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Comme vache qui pisse

Ce soir, un orage comme on n’en voit pour ainsi dire jamais à ce temps-ci de l’année dans cette région nous a fait courir comme des folles dans le jardin, Michelle et moi, pour ramasser le linge mis à sécher et les hamacs dans lesquels nous nous prélassions quelques minutes auparavant. «El tiempo es loco» (le temps est fou), a commenté Jaqui en soupirant.

Le tonnerre gronde encore au moment où j’écris ces lignes, quelque cinq heures après les premières gouttes. Loco, oui, mais aussi troublant.

Il paraît en tout cas que ce sera bon pour la pêche aux crevettes demain. Je me promets un petit festin.

Parlant de pêche, nous avons été abordées aujourd’hui par un jeune homme manifestement dans la misère (ça se voyait à ses vêtements). Il s’est approché doucement, et il a commencé à essayer de nous expliquer son histoire dans un laborieux mélange d’anglais et d’espagnol. Je l’ai interrompu… pour lui dire qu’il pouvait parler en espagnol.

Il s’est plié en deux, les mains sur la tête, et il est resté comme ça quelques secondes. J’ai cru qu’il allait pleurer de soulagement.

«Te escuchamos» (nous t’écoutons), j’ai dit en lui mettant la main sur l’épaule.

Et il nous a raconté qu’il était pêcheur, qu’il travaillait dur, qu’il rapportait de tout – poissons, crevettes, poulpes, crabes… jusqu’au jour où le traître vent du nord s’est levé et a renversé sa barque. Il est tombé à l’eau et a pour ainsi dire été éventré par l’hélice du moteur, qui tournait toujours.

Il nous a montré ses cicatrices sur les bras et aussi (chose que j’aurais préféré ne pas voir) sa colostomie, que j’avais devinée sous son chandail.

Il demandait un peu d’aide pour payer ses soins.

Je lui ai donné toute la monnaie que j’avais, tout en regrettant de n’avoir rien de plus.

J’aurais voulu le prendre en photo, lui demander son nom, mais un sachet de plastique dans lequel Michelle gardait trois plumes de flamant rose que quelqu’un lui avait données un peu plus tôt s’est envolé. Michelle a couru pour le rattraper, le jeune homme a couru derrière elle pour l’aider… et il n’est pas revenu.

Je n’arrête pas de penser à cette histoire.

Ça fait mal au coeur.

Comme consolation, quelques images prises sur la plage aujourd’hui.

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Il fallait bien m’y résoudre…

… Alors je viens d’acheter mon billet de retour.

Ce sera donc le 18 mars, au départ de Mérida. Je l’ai pris le plus tard possible compte tenu du fait que j’ai une soirée au théâtre avec mon fils le 27, ce que je ne raterais pour rien au monde. On va voir Macbeth au Diamant. Remarquez, on irait à un spectacle de marionnettes, ce serait tout aussi important pour moi.

Ça me laisse quand même plus de trois semaines para disfrutar, et cette date de retour est bien la seule chose qui soit vraiment décidée à ce jour, mis à part le fait que je vais rester à Celestún jusqu’au 8 mars. Après, je verrai bien. Peut-être que, si je me sens vaillante, je pousserai jusqu’à Valladolid. Il paraît que c’est très joli.

Mais pour l’heure, Celestún me comble et je n’éprouve nul besoin d’aller ailleurs.

Cancún? Playa del Carmen? Bleeehhh.

Même Cozumel, où je pensais aller faire un peu de snorkel, ne me dit plus rien.

Ici, presque zéro touriste (mais un nombre incalculable de chiens errants – que voulez-vous, rien n’est parfait).

On voit chaque les pêcheurs partir de la plage dans leurs barques toutes rafistolées. Ça veut dire: poisson frais en perspective.

J’ai d’ailleurs mangé le meilleur ceviche de ma vie les pieds dans le sable, sous les palapas du petit resto qui se trouve juste au bout de ma rue. Ce ceviche était si frais et si énorme qu’il m’aura fait quatre repas.

Je me suis fait une amie de la seule autre cliente de la maison où je loge, une femme de Timmins (Ontario) qui a des histoires de fou à raconter, et nous passons dans nos conversations du français à l’anglais à l’espagnol sans trop de courts-circuits. Ça m’amuse follement.

Nous sommes allées ce midi au marché, pour acheter des mangues, des avocats, des tomates, des oeufs, bref, de quoi nous sustenter un tantinet.

Elle mange aussi peu que moi. Nous nous sommes mises d’accord pour dire qu’un régime de ceviches et de guacamole pourrait tout à fait nous contenter durant des semaines, avec quelques bananes et des arachides à l’occasion.

Je suis cuite, ma peau me remercie de ce traitement, et le la remercie de me l’avoir imposé.

Buena noche a todos. Mas imágenes pronto.

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Progreso, Progreso…

Je suis arrivée ici jeudi avec en tête l’idée de me poser pendant une semaine, bien tranquille, pour profiter du soleil et de la mer avant de retourner à Mérida, une ville qui me tente depuis longtemps, et de poursuivre ensuite ma cure de soleil sur une autre plage.

Pourquoi Progreso? Allez savoir. Il y a d’autres villes en bord de mer non loin de Mérida. Mais celle-là est la plus proche, et j’avais jeté mon dévolu sur un petit hôtel bien sympa.

Si j’avais le moindrement poussé mes recherches au lieu de me fier à mes vieux fantasmes, j’aurais su que Progreso est le port par lequel transitent tous les conteneurs à destination du Yucatan, du Campeche et du Quintana Roo. En outre, des navires de croisière y déversent des centaines de touristes chaque jour au bout de ce qui serait la plus longue jetée au monde.

Il paraît que, en juillet et août, la plage fourmille de milliers de personnes.

Bon, ce moment, ça va, nous sommes hors saison, il y a de l’espace en masse, les gens sont aimables, la mer est belle et bonne, mais c’est quand même un peu triste de voir ce qu’on est en train de faire à cette petite ville. D’abord, la plage, en certains endroits, a pratiquement disparu, emportée par l’érosion due à la hausse du niveau de la mer (c’est du moins ce que m’a expliqué un lifeguard désoeuvré à qui j’ai posé la question).

On essaie de la rétablir à grands renforts de voyages de sable, mais je pense que c’est peine perdue. Donc il y a ça.

Il y a aussi le long de ce qu’il reste de plage des restos péteux qui te servent un dé à coudre de vin blanc bon marché pour 180 pesos (13$).

C’est ridicule.

Il faut savoir que, comme il n’y a aucune ombre sur la plage, on a quatre possibilités:

1. S’installer au grand soleil et rôtir comme un lechón a la parilla;

2. Apporter sa chaise et son parasol;

3. Louer une chaise et un parasol à la journée (300 pesos, soit environ 22$);

4. Trouver un resto qui a des tables et des parasols, où l’on peut passer tout le temps qu’on veut pourvu qu’on commande quelque chose.

Mon quartier général

J’ai bien sûr choisi la dernière option, puisqu’il faut bien manger et que c’est pas vrai que je vais me mettre à cuisiner mes soupers à l’hostal, où je n’ai jamais vu un chat et d’où on ne voit pas la mer.

Ça fait que je me suis échouée le premier jour à l’un des plus anciens restos de l’endroit, La Carabela. Ai-je bien fait!

La serveuse qui m’a accueillie a les cheveux coupés en brosse, des tatouages louches jusque dans le cou et un anneau dans le nez – pas un genre courant au Mexique, disons. Une soie, avec un sourire lumineux et un regard d’une rare intensité, je l’ai aimée tout de suite.

J’ai donc établi mon quartier général à La Carabela. À force, on a eu le temps de bavarder un peu – les questions habituelles, du moins de ma part: d’où viens-tu, aimes-tu ton travail, ce genre de chose.

J’ai appris que Bianca travaillait à ce resto depuis une semaine seulement, qu’elle venait de rentrer à Progreso (où elle est née) et que, avant, elle était dans une alberga à Campeche.

Une alberga, dans mon esprit, c’est une auberge, alors je lui ai demandé candidement quel était son travail là-bas. Mais elle m’a expliqué qu’une alberga, en l’occurrence, c’est un centre de réadaptation, où elle avait passé 10 mois après des années d’errance et de dépendances diverses.

À 27 ans.

Je ne l’en ai aimée que davantage. De la voir bosser comme ça, forte, debout, vaillante, ouverte, déterminée… Une guerrière. Une douce guerrière.

Alors ce soir, je lui ai fait mes adieux avec beaucoup d’affection, une propina juste pour elle et une accolade qu’elle m’a bien rendue.

Parce que, finalement, je ne resterai pas à Progreso. Je m’en vais demain à Mérida, d’où partent la plupart des excursions de groupe dans la région. J’ai besoin de compagnie.

Je vous laisse avec la chansonnette du marchand de pain ambulant, à qui je n’ai pas manqué d’acheter una barra (une baguette) et quelques pâtisseries.

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Plage, tortues géantes et encore les otaries

Aujourd’hui, dernier jour aux Galápagos (ce sera déjà hier pour bon nombre d’entre vous qui me lisez, puisqu’il est 21h ici, donc 23h au Québec et 5h du matin en France).

Bref, nous sommes arrivés lundi à l’île de San Cristóbal. Fredy, le chauffeur de taxi qui nous a emmenés à notre hôtel, s’est révélé un guide fantastique. Il connaît son île comme personne et il est intarissable à ce sujet. C’est comme ça que nous avons recouru à ses services aujourd’hui pour nous conduire à la superbe plage de Puerto Chino, avec arrêt à un (autre) centre d’élevage de tortues.

Mais ce centre-là nous a paru le plus intéressant des trois que nous avons vus, sans doute parce que ces bonnes vieilles bêtes y vivent en semi-liberté, dans un milieu plus « naturel » que dans les centres de Santa Cruz et d’Isabela.

Je crois d’ailleurs que l’île de San Cristóbal est ma préférée parmi les trois où nous avons posé le pied (je n’ose pas affirmer que nous les avons visitées, nous n’en avons vu qu’une infime partie).

Il faut dire que sa « capitale » (en fait la seule ville de l’île), Puerto Baquerizo Moreno (3500 habitants), est aussi le chef-lieu de la province des Galápagos. Elle a donc bénéficié d’importants investissements. On y trouve notamment un centre d’interprétation fort bien fait sur l’histoire de l’archipel, ses particularités et les efforts de conservation qu’on y déploie.

On dirait par ailleurs que le tourisme est moins envahissant ici qu’à Santa Cruz, mais ce n’est probablement qu’une question de temps.

Quant à la plage de Puerto Chino, sur la côte est de l’île, je ne saurais vous en dire assez de bien.

Vagues immenses, eau turquoise, sable blanc et fin comme farine, pierres noires tout autour…

* * *

Pour notre dernier souper aux Galápagos, nous avons dépensé en fous dans un resto branché: sushis et bol poké, fishburger pour les petites, bouteille de vin à 40$US (la moins chère), rien d’écuatorien là-dedans. Ça nous a changés des menus qu’on trouve partout à 6$US pour une soupe, un plat de viande ou de poisson inévitablement accompagné de riz et de patacones (des tranches de plantain frites), une micro-salade et un jus de fruit frais.

Nous avons encore ce soir passé un temps indéterminé à observer les comportements des otaries qui habitent sur la plage principale, en plein « centre-ville ».

Je dois dire que ces bêtes sont infiniment plus sympathiques et rigolotes quand on les voit seules dans l’eau qu’en groupe sur terre.

Sur terre, ça aboie, ça grogne, ça tousse comme de vieux fumeurs, ça éternue, ça pète, ça geint et ça bêle; les petits passent un temps infini à chercher leur mère, essaient d’en téter une au hasard et, quand ce n’est pas la bonne, celle-ci le chasse impitoyablement en grondant, toutes dents dehors. On ne voit par contre jamais une mère à la recherche de son petit.

VOYONS?!

Il paraît que la mère allaite le petit pendant 11, 12 mois, et que ce n’est qu’alors que ce dernier va apprendre à nager.

Durant tout ce temps, la mère peut partir de 12 à 72 heures à la recherche de nourriture, et le bébé reste là, sur la plage, à l’attendre.

En tout cas.

On part demain pour Quito, adiós Galápagos.

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Grand-maman

Aujourd’hui, comme hier et avant-hier et le jour d’avant, j’ai marché sur la plage et je me suis posée chez El Brujo.

Fabian et Ismaél n’ont pas tardé à me repérer et m’ont tout de go proposé une autre partie de dominos.

Bien sûr, j’ai accepté, et bien sûr, j’ai perdu. Leur façon de jouer favorise inévitablement celui ou celle qui a commencé, et je ne commence jamais, et je suis trop contente de féliciter el gañador, qui est toujours Fabian, le plus petit.

On a aussi joué AVEC les dominos, et vous n’avez pas idée de tout ce qu’on peut faire avec ces petits blocs de bois.

Au bout d’un moment, les enfants m’ont signalé la présence de leur abuela (leur grand-mère).

Ils me l’avaient déjà présentée, mais j’avoue que, parmi toutes les personnes qui arpentent la plage pour vendre leurs petites choses, je m’y perds parfois.

Aujourd’hui, donc, elle s’est assise un peu avec ses petits-fils et moi. Je ne l’oublierai plus, désormais. Son sourire tout encadré d’argent, comme ça se fait beaucoup en Amérique latine, son regard fatigué, le sac de plastique dans lequel elle transporte les animaux de feutrine brodés qu’elle offre à vendre — girafes, lions, licornes, oiseaux…

Elle s’appelle Angelina. Elle ne parle pas espagnol, ou alors seulement quelques mots.

Fabian et Ismaél nous servent d’interprètes.

Elle a 56 ans. Elle a eu sept enfants, trois filles et quatre garçons.

J’aurais dû mentir quand elle m’a demandé mon âge.

Elle m’a regardée d’un air incrédule, m’a demandé si je n’avais pas, moi aussi, mal au dos, à la tête, aux os…

Je n’ai rien trouvé d’autre à répondre que oui, bien sûr, un peu. On est restées là sans rien dire, et puis elle est repartie de son air las, parce qu’il fallait bien travailler.

Les enfants avaient envie de se baigner. C’était la première fois que je les voyais aussi joyeux, disponibles. Peut-être parce que c’était vendredi.

« Vous avez la permission de vous baigner?, ai-je demandé.

— Je vais appeler ma mère pour lui demander, a dit Ismaél. On a essayé avec mon téléphone, mais on est tombés dans le buzón (la boîte vocale), dont personne ne semble se servir ici.

Ismaél a donc couru au resto où travaille sa soeur pour demander la permission. Il est revenu tout essoufflé, triomphant, et les deux se sont déshabillés en deux secondes, ne gardant que leur short, pour se jeter à l’eau comme deux petits chiens fous.

C’était beau à voir.

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Bucerías

Cette photo, c’est ce que je vois de mon balcon.

J’entends caqueter des poules tandis que ces messieurs les coqs font des vocalises en prévision du Grand Réveil de demain matin.

Quelques chiens jappent ici et là.

Une cloche fait entendre son timbre un peu fêlé.

Des ballades sucrées émanent de la maison d’en face.

Ces bruits de vie me remplissent de joie. Je n’aurai pas ce soir à enfoncer des bouchons dans mes oreilles pour échapper au vrombissement constant de la circulation qui sévissait à Puerto Vallarta.

En fait, je regrette surtout de ne pas pouvoir laisser ouvertes porte et fenêtres ce soir pour les entendre tous: il fait une chaleur de four, et dormir sans la clim sera impossible.

Ça cuisait déjà sérieusement quand je suis arrivée, vers midi. Après avoir posé mon petit bagage dans ma chambre et repris une température normale, je me suis aventurée dans les rues incroyablement pentues et bossues de mon quartier pour acheter de l’eau et quelques fruits — deux bananes, une mangue, trois de ces minuscules limettes si juteuses, et aussi un légume que je n’avais jamais vu de ma vie, un jícama.

J’ai demandé à la dame ce que c’est et comment on l’apprête. Elle m’a expliqué que ça se mange surtout cru, avec du sel et du jus de lime (y a-t-il quelque chose, au Mexique, qui se mange sans sel ni jus de lime?).

Quand je suis rentrée, j’ai montré ça à Manuel, le proprio de la maison où j’habite, qui s’est fait un plaisir de me donner du sel et un couteau pour éplucher, et qui m’en a appris un peu plus sur le jícama (à commencer par la prononciation avec le bon accent au bon endroit).

Le goût et la texture du jícama m’ont rappelé ceux des pommes de terre de mon enfance, tout juste extirpées du jardin de mon papa et qu’on mangeait à la croque-au-sel.

J’ai donc grignoté ça sur mon balcon en lisant, parce qu’il n’était plus question de ressortir. Il faisait si chaud que je me serais consumée au bout de quelques mètres sans laisser d’autre trace qu’une petite flaque d’eau vite évaporée.

J’ai résolu de descendre à la plage vers 16h pour me baigner dans le Pacifique et, accessoirement, boire une bière: les bars de plage sont le seul moyen d’avoir de l’ombre et de se baigner sans s’inquiéter des biens qu’on laisse sur place.

Et puis il y a de l’ambiance!

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À la plage

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La pêche

Dimanche matin à Cotonou, les églises de toutes confessions (mais surtout pentecôtistes ou évangéliques) tonitruent à qui mieux mieux. Le pasteur postillonne dans un mauvais micro branché à de mauvais haut-parleurs, les fidèles chantent des cantiques qui semblent ne finir jamais, accompagnés souvent par un piano électrique réglé à «autoplay» . Rien que dans notre rue, il y a trois de ces églises à portée d’oreille.

Dimanche dernier, au bout de deux heures de ce régime digne de Guantanamo, nous nous sommes enfuis vers la plage (à 10 minutes de marche).

De lourds nuages noirs menaçaient, mais tout valait mieux que cet assommant délire religieux. Arrivés au bord de la mer, nous avons aperçu au loin des gens arc-boutés les uns derrière les autres le long d’un câble. Nous nous sommes approchés pour voir ce qu’ils faisaient.IMG_0807

Ils étaient en train de ramener un immense filet de pêche, qui devait bien faire en tout deux ou trois kilomètres de longueur. Hommes, femmes, enfants, tous s’y étaient mis. Les hommes rythmaient les efforts avec la version africaine du «ho-hisse !», le chef allait d’un groupe à l’autre, criait des ordres pour orchestrer la manœuvre, houspillait les petits qui se mettaient dans ses jambes.
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MonChéri a eu tôt fait de se joindre à l’effort collectif, sous l’œil réjoui de ses nouveaux camarades. J’espérais bien que cela me donnerait un passe-droit pour faire des photos, mais non: les gens sont convaincus que nous voulons exploiter commercialement leur image et refusent catégoriquement de se faire tirer le portrait même si on le leur demande gentiment. Généralement, quand j’explique que je travaille ici et que je veux montrer le Bénin à ma famille et à mes amis, tout change. Mais là, j’aurais eu, quoi? Une bonne centaine de personnes à convaincre? Je me suis résignée… ou presque: j’ai quand même réussi à voler quelques photos, que je mettrai en ligne quand j’aurai une meilleure connexion.

Toujours est-il que les gens peuvent mettre six ou sept heures à tirer le filet hors de l’eau, dans une forte houle et un ressac meurtrier. Les prises sont ensuite distribuées à ceux qui ont collaboré à cette corvée collective, ou alors elles sont vendues, et l’argent est réinvesti dans la communauté. Ce matin, la pêche n’a pas été très bonne – peut-être 300 kg de poissons, en majeure partie minuscules (qui seront frits et mangés entiers), quelques énormes gambas et un mérou de taille respectable. Tous ont encerclé cette modeste manne et l’ont examinée, évaluée, commentée pendant de longues minutes. Un jeune homme a empoché trois ou quatre étoiles de mer, des enfants ont glané les petits poissons épars dans les mailles.
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Des femmes ont commencé à arriver, se sont assises en groupe pour attendre la distribution. Deux d’entre elles avaient des colliers de coquillages blancs croisés sur leur poitrine nue, la taille ceinte de pagnes identiques. Elles avaient l’air de sortir d’un livre d’histoire. J’aurais aimé pouvoir les photographier, mais je n’ai pas osé.

Tout ça semblait s’organiser comme par magie, dans des gestes sans doute millénaires, répétés bien plus par tradition, par besoin de cohésion, que pour ce qu’ils rapportent vraiment. M’est revenue en mémoire cette vieille métaphore qui dit: «Donnez un poisson à un homme, vous le nourrissez pour la journée. Apprenez-lui à pêcher, vous le nourrissez pour la vie.»

Cela m’a toujours paru extrêmement condescendant, mais j’ai trouvé ce jour-là que c’était particulièrement mal choisi, voire imbécile. S’il y a une chose que nous ne pouvons très certainement pas apprendre à ces gens, ce sont les gestes de survie.

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Jeudi soir sur la plage de Cotonou

C’est une plage, mais c’est presque un désert: de la rue à la mer, il y a bien un demi-kilomètre de sable jaune et nu. La mer s’y jette avec fureur et emporte régulièrement avec elle un baigneur trop téméraire.

Le côté rue est bordé de bouibouis où l’on peut manger ou prendre une bière sous une paillote, assis à des tables de plastique blanc que la serveuse essuie nonchalamment avant de prendre les commandes. Elle vous apporte ensuite les bouteilles de bière (je renoue avec les «quilles» de ma jeunesse!) qu’elle décapsule devant vous, et pose aussi sur la table des gobelets de métal pourvus d’un couvercle, semblables aux petites théières de nos restaurants. J’ai trouvé cela étrange jusqu’à ce que les mouches commencent à nous tourmenter. Hop, tu remets la capsule sur le goulot de ta bouteille, et tu poses le couvercle sur ton gobelet. Fini les mouches! (Pas vrai, pas fini, mais au moins ne peuvent-elles plus poser leurs sales pattes là où l’on doit poser les lèvres.)

De la musique (percussions surtout) nous parvient de l’autre côté de la rue; une odeur de feu de bois et de cuisson flotte dans l’air lourd que rafraîchit un peu le vent du large.

Des enfants jouent dans les balançoires, un bébé tout nu pleure avec constance près de sa mère, qui le console placidement.

À la table voisine, des femmes en boubou coloré parlent au cellulaire.

Deux ou trois chiennes errantes, langue et mamelles pendantes, traînent de notre côté, attirées par l’odeur des brochettes de mouton que nous avons achetées plus tôt d’un marchand touareg. Vers la mer, il y a un match de foot sérieux, les joueurs en vrai uniforme, les spectateurs en délire debout de chaque côté du terrain.

Un prêtre pentecôtiste en soutane blanche marche vers les toilettes publiques, s’arrête juste à côté, trousse tranquillement sa soutane pour pisser dehors pendant que ma collègue Cécilia le fusille du regard (bien en vain).

Un petit garçon va de table en table, un grand bol de plastique bleu sous le bras. Il vend des oeufs durs. Dans le bol, avec les oeufs, il y a aussi un petit pot de piment en poudre, du sel, des serviettes de papier. Il s’approche de notre table, muet, ses grands yeux sombres et purs comme un lac de montagne.

Je lui demande son nom, son âge. Il a 8 ans.
– Tu vas à l’école?
– Oui.
– Ça te plaît?
– Oui. (Ces «oui» ont toujours un ton un peu interrogatif, comme quand on n’est pas certain de donner la bonne réponse.)
– Et pour qui travailles-tu, mon petit?
– Pour maman.
– Ah, bien! Et où est-elle, ta maman?
– Là, derrière. (Il fait un signe de la tête, vers un point quelconque, par-dessus son épaule. Je ne vois que la foule des badauds indifférents. J’espère qu’il dit vrai.)
– Et tu as vendu beaucoup d’oeufs, aujourd’hui?
– Oui. (Rien n’est moins sûr.)
– Tu es bien courageux, tu sais.
– Merci.
– Allez, je te laisse travailler.

Plus tard, alors que la nuit tombait, il est revenu vers moi: «Donne-moi 100 francs pour acheter du pain.»

Comment refuser? Et comment donner 100 francs à tous ceux qui le demandent?

Nous sommes rentrées à pied doucement, Cécilia et moi, dans le bruit des motos et les vapeurs d’échappement, en contournant les flaques laissées dans les rues de sable par les pluies de la veille.

***
Plus trivialement, une fois rentrée chez moi, en usant du fil dentaire avec peut-être un peu trop d’enthousiasme, je me suis descellé une couronne (il me semble que ça m’arrive constamment). Il a donc fallu, ce matin, que je trouve in extremis un dentiste à Cotonou susceptible de réparer la chose le jour même.
J’ai trouvé, ça m’a coûté 20 000 francs CFA, soit environ 40$. OK, j’ai eu l’impression qu’il me collait ça avec de l’epoxy et que j’aurais pu faire la même chose avec un peu d’audace, mais j’exagère sans doute. En tout cas, j’espère que ça tiendra: on reçoit ce week-end tous les représentants outremer d’Oxfam. Me voyez-vous, moi la nouvelle conseillère en communications, faire des risettes avec une incisive en moins à toutes ces personnes venues des quatre coins du monde? Hé. J’ai ma fierté.