais à quoi bon? Qu’aurait-il pu faire? Lentement, je me suis dirigée vers la place en évaluant mes options et en imaginant ma petite MasterCard noire perdue dans le ventre de cette affreuse machine. J’ai eu tout à coup l’immense envie d’une bière fraîche. Presque en face de la banque, il y a un petit hôtel, L’Oasis. Et juste au-dessous de l’enseigne, un écriteau, que j’ai vraiment aperçu par hasard: Agencia Banco de la Nación (celle-là même dont la machine venait d’avaler ma carte).

Sans trop d’espoir autre que celui d’une Cusqueña bien fraîche, je suis entrée. Une dame m’a accueillie, à qui j’ai expliqué que je venais de voir qu’elle avait cette agence de la banque, dont la machine venait de me confisquer ma carte, et que peut-être… ?

Elle n’a fait ni une ni deux. Elle a téléphoné à la señora Monica, son contact à la Banque, à qui elle a dit (tout en me donnant un petit coup d’épaule complice) quelques mentiras piadosas pour la faire bouger. Monica a dit qu’elle appellerait son chef et qu’elle rappellerait. Au bout d’une heure (et, oui, d’une Cusqueña bien fraîche), elle a atterri à L’Oasis comme une déesse et m’a remis ma carte en mains propres.

Je n’en reviens toujours pas.

La dame de L’Oasis s’appelle Dora. Adorable Dora, muchas gracias!

Je pense bien aller goûter son picante de cuy demain soir, une petite folie de veille de Noël. Porqué nó?

Avatar de Inconnu

Feliz tout ça

Il a fait encore très beau et doux aujourd’hui. Pas de pluie (ça me manque un peu).

Ce matin, comme c’est déjà mon habitude, j’ai marché doucement jusqu’au bureau en coupant par la place d’Armes, où les décorations rutilent au soleil — bonshommes de neige faits de gobelets de plastique, sapins artificiels fabriqués en Chine, crèches naïves, sympathiques bricolages de matériaux recyclés… il y en a de plus en plus, je me demande où ça va s’arrêter.

J’ai mangé ce midi avec des collègues à la Casa de Abuela, un resto installé dans l’une des rares (et magnifiques) demeures coloniales qui restent à Caraz, tenu par un espèce de colosse qui n’est vraiment pas du modèle péruvien standard. Soupe de poulet et quinoa bien consistante, cuisse de poulet rôti avec riz et légumes, infusion de je ne sais plus quoi, bananes au caramel, le tout, délicieux, pour 6 soles (2,40$). Je ne sais pas comment ils font.

En ce dernier jour avant les vacances, nous n’étions que quatre au poste, je suis partie tôt et, encore une fois, parce que je ne peux pas m’en empêcher, j’ai traversé le marché de bout en bout avant de rentrer chez moi. Aujourd’hui, les étals de cadeaux étaient plus nombreux — parfums, portefeuilles, foulards, peluches, panetónes, les retardataires trouveront toujours de quoi se rattraper. L’important, c’est d’avoir quelque chose à offrir. Dans les pâtisseries, on expose des gâteaux aux couleurs violentes, venues sans doute d’une autre planète, je suis sûre que ça brille dans le noir.

En prévision de mon souper, j’ai fait l’acquisition d’une casserole d’alu à 21 soles («qualité canadienne», faite au Pérou) et d’une cuiller de bois gossée à la main.

Et puis je me suis cuisiné tantôt la meilleure sauce tomate de ma vie, avec des tomates italiennes comme je n’en ai vu qu’en Italie (charnues, sucrées, fondantes), de l’oignon, du romarin, du sel et du poivre, merci, bonsoir. La meilleure de ma vie, pour vrai. Sur des macaronis made in Peru, le tout généreusement garni de cette mozzarella fermière dont je ne vous dis que ça, avec un rosé Queirolo trop sucré, c’était bien bon.

Là, des pétards éclatent toutes les cinq secondes dans la rue, les chiens aboient, le vent fait doucement soupirer les rideaux. Je suis en train de lire une mauvaise traduction d’un roman de Vargas Llosa. J’ai la chanson Feliz Navidad qui tourne en boucle dans ma tête.

Ça pourrait être pire.

Avatar de Inconnu

Savoir vivre

Aujourd’hui, journée de partage et de reconnaissance avec tous les collègues d’Allpa et de Formagro, certains venus de très loin pour assister à cette rencontre de fin d’année.

Je me suis retrouvée là-dedans un peu perdue, sans trop savoir de quoi serait faite la journée — mis à part l’échange de cadeaux, qu’on appelle ici le jeu de l’ami secret.

En matinée, au cours d’une sorte d’atelier de mise en commun des savoirs, Yovana a présenté les grands principes de la coopérative. Andres a décrit les principaux enjeux auxquels fait face Allpa — commercialisation, image de marque, certification des produits, agriculture biologique et durable, sécurité alimentaire… J’ai bien dû me creuser quelques rides supplémentaires à force de concentration.

Puis nous nous sommes tous rendus chez Gaëlle, une coopérante franco-péruvienne qui habite à l’extérieur de Caraz une maison absolument invraisemblable avec son amoureux québécois et leurs deux adorables petits garçons. En chemin, nous nous sommes arrêtés chez le collègue Pedro pour mettre à cuire dans un immense four à bois une quantité industrielle de porc mariné depuis la veille par les soins de Yony et de pommes de terre que nous, les filles, avons nettoyées avec nos ongles pour cause de pas-de-couteau, pendant que les gars fendaient le bois pour le feu (on a beau dire, même dans une association où on veut combattre les stéréotypes de genre, y a des choses qui ne changent pas trop!).

* * *

Depuis que je suis ici, il me semble que tout a toujours l’air un peu improvisé. J’hésite parfois à poser des questions, si bien que je ne sais jamais exactement ce qui va se passer ni pourquoi. Et puis les choses bougent un peu ici, s’ébranlent par là, des chaises s’alignent, un repas apparaît dans un ordre aléatoire, une réunion a lieu où chacun prononce un discours incroyable de cohérence, d’émotion et de justesse, puis on se met à rire, à boire et à danser.

C’est exactement ce qui s’est passé aujourd’hui.

Nous sommes donc arrivés chez Gaëlle et Martin vers 13 h pour le reste de la journée. C’est une demeure absurde construite avec un mauvais goût absolu par un riche juif américain qui avait épousé une péruvienne. Les deux sont morts, les héritiers se chicanent sur leur tombe et, en attendant que tout ça se règle, la maison se loue pour une bouchée de pain, d’où la présence de nos deux amis dans ce lieu qui ne leur ressemble tellement pas que c’en est drôle. Les meubles de bois sculpté sont hideux, il y a des tableaux affreusement criards partout, des lustres rococo, des escaliers en colimaçon, des dorures, des vitraux, des portes monumentales… Mais il y a aussi dans le jardin des avocatiers dans lesquels les enfants se pendent la tête en bas, des citronniers, des papillons, une vue incroyable sur les montagnes alentour et un fabuleux terrain de liberté pour Ethan (6 ans) et Tim (4 ans).

On a joué comme des gamins à des jeux de gymkhana idiots; moi qui ne joue jamais à rien, j’ai bien failli mourir de rire et d’essoufflement (hé, on est quand même à 2500 m d’altitude). Puis ç’a été le moment des cadeaux. Puis non, il manquait du monde. Puis oui, tout le monde était là. Puis non, parce que la bouffe arrivait. Puis oui, enfin et finalement. Chacun a pris la parole pour décrire la personne à qui son cadeau était destiné, afin que les autres devinent de qui il s’agissait. Mon Dieu. Je peux vous dire que ces gens-là se connaissent, s’aiment, se respectent, je ne crois pas avoir jamais vu ça dans un contexte de travail.

J’ai reçu de Vanya un joli bracelet d’argent serti de huayuros, des graines rouge et noir utilisées depuis des siècles comme porte-bonheur.

J’ai fait à mon tour, en rougissant, un petit discours dans mon espagnol bancal pour dire à qui j’offrais mon cadeau. Mon ami secret s’appelle Noël, j’avais quand même un peu préparé mon truc, je n’ai pas eu l’air trop idiote.

Puis, pour souligner mon arrivée et celle de Diana (une nouvelle formatrice basée, si je me souviens bien, à Huari), tous et chacun, à tour de rôle, se sont présentés et nous ont souhaité la bienvenue à elle et moi. Une fois de plus, j’ai été confondue par la gentillesse, la générosité, la douceur, la solidarité de toutes ces personnes extraordinaires. Puis j’ai dû fouiller dans mon vocabulaire et mes verbes irréguliers pour en tirer quelque chose de cohérent. Je ne pense pas y être parvenue, mais tout le monde m’a quand même fait sentir que oui — sauf Ethan, le fils de Gaëlle et Martin, qui, avec cette inimitable candeur enfantine, m’a dit franchement que je parlais très mal. C’est pour ça que les enfants font de formidable professeurs. Je pense que je vais essayer de me faire adopter.

Ensuite, Pedro a pris la parole. Il a parlé des temps difficiles que vivent le monde et général et le Pérou en particulier. De son attachement aux valeurs que défend Allpa. De ce que nous, humains, avons à accomplir sur cette terre. À un moment, l’émotion l’a étranglé. Un long, très long silence a envahi l’assemblée. Un vraiment long silence — pas un malaise –, où chacun a simplement attendu que Pedro reprenne et termine son discours. Je pense bien que, à partir de là, j’ai été la seule à pleurer ouvertement. Je ne sais pas comment ont fait les autres.

Après, ben après, envoye la musique, et on danse et on boit.

On boit d’une manière très particulière, il m’a fallu un moment pour comprendre. On n’a pas un verre à soi. On te passe la bouteille (en l’occurrence, de la bière, mais je suppose que ça pourrait être autre chose). Juste la bouteille. Tu la prends et tu attends, parce que la personne qui vient de te la passer va tantôt te passer le verre, une fois qu’elle l’aura bu. Quand le verre arrive, tu t’y verses à boire (un peu, juste quelques gorgées), tu passes la bouteille à ton voisin, qui sait dès lors que le verre s’en vient (dès que tu l’auras vidé).

Vous me suivez?

Pas tout à fait?

Pas grave, ça viendra.

Je me dis ça tous les jours.