La semaine dernière, Francisco m’a proposé de m’emmener voir les salines, des marais d’où l’on extrait du sel depuis bien avant l’arrivée des Espagnols.
Nous sommes donc partis tôt un matin sur son antique moto, avec pas de casque évidemment, et nous avons parcouru les rues poussiéreuses et endormies du village jusqu’à cette étendue aussi vaste que désolée.
La teinte rosée de l’eau est due à un minuscule crustacé appelé artémie, dont se nourrissent les flamants roses – d’où leur couleur à eux aussi.
Les ouvriers exécutent un vrai travail de forçats. Ils passent leurs journées dans l’eau salée jusqu’aux genoux, récoltent le sel à la main ou, au mieux, avec un genre de passoire. Puis ils doivent tirer le chaland jusqu’à la rive, où ils déchargent le sel dans une brouette, qu’ils poussent ensuite jusqu’au tas où le contremaître compte les brouettées de chacun, pour la paie. Chaque brouette contient 70 kg de sel et rapporte 7 pesos (environ 4$) à l’ouvrier.
Il y a des vies plus dures que d’autres, disons…
Francisco me montre un ojo de agua – un puits naturel d’eau douce –, étonnant au milieu de toute cette eau salée.Les femmes rincent le sel pour le débarrasser de ses impuretés.
Mine de rien, il se passe tellement de choses ici, dans ce petit quotidien que j’observe au microscope, que je me décourage de les conter toutes.
En écrivant cela, je crois que je viens de commettre un hispanisme, parce que je me parle sans cesse en espagnol et que je ne sais plus très bien comment construire mes phrases, ni en français ni en anglais. Je vous ai dit, je pense, que je me suis fait une nouvelle amie en la personne de Michelle, une franco-ontarienne avec qui je parle trois langues en même temps (et elle aussi). Ça crée parfois des courts-circuits dans mon vieux cerveau, imaginez-vous donc.
Aujourd’hui, nous étions invitées au repas du dimanche (el almuerzo, qui se prend vers 15h). Ce fut un incroyable festin de poisson frais et frit, auquel j’ai modestement participé en coupant très finement des tomates et des oignons pour el pico de gallo.
Au début, nous n’étions que quatre à table: Jaqui (notre hôtesse), Michelle, Maggie (nouvelle pensionnaire). et moi.
Je trouvais que nous avions préparé BEAUCOUP trop de nourriture, mais Jaqui connaît son monde: avant longtemps, nous nous sommes retrouvés une bonne douzaine de personnes à table. Son fils Juan Luis et sa délicieuse Tanya; le frère de Francisco, sa femme et leur fils; et d’autres personnes dont j’oublie le nom et le lien de parenté avec mes hôtes.
À la fin de la journée, Jaqui m’a proposé una limpieza. Un rituel censé chasser le mal (quel mal? Tout le mal. Douleurs, chagrins, malchance, name it). J’ai dit oui, je ne pouvais pas dire non, mais j’ai aussi dit gentiment que je suis une sceptique impénitente, juste pour me dédouaner.
Ça fait que j’ai eu ceci:
En tout cas.
Il paraît que je suis moi aussi un peu sorcière parce que je peux mettre ma main au feu sans me brûler (voir la fin de la vidéo). Or je sais que, comme toutes les personnes qui cuisinent beaucoup, j’ai mis mes mains au feu tellement souvent qu’elles sont un peu blindées.
Mais je ne vais pas commencer à contester les croyances de Jaqui.
Elle est formidable de gentillesse et de générosité, ainsi que son mari, Francisco (avec qui j’adore parler de politique). Ils nous reçoivent véritablement comme des amies de la famille, je n’ai pas vu ça souvent.
Ma soeur me demande: «Tu restes là encore 10 jours, t’as pas peur de te tanner?»
Euh, non.
Mes logeurs sont absolument adorables, je me sens comme une amie de la famille. Ma «coloc», Michelle, est la meilleure compagne qui soit.
La mer est à une minute de marche, il y a un petit resto de plage juste au bout de la rue, où Michelle et moi avons établi notre quartier général. On y sert un ceviche de la mort et des piñas coladas d’un demi-litre pour trois fois rien, et j’y ai dégusté hier un vivaneau frit qui m’a enchantée.
Comme d’habitude, je suis obsédée par la nourriture. Des douze mille façons d’apprêter les tortillas, mes préférées restent les tacos de cochinitapibíl et les panuchos (tortilla épaisse farcie de frijoles puis frite et garnie au choix de porc, de poulet ou d’oeuf). Je n’ai pas encore essayé le pan de cazón, une spécialité du Yucatan faite de tortillas empilées à la manière d’une lasagne, en alternance avec du requin effiloché et des frijoles, puis couvertes de sauce tomate.
L’art de manger tous les jours la même chose sans avoir jamais l’impression de se répéter!
Panuchos
Jaqui
Ma logeuse, qui travaillait en comptabilité, est aussi guérisseuse et quelque peu sorcière (une bonne sorcière). À tout bout de champ, on sonne à sa porte pour une consultation. Elle peut vous lire les cartes, vous faire une limpieza pour vous débarrasser des mauvais esprits, vous prescrire des herbes et des potions… Elle fabrique aussi des savons et des encens, et elle prépare une pâte de tamarin qui m’a presque jetée à terre.
Elle m’a proposé tout à l’heure une soupe divine qu’elle venait de mitonner, puis un morceau du poulet rôti qui avait servi à faire le bouillon. Je ne connais pas d’hôtel où l’on soit si bien traité.
Chaleur
Bizarrement, la chaleur ne m’incommode que peu, ici, moi qui en souffre tant chez nous. Évidemment, on apprend assez vite que sortir entre 11h et 14h, dans ces rues écrasées de soleil, ne relève pas de la meilleure stratégie, à moins que ce ne soit pour aller s’écraser soi-même à l’ombre au bord de la mer.
Mais on finit toujours par devoir sortir: cette fois, j’avais besoin d’un maillot de bain, les deux que j’ai emportés étant sur le point de rendre l’âme, épuisés par le sel et le soleil, je suppose. J’ai trouvé un deux-pièces fort acceptable pour 160 pesos (12$), ça devrait faire l’affaire.
Et chaleur ou pas, j’adore me promener dans ces rues où je remarque chaque fois quelque chose de nouveau.
Elle ne viendra plus se poser près de moi à exactement un bras de distance, ses petites pattes blanches repliées sous elle, les yeux mi-clos, sublime incarnation de féline félicité.
Je ne la verrai plus, aplatie dans le gazon comme une résistante qui se prépare à faire sauter la limousine d’un dictateur, en train de se faire accroire qu’elle pourrait capturer un écureuil.
Je n’entendrai plus sa clochette tintinnabuler quand elle accourait au son des croquettes qui tombaient dans la gamelle.
Elle a mangé son dernier mulot l’automne dernier – un minuscule souriceau pas plus gros que mon pouce.
C’était juste après le chaos qui avait bouleversé tout notre environnement, à cause de travaux que j’ai dû entreprendre bien malgré moi et qui m’ont obligée à virer la maison sens dessus dessous.
La pauvre Sissi ne reconnaissait plus rien, elle errait à travers les pièces en miaulant de toute sa petite âme.
Je ne me suis aperçue que quand nous eûmes été relogées en attendant la fin des travaux qu’elle souffrait de diarrhée (humiliation ultime pour n’importe quel chat, imaginez pour une impératrice).
J’espérais que, en regagnant peinardes nos pénates, elle retrouverait la paix de l’esprit et du corps.
C’est pourquoi, quand elle a capturé et croqué ce mini-mulot (ou était-ce une musaraigne?), mon coeur s’est quelque peu réjoui de voir que l’impératrice avait recouvré ses facultés.
Mais je m’illusionnais.
Elle s’est mise à perdre du poids, beaucoup trop de poids. Et la diarrhée a empiré.
Je vous résume la suite: visites chez la vétérinaire, analyses de sang, de selles, d’urine, antibiotiques (trois sortes), antiémétique, légère amélioration, nouvelle baisse de tonus, nouveaux médicaments…
Et toujours cette diarrhée littéralement explosive, qui la faisait miauler désespérément au moment de devoir s’y soumettre.
À la fin, elle ne mangeait plus que si je m’asseyais à côté d’elle pour lui donner des croquettes une à une.
J’ai essayé trois ou quatre sortes de croquettes, plusieurs poudres de perlimpinpin pré ou probiotiques, les pâtées les plus fancy, le meilleur thon en conserve, la nourriture crue pour chats, le poulet bouilli, l’huile de saumon sur les croquettes…
Rien. Elle ne voulait rien.
Avant-hier seulement, elle a mangé du thon cru avec ce qui m’a semblé un peu d’appétit. Mais déjà, depuis quelques jours, elle ne sortait plus de «sa» chambre que pour parcourir la maison en miaulant jusqu’au moment fatidique de devoir aller à la litière, puis retourner se lover sur son coussin jusqu’à la crampe suivante.
Alors ce matin, j’ai pris mon courage à deux mains et mon téléphone de l’autre pour appeler la clinique. J’ai mis Sissi dans son panier de transport. Elle a miaulé sur un ton que je n’avais jamais entendu auparavant, qui m’a crevé le coeur. Puis elle s’est tue.
Je n’ai jamais conduit aussi lentement de ma vie. Tous les stops religieusement exécutés, les feux jaunes anticipés un coin d’avance, le passage cédé aux piétons même pas engagés. Je n’ai pas arrêté de parler à Sa Majesté, pour lui dire à quel point je l’aimais, que tout irait bien, que ça ne ferait pas mal et qu’elle avait fini de souffrir.
C’était aussi pour m’en convaincre, je suppose.
Je me suis garée, j’ai pris tout mon temps pour payer ma place de stationnement avant de nous extirper de la voiture.
Il faisait 15 en dessous de zéro, avec un vent aigre qui gelait mes larmes sur mes cils.
J’ai traversé la rue, j’ai poussé la porte de la clinique. On nous attendait.
Ma douce guerrière a résisté à la sédation aussi longtemps qu’elle a pu. Dans son petit corps amaigri, la dose aurait dû agir en quelques minutes, mais la vigilance dont elle a dû faire preuve dès les premiers instants de sa vie est aussi ce qui l’a quittée en dernier.
La technicienne a enfin pu raser doucement sa petite patte. Elle a dû chercher un moment pour trouver la minuscule veine où instiller le dernier médicament.
Et voilà, c’était fini.
J’ai beaucoup pleuré et je pleure encore.
Je sais bien qu’il y a des choses infiniment plus tristes et plus graves que la mort d’une chatte qui a d’ailleurs eu une très belle vie, mais là, je me donne le droit d’avoir de la peine juste pour ça.
De retour bientôt à notre programmation habituelle.
Ça m’arrive tout le temps quand je rentre de voyage: je ne pense qu’à reproduire ce que j’ai mangé, une manière comme une autre de prolonger le bonheur d’avoir été ailleurs, de ralentir l’atterrissage, de continuer de rêver.
Mais on dirait que c’est plus grave et incurable dans le cas de l’Italie.
Je suis donc allée vendredi à la Baia dei formaggi, puis à la boucherie Capitol (au marché Jean-Talon). J’ai acheté de la guanciale aux deux endroits (pour comparer, tsé), à un prix qui me fait presque pleurer quand je pense à ce qu’on m’a confisqué à la douane.
Et je pleure carrément quand je pense que ça a fini aux poubelles.
Parce que non, les douaniers canadiens ne gardent pas ça peur eux, hein, franchement. On n’est pas dans une république de bananes.
Ils doivent avoir souvent envie de pleurer eux aussi.
J’ai au moins réussi à faire rire celui qui m’a confisqué ma guanciale et mon prosciutto quand je lui ai dit que je reviendrais fouiller dans les poubelles pendant la nuit.
Il était presque aussi beau, gentil et poli que mon propre fils. Ça console.
Bref, je vous le dis et vous le répète, ne rapportez au Canada aucune sorte de viande, fût-elle salée, séchée et emballée sous vide, en pensant que c’est légal: ça ne l’est pas. Après, si vous avez une âme de gambler, vous pouvez toujours essayer de passer ça en douce, en espérant de ne pas faire l’objet d’un contrôle aléatoire. Si vous vous faites prendre, vous risquez une grosse amende, mais pire: vous serez fiché à la douane comme un trafiquant de cocaïne (j’exagère, mais pas tant que ça).
Vous ferez bien ce que vous voudrez, mais vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.
Je peux en tout cas vous affirmer que nos tomates en conserve Aylmer ou autres n’arriveront jamais à égaler le goût et la qualité des tomates italiennes, c’est comme ça. La passata, pareil,
Et les pâtes, aaahhh, mon doux, les pâtes! Sont pas toutes égales devant Dieu et les Hommes, oh que non! J’ai acheté hier chez Milano un paquet de spaghettone qui m’a coûté trois fois un paquet de Barilla, mais qui m’a procuré au moins six fois plus de bonheur.
J’avais fait unragù alla bolognese du feu de Dieu, un truc tout simple qu’on ne peut absolument pas rater.
J’ai dû être italienne dans une vie antérieure. Il me manque juste une famille nombreuse.
Je pense que je n’ai jamais eu autant de mal à me réadapter après un voyage en Europe.
Bon, c’est vrai, je ne suis rentrée que depuis trois jours. Mais quand même. Il fut un temps où je passais à travers ça comme l’eau des spaghettis à travers une passoire. Mais on ne rajeunit pas, hein?
Je me surprends à me lever dès 7h30 le matin avec une faim d’ogresse, j’ai envie de faire une sieste à 10h et de manger des pâtes à 5h de l’après-midi, je me retiens à deux mains pour ne pas me coucher à 7h du soir.
Il est vrai que la Sissi me réveille au beau milieu de la nuit en me léchant le visage, les mains, les épaules (tout ce qui dépasse de la couette, en fait) jusqu’à ce que je finisse par acheter la paix en lui donnant une avance sur ses croquettes du jour. Quand je vous dis que j’ai créé un monstre…
Mais qui suis-je pour la juger? Moi aussi, je ne pense qu’à manger. Des rigatoni all’amatriciana, des spaghetti alla bolognese, alla puttanesca, all’arrabiata ou alla carbonara…
J’ai trouvé un site italien où on donne les recettes de base de ces grands classiques. Allez voir ça. Même si c’est en italien, vous allez comprendre qu’on n’a rien compris quand on entasse une montagne de spaghettis dans une assiette et qu’on la couronne ensuite de sauce.
En tout cas.
Là, il est 20h, je m’accorde le droit de me coucher.
Pot-pourri, c’est le nom du resto où j’ai mangé hier soir. Je suis arrivée là bien trop tôt, le propriétaire m’a priée de revenir vers 19h et m’a conseillé un endroit où aller prendre l’apéro en attendant, le Bar dei Cesaroni. J’avais vu passer ce nom sur Google Map (devenu mon meilleur ami), ça semblait sympa selon les avis des clients.
Le bar doit sans doute sa popularité au fait qu’il a servi de lieu de tournage dans une télésérie éponyme qui a eu énormément de succès, je ne vois pas autre chose: le patron a une mine parfaitement patibulaire, et les deux femmes qui travaillent avec lui (sa mère et sa soeur? ou sa femme et sa belle-mère?), édentées, boiteuses, bilieuses, pas ragoûtantes, ressemblent à deux maquerelles de fond de bidonville. On aurait dit une scène d’Affreux, sales et méchants! Je me suis bien amusée à observer cette faune qu’on ne verrait jamais dans le Trastevere, devenu un quartier bien trop chic et de bon goût.
En tout cas. Je suis retournée au Pot-Pourri à 19h pile. Il était bien sûr encore trop tôt (les Italiens ne se mettent jamais à table avant 20h, 20h30). Mais j’avais faim, j’avais froid, je voulais un bon gros plat de pâtes bien chaudes. J’étais la seule cliente dans cette grande salle aux tables nappées de vichy rouge et blanc où un jeune homme d’origine sri-lankaise lavait nonchalamment le sol de terrazzo. (Les Sri-Lankais comptent pour le tiers de toute l’immigration en Italie, on les voit partout dans les petits emplois modestes dont personne ne veut.)
Le chef et son comparse portaient des polos qui avaient dû être blancs un jour, maculés de taches de graisse et de sauce tomate à croire qu’ils n’en changent jamais. J’ai eu une pensée pour nos inspecteurs de la salubrité, qui auraient sans doute fait une commotion cérébrale en voyant ça. Et je vous passe les détails sur l’état des toilettes.
Mais ooohhh! Ces rigatoni all’amatriciana tout fumants, qu’ils étaient bons! Que j’ai bien mangé! Et que le patron était gentil! Ça compte plus que tout le reste, non?
Je suis sortie de là repue et contente, j’ai très bien dormi, merci la vie.
Je pars demain, j’avoue que j’ai un peu hâte parce que cette poussée de variant omicron me donne l’impression de courir sur un pont en flammes. En attendant, Paola m’a fort gentiment conviée à souper avec elle, ça me fait grand plaisir et ça me gêne tout à la fois, parce qu’elle va devoir subir ma pauvre conversation de bègue analphabète et sourde. Peut-être qu’un verre de vin ou deux vont m’aider?
L’huile d’olive et les confitures sont faites, les patates sont rentrées, le vin est en cuve (mais on le boit déjà, il est violet, sucré et bleuit les lèvres). Seuls restent les fruits grenus des arbousiers (à ne pas confondre avec ceux de l’argousier), quelques coings et, bien sûr, les nèfles (qu’on appelle aussi kakis), accrochées aux arbres nus comme autant d’ornements de Noël.
On brûle au jardin les ramilles des oliviers, ça crépite et ça sent bon.
L’été a été chaud et sec: on a perdu la moitié des olives; les tomates n’ont donné qu’une fraction de la passata nécessaire pour passer l’hiver; plusieurs ceps de vigne ont séché sur pied. Les petits raisins noircis et secs comme des olives qui pendent encore à leurs branches nous rappellent douloureusement que cet été est à oublier, en somme.
Il fait froid dans la maison, comme dans tous les pays où l’électricité et le gaz coûtent une fortune. Je m’habille donc de couches superposées: t-shirt, cardigan de mérinos, laine polaire, manteau de duvet, écharpe. Je mets aussi sur mes genoux une couverture, et j’ajouterai bientôt un caleçon sous mon jean. Je garde pour Venise mes dernières armes: un chandail de cachemire et un parka imperméable.
Le bois est pourtant déjà dressé dans l’âtre dès le matin, prêt pour le feu du soir, mais Tommaso ne l’allumera qu’à 17h30. Non pas par économie, mais par habitude, comme pour atteindre la quintessence du réconfort.
Nous, les supposés «Nordiques», sommes des mauviettes.
Je récapitule un peu: j’ai passé la journée de vendredi à baguenauder dans les vieux quartiers du Trastevere et de l’ancien ghetto (je vous invite fortement à cliquer sur ce lien pour comprendre l’origine du mot et du concept).
Au hasard de ma promenade, je suis tombée sur une trattoria, Da Enzo, qui sert notamment l’un des plats emblématiques de la cuisine judéo-romaine, l’artichaut frit, que je voulais absolument goûter.
Ça ouvrait à peine, il était midi et quart, il y avait déjà un peu de monde mais encore assez de place pour tous et donc pour moi. J’ai demandé une table sans tergiverser, j’ai commandé, boum: carciofo alla giudia, avec des croquettes de morue farcies à la mozzarella et un verre de vin blanc.
J’ai mangé ça avec délectation (l’artichaut frit, wow, quelle formidable et délicieuse invention!) en prenant tout mon temps, tandis que la file des amateurs s’allongeait dans la rue. Quand je suis sortie, ils étaient bien 30 ou 40 à attendre une table.
Au mois de novembre.
En pleine pandémie.
Imaginez en temps dit «normal».
En tout cas.
J’ai donc quitté Rome hier matin, et je n’en étais pas fâchée. J’en ai bien profité, mais disons que ce n’est pas une ville reposante.
Et puis ma logeuse est un animal rare. Elle se présente comme une chanteuse classique. C’est sans doute nouveau (aussi nouveau que sa photo sur Airbnb est ancienne). Le soir, dans son salon (je dors dans ce qui est normalement sa chambre), elle répétait des chants de Noël en faussant horriblement (Minuit, chrétiens, Mon beau sapin, etc.) tout en piochant sur un piano dont elle essayait de tirer à tâtons les bonnes notes. Je me suis empêchée de lui venir en aide, moi qui suis une cancre finie en musique.
J’ai eu souvent l’impression de la déranger, même si elle se prêtait volontiers à la conversation, comme on se prête à une obligation.
Enfin, j’avais bien hâte de voir Grazia et Tommaso, de vieux amis que j’ai connus grâce à Pierre il y a plus de 20 ans. Ils m’attendaient à midi avec une carbonara de la mort et leur inextinguible gentillesse, dans leur maison où règne un bordel aussi invraisemblable que permanent.
Il y a ici un vieux labrador dépendant affectif qui a peur de l’eau et treize chats de toutes les couleurs, des livres et des disques sur tous les murs; des bidons, des cuves, des cruches, des bouteilles et des bocaux vides dans tous les coins (pour l’huile d’olive, le vin ou les confitures); des vêtements sur chaque fauteuil, des trucs et des machins partout. Les interrupteurs sont systématiquement posés du mauvais côté des portes (ou alors toutes les portes s’ouvrent à l’envers), l’évier est toujours plein de vaisselle, et Grazia règne là-dessus, imperturbable, pendant que Tommaso regarde le foot à la télé ou s’occupe du jardin.
Grazia est intarissable, je dois parfois lui demander de ralentir le débit quand elle me parle en italien, ce qu’elle fait volontiers, quand elle ne passe pas au français, avec son accent tout roucoulant.
De mon côté, je commence à pouvoir formuler quelques phrases à peu près cohérentes – je vais finir par y arriver et par trouver les interrupteurs sans tâtonner.
Grazia et moi partons jeudi pour Venise.
Ce sera tout pour ce soir.
Je vous mets des photos en vrac: la cour intérieure d’une maison du Trastevere avec, sur le seuil, les noms des personnes qui y habitaient avant d’être emportés par la Shoah:
Le forum et des amoureux devant la fontaine de Trevi:
Elle s’en va. J’ai compris qu’elle s’en va en Italie. J’sais pas où c’est, mais elle a pas le droit de me faire ça.
Elle me dit que quelqu’une va venir vivre ici à sa place, dans MON château, pour s’occuper de moi.
Je veux bien, mais qui? Est-ce que je vais pouvoir la réveiller au milieu de la nuit pour avoir des croquettes?
Ben oui, c’est clair que je vais la réveiller. Mais est-ce qu’elle VA SE LEVER pour me donner des croquettes? Est-ce qu’elle va m’ouvrir la porte pour me laisser sortir, et m’appeler ensuite comme une perdue pour que je consente enfin à rentrer?
Rien n’est moins sûr.
La tatie arrête pas de dire que c’est fini, tout ça. Que l’hiver s’en vient et que ça va devenir ingérable, et que je ferais mieux de m’habituer à rester en dedans. Elle me rationne, me raisonne, me sermonne.
Ah ouais? Et ma nature profonde, alors? J’vais devoir rester devant la fenêtre à faire ekekekekeke comme une débutante?
VOYONS!
En tout cas, la tatie prend ça au sérieux. Je l’ai jamais vue s’activer autant. Elle arrête pas de s’agiter. Lave ci, lave ça, tous les tiroirs et toutes les armoires, c’est le bordel dans cabane.
Et c’est sans parler du cagibi. Aaaaahhh, le cagibi! J’ai mis les pattes là-dedans peut-être deux fois dans ma vie, pour inspecter, tsé ben, et j’en suis ressortie chaque fois à toute épouvante parce qu’il régnait là un estie de plus-que-bordel que tu peux même pas imaginer.
V’là-t-y pas qu’elle a vidé la chose de tout son contenu, pour ensuite l’aspirater de fond en comble et y remettre, d’après ce que j’ai observé, à peu près le tiers de ce qu’il y avait avant.
Demande-moi pas ce qu’elle a fait avec le reste. Ça m’intéresse pas.
Ce qui me révolte, c’est le coup de cochon qu’elle m’a fait après tout ça.
Elle y a installé ma litière.
MA LITIÈRE! Crisse! T’as pas le droit de changer ma litière de place, même si j’y vais jamais, OK?
Mais bon, apparence que, tout impératrice que je sois, j’ai pas voix au chapitre.