Savoir vivre

Aujourd’hui, journée de partage et de reconnaissance avec tous les collègues d’Allpa et de Formagro, certains venus de très loin pour assister à cette rencontre de fin d’année.

Je me suis retrouvée là-dedans un peu perdue, sans trop savoir de quoi serait faite la journée — mis à part l’échange de cadeaux, qu’on appelle ici le jeu de l’ami secret.

En matinée, au cours d’une sorte d’atelier de mise en commun des savoirs, Yovana a présenté les grands principes de la coopérative. Andres a décrit les principaux enjeux auxquels fait face Allpa — commercialisation, image de marque, certification des produits, agriculture biologique et durable, sécurité alimentaire… J’ai bien dû me creuser quelques rides supplémentaires à force de concentration.

Puis nous nous sommes tous rendus chez Gaëlle, une coopérante franco-péruvienne qui habite à l’extérieur de Caraz une maison absolument invraisemblable avec son amoureux québécois et leurs deux adorables petits garçons. En chemin, nous nous sommes arrêtés chez le collègue Pedro pour mettre à cuire dans un immense four à bois une quantité industrielle de porc mariné depuis la veille par les soins de Yony et de pommes de terre que nous, les filles, avons nettoyées avec nos ongles pour cause de pas-de-couteau, pendant que les gars fendaient le bois pour le feu (on a beau dire, même dans une association où on veut combattre les stéréotypes de genre, y a des choses qui ne changent pas trop!).

* * *

Depuis que je suis ici, il me semble que tout a toujours l’air un peu improvisé. J’hésite parfois à poser des questions, si bien que je ne sais jamais exactement ce qui va se passer ni pourquoi. Et puis les choses bougent un peu ici, s’ébranlent par là, des chaises s’alignent, un repas apparaît dans un ordre aléatoire, une réunion a lieu où chacun prononce un discours incroyable de cohérence, d’émotion et de justesse, puis on se met à rire, à boire et à danser.

C’est exactement ce qui s’est passé aujourd’hui.

Nous sommes donc arrivés chez Gaëlle et Martin vers 13 h pour le reste de la journée. C’est une demeure absurde construite avec un mauvais goût absolu par un riche juif américain qui avait épousé une péruvienne. Les deux sont morts, les héritiers se chicanent sur leur tombe et, en attendant que tout ça se règle, la maison se loue pour une bouchée de pain, d’où la présence de nos deux amis dans ce lieu qui ne leur ressemble tellement pas que c’en est drôle. Les meubles de bois sculpté sont hideux, il y a des tableaux affreusement criards partout, des lustres rococo, des escaliers en colimaçon, des dorures, des vitraux, des portes monumentales… Mais il y a aussi dans le jardin des avocatiers dans lesquels les enfants se pendent la tête en bas, des citronniers, des papillons, une vue incroyable sur les montagnes alentour et un fabuleux terrain de liberté pour Ethan (6 ans) et Tim (4 ans).

On a joué comme des gamins à des jeux de gymkhana idiots; moi qui ne joue jamais à rien, j’ai bien failli mourir de rire et d’essoufflement (hé, on est quand même à 2500 m d’altitude). Puis ç’a été le moment des cadeaux. Puis non, il manquait du monde. Puis oui, tout le monde était là. Puis non, parce que la bouffe arrivait. Puis oui, enfin et finalement. Chacun a pris la parole pour décrire la personne à qui son cadeau était destiné, afin que les autres devinent de qui il s’agissait. Mon Dieu. Je peux vous dire que ces gens-là se connaissent, s’aiment, se respectent, je ne crois pas avoir jamais vu ça dans un contexte de travail.

J’ai reçu de Vanya un joli bracelet d’argent serti de huayuros, des graines rouge et noir utilisées depuis des siècles comme porte-bonheur.

J’ai fait à mon tour, en rougissant, un petit discours dans mon espagnol bancal pour dire à qui j’offrais mon cadeau. Mon ami secret s’appelle Noël, j’avais quand même un peu préparé mon truc, je n’ai pas eu l’air trop idiote.

Puis, pour souligner mon arrivée et celle de Diana (une nouvelle formatrice basée, si je me souviens bien, à Huari), tous et chacun, à tour de rôle, se sont présentés et nous ont souhaité la bienvenue à elle et moi. Une fois de plus, j’ai été confondue par la gentillesse, la générosité, la douceur, la solidarité de toutes ces personnes extraordinaires. Puis j’ai dû fouiller dans mon vocabulaire et mes verbes irréguliers pour en tirer quelque chose de cohérent. Je ne pense pas y être parvenue, mais tout le monde m’a quand même fait sentir que oui — sauf Ethan, le fils de Gaëlle et Martin, qui, avec cette inimitable candeur enfantine, m’a dit franchement que je parlais très mal. C’est pour ça que les enfants font de formidable professeurs. Je pense que je vais essayer de me faire adopter.

Ensuite, Pedro a pris la parole. Il a parlé des temps difficiles que vivent le monde et général et le Pérou en particulier. De son attachement aux valeurs que défend Allpa. De ce que nous, humains, avons à accomplir sur cette terre. À un moment, l’émotion l’a étranglé. Un long, très long silence a envahi l’assemblée. Un vraiment long silence — pas un malaise –, où chacun a simplement attendu que Pedro reprenne et termine son discours. Je pense bien que, à partir de là, j’ai été la seule à pleurer ouvertement. Je ne sais pas comment ont fait les autres.

Après, ben après, envoye la musique, et on danse et on boit.

On boit d’une manière très particulière, il m’a fallu un moment pour comprendre. On n’a pas un verre à soi. On te passe la bouteille (en l’occurrence, de la bière, mais je suppose que ça pourrait être autre chose). Juste la bouteille. Tu la prends et tu attends, parce que la personne qui vient de te la passer va tantôt te passer le verre, une fois qu’elle l’aura bu. Quand le verre arrive, tu t’y verses à boire (un peu, juste quelques gorgées), tu passes la bouteille à ton voisin, qui sait dès lors que le verre s’en vient (dès que tu l’auras vidé).

Vous me suivez?

Pas tout à fait?

Pas grave, ça viendra.

Je me dis ça tous les jours.

Yanama

fullsizeoutput_dc0Ça fait que je me suis levée à 5h30, ce matin (il y a un verbe en espagnol pour ça, c’est madrugar, «se lever aux aurores»), en prévision de notre départ pour Yanama, à quelque 90 km de Caraz, sur l’autre versant de la Cordillera blanca. On met trois bonnes heures à couvrir cette distance par un chemin pierreux qui s’insinue à travers les pics et les gorges, longe d’austères et noires parois qui font les délices des grimpeurs, traverse des paysages toujours changeants et, en cette saison, nimbés d’une brume surréaliste. Sujets au vertige et au mal des transport, s’abstenir.

J’ai même surpris Yony, qui conduit là-dedans comme un chef en fredonnant TOUTES les paroles de TOUTES les chansons qu’il a stockées sur une clé USB, je l’ai surpris à faire le signe de croix avant de partir. Au nom du Père, du Fils et du saint Esprit, puis tu baises ton pouce.

C’est pour dire.

Bon, Yony a la foi, et moi, j’ai foi en lui, alors tout est bien, je suppose.

Donc, après trois bonnes heures de ce transbahutage à travers des paysages que je n’arrive pas à photographier parce que ça ne leur rendrait jamais justice, nous sommes arrivés à l’Instituto Antonio Raimondi juste à temps pour les discours, très inspirants, des différents notables. Je ne blague pas: inspirants. On veut que les jeunes restent dans la région, se réapproprient la terre, la cultivent et en vivent. «Les temps changent, a dit mon collègue Pedro. À cela, nous ne pouvons rien. Mais nous savons que, si nous y sommes bien préparés, nous pourrons y faire face. À vous de préparer votre avenir avec les outils que vous avez maintenant.»

«La vie n’est pas meilleure ailleurs, a dit la préfète. Il n’y a pas de meilleure vie qu’ici.»

Ces jeunes sortent de trois ans de formation en entrepreneuriat agroalimentaire. Ils sont, en quelque sorte, l’avenir de la région et même du pays puisque, sans cette formation, sans l’appui des différentes parties prenantes (ministères péruviens de l’Éducation et de l’Agriculture, Allpa, Formagro, SUCO), nombre d’entre eux seraient partis en vain chercher du travail à Lima ou dans une autre grande ville. Là-bas, en général, ils ne font que grossir les rangs de ceux qui vivotent grâce à de petits boulots ingrats – vendeurs de camelote dans la rue, chauffeurs de mototaxis – et habitent des bidonvilles insalubres par définition.

Alors qu’ici… Ici, à Yanama (sans doute ailleurs aussi, mais ici!), la nature est si généreuse, si abondante, si magnifique, je n’ai pas eu assez d’yeux pour tout embrasser, tout contempler, tout absorber. Tant de beauté ne peut que rendre les gens meilleurs. Et les nourrir, de toutes les façons.

Après les discours, il y a eu un almuerzo (repas du midi) gargantuesque où tous étaient conviés, préparé par un bataillon de femmes toutes plus gentilles les unes que les autres (en fait, les gens en général sont si gentils, doux, aimables, chaleureux, je n’en reviens pas).

Puis nous avons repris la route, non sans avoir, avant, cherché dans tout le village le monsieur à qui nous voulions acheter du fromage. Il fait une mozzarella de lait cru, excusez, mais j’ai failli me rouler par terre. J’pense que je ne perdrai pas de poids au Pérou…

Bref, on a repris la route. Il avait plu abondamment, le chemin n’était plus qu’un ruisseau de boue, les montagnes étaient drapées dans une brume mouvante et opaque; il a même neigé un peu. Yony fredonnait, Pedro et José (un autre collègue de Formagro qui enseigne à l’Institut) somnolaient derrière, et moi, j’écarquillais les yeux.

À notre arrivée au bureau, à Caraz, Yovana m’a serrée dans ses bras comme une soeur, toute contente de savoir que j’avais adoré mon voyage. Un peu étourdie, j’ai marché jusque chez moi en passant par le mercado, pour acheter du pain, des oignons, du papier d’emballage pour le cadeau de l’échange de demain (une bouteille de pisco, l’alcool national, proche de la grappa, que j’offre à un collègue que je ne connais pas).

J’ai acheté aussi un sachet de pois verts fraîchement écossés, quatre minuscules petits pains légers à mourir que je vais déguster demain matin avec de la confiture de pêches, une orgie de beurre et quelques tranches de mozzarella fraîche. J’ai aussi pris en passant à la panadería un litre de lait frais, du vrai lait de vache avec la crème qui flotte à la surface, qu’on vous vend 2,50 soles (1$) dans un sachet de plastique fermé d’un simple nœud. Je l’ai transvasé dans une jarre en faisant plein de dégât. Mais OHHH. Je ne sais pas comment je ferai après pour boire d’autre lait que celui-là.

Par la fenêtre, je vois le pic neigeux du Huascaran, impérial, étincelant, qui rosit dans le couchant à travers un fouillis de fils électriques. C’est tellement beau…

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Un lac glaciaire le long de la route vers Yanama. Je jure que je n’ai pas retouché les couleurs.

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On l’aura vu brièvement en matinée…

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Le paysage derrière l’Institut Raimondi.

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C’est rien. Juste une ouverture

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Un tracteur? Pour quoi faire?

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Un joli (et premier) veau normand, issu d’une mère suisse, pour l’Institut Raimondi.

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Amour mère-fils.

Combien de temps faut-il…

… pour se déconnecter du quotidien de «là-bas»? Là-bas, c’est-à-dire Montréal, le Québec, mon autre vie? Il me semble que, tôt ou tard, je devrai cesser de lire La Presse, de parcourir quotidiennement mon fil Facebook, faute de quoi je garderai toujours un pied dans une réalité qui n’a plus rien à voir avec celle que je vis en ce moment. Déjà, je lis tout ça avec une sorte de lassitude, de distance, de désintérêt. En même temps, je n’ai pas grand-chose ni grand-monde ici à quoi me raccrocher. Un pied ici, un autre là-bas.

C’est un curieux sentiment. Une sorte de déchirement. Je n’ose même pas imaginer ce que vivent ceux qui quittent leur patrie par nécessité, par désespoir, pour des questions de vie ou de mort. Je salue leur courage, moi qui suis ici par choix, dans des conditions idéales.

Cette semaine, à Lima, en parlant avec mes collègues coopérants, je me suis rendu compte qu’ils ignorent complètement ce qui se passe au Québec. Bon, ce n’est pas non plus comme s’il s’y passait des choses passionnantes. Le ministre Barrette, le procès de Normandeau, le déneigement des rues, la CAQ, la Meute………… Oui, de loin, tout ça semble bien petit.

Sans importance.

Maintenant, je dois (je veux) trouver ce qui est important.

Vendredi soir au terminus

Au terminus de Movil, le service d’autocars qui m’emmène cette nuit à Caraz, règne en ce vendredi soir une indicible folie. Concert assourdissant de klaxons sur le boulevard à quatre voies où les taxis se disputent la chaussée avec des automobilistes qui, tous, semblent croire qu’ils sont les seuls à savoir conduire. Enfants qui courent, qui crient, qui jouent, qui pleurent. Appels de passagers retardataires, moteurs des bus qui tournent au ralenti dans une puanteur de diesel. Les hôtesses de Movil, tirées à quatre épingles dans leur uniforme rouge et gris, chaussées de cuir verni rouge aux talons aussi vertigineux que ridicules. Parents qui disent au revoir à leurs enfants. Couples d’amoureux qui s’embrassent longuement. Un type qui s’autoportraiture avec sa perche à selfie. Odeurs de nourriture qui émanent des petits stands de rue (tamales, riz frit, hamburgesas nappées de mayonnaise et servies avec les frites dans le pain, ou salchipapa, version péruvienne de la poutine, agrémentée de tronçons de saucisses à hot-dogs). La télé qui diffuse une autre de ces absurdes telenovelas criardes et mal jouées.

On annonce un énième départ pour Ayacucho. Je serais bien en peine de dire où ça se trouve. Movil n’a pas encore la gentillesse de fournir un accès internet à ses passagers en attente.

J’ai encore une grosse heure et demie à tuer parce que Mauricio, proprio avec sa femme, Ana, du gîte où je logeais, m’a exhortée à partir dès 20h pour me rendre à la gare de Movil — la circulation, selon lui, risquait d’être démente. Elle l’était, en vérité, mais il n’a fallu que 20 minutes à mon chauffeur pour m’emmener à bon port. Je lui ai laissé 2,5 soles de pourboire, il m’a gentiment fait la bise comme il aurait fait à sa grande soeur.

Ils sont sweet, les Péruviens, même à Lima.

La pile de mon iPad se meurt. La mienne, interne, aussi. Vivement le confort moelleux de mon siège no 32, et la nuit à me laisser bercer par le roulement du car dans les montagnes.

L’éloignement

Quand j’étais jeune (c’était il y a longtemps), mon frère François, pour une raison que j’ignore encore à ce jour (mais je subodore que c’était une ultime tentative de plaire à notre père), est entré au Collège militaire royal de Saint-Jean. Il avait quelque chose comme 17 ans. J’en avais probablement un peu moins de 14.

Mon père me disait toujours de lui écrire parce que, quand on est loin, rien ne fait autant plaisir que de recevoir des lettres de ceux qui nous sont chers. Il en savait quelque chose, lui qui avait passé de longs mois à manger de la misère dans des camps de bûcherons dans le nord de l’Ontario, puis en Angleterre et un peu partout en Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale, puis à Brandford (Ontario), alors qu’il était fou amoureux de celle qui allait devenir ma mère, à laquelle il écrivait presque chaque jour sans presque jamais de réponse.

Je résume, hein.

Ça fait que j’ai écrit ce que je crois être une innombrable quantité de lettres à mon frère, parce que déjà j’adorais écrire, mais aussi à cause de ce que m’avait dit papa: quand on est loin, on a besoin de ça. Je ne sais pas si mes lettres ont fait à mon frère le bien que je lui souhaitais, mais j’ose croire que oui.

J’écrivais aussi à ma mère, qui était hospitalisée à Québec. J’écrivais à des correspondants algériens, à des cousines qui s’en souviennent mieux que moi, à mon amie Dominique, qui habitait juste de l’autre côté du Saguenay.

J’ai gardé, je pense, toutes les lettres et les cartes que j’ai reçues dans ma vie. Celles de ma soeur, de ma correspondante suisse Vera, de mon amie Dominique, justement.

J’avais une relation particulière avec le facteur, à Chicoutimi. L’été, je l’attendais, assise dans les marches de la galerie, et il arborait toujours un grand sourire quand il avait quelque chose pour moi. Et moi, un grand sourire aussi, quand je voyais le sien.

J’ai retrouvé récemment, en faisant le ménage de mes affaires, des lettres que m’a écrites ma soeur Paula quand j’ai quitté Chicouticou pour aller vivre à Trois-Rivières. Des lettres toutes simples, faites juste pour envoyer quelque chose à quelqu’un qu’on aime. Des mots écrits à la main, de petits dessins, de petites non-nouvelles, des choses légères comme des bulles de savon, glissées dans une enveloppe sur laquelle on colle un timbre et qu’on dépose dans une boîte aux lettres. Elles m’ont fait mourir de rire et de tendresse.

Bizarrement, alors qu’écrire à quelqu’un n’a jamais été aussi facile, je m’aperçois que plus personne ne le fait.

On n’a pourtant plus besoin d’acheter des timbres, de marcher jusqu’à une boîte aux lettres. On n’a qu’à écrire quelques phrases même pas importantes, pas philosophiques, pas littéraires, juste quelques mots. Ce n’est pas si difficile…

Maintenant que je suis vraiment loin, seule et isolée (malgré l’extrême gentillesse, la totale sollicitude de mes excellents collègues), je comprends exactement ce que voulait dire mon vieux papa.

Écrivez-moi?

Lima

Le car est entré dans Lima vers 6h ce matin, mais, dans l’encombrement perpétuel des rues et des auroroutes, il a bien fallu une heure pour gagner enfin la gare de Movil Tours. De là, j’ai appelé un taxi avec l’appli Beat, l’équivalent (et concurrent) d’Uber. Le chauffeur m’a déposée devant mon hôtel à 7h, il a galamment attendu qu’on m’ouvre avant de repartir (je crois que j’ai réveillé les propriétaires), 10 sur 10 pour Beat.

Ana, la proprio, m’a préparé un bon petit-déjeuner, puis elle m’a emmenée dans l’autre maison où elle et son mari louent des chambres. Dommage, j’aimais bien la première, une grande demeure ancienne à l’architecture arabo-andalouse typique, avec un patio intérieur, des plafonds hauts jusqu’au ciel, des portes épaisses comme ça… Mais c’était complet. Que voulez-vous.

Là, je suis seule dans cette maison sans trop de caractère, au coin de deux rues passantes qui résonnent de pétarades et de coups de klaxon.

Autant le dire tout de suite: Lima n’est pas une ville facile à aimer. Et je loge pourtant dans l’un de ses «meilleurs» quartiers, à Miraflores, non loin de la mer, où se trouvent la plupart des ambassades. Évidemment, même dans ce quartier privilégié, traverser les rues demande un mélange de zénitude et d’audace qui ferait pâlir Karaté Kid en personne. Et, vrai de vrai, à côté de l’anarchie de Cotonou, du Caire ou de Port-au-Prince, ce n’est pas grand-chose. Mais dans ces rues bien asphaltées et dûment pourvues de passages pour piétons, de dos d’âne et de panneaux d’arrêt, on dirait que ça détonne plus. En tout cas, ça étonne.

Je suis allée faire un tour le long des falaises qui dominent le Pacifique. Les parapentistes se balançaient dans le ciel au même rythme que les surfeurs qui, tout en bas, attendaient une vague propice dans l’eau turquoise. Deux petits garçons de trois ou quatre ans faisaient des slaloms en trottinette à travers les couples d’amoureux, les poussettes, les joggeurs et les petits vieux. L’un d’eux avait un lacet dénoué qui menaçait de se prendre dans une roulette de son petit engin. Sa maman était hors de vue. Je l’ai interpellé: «Chiquito! Ven, déjame atar tu cordón antes de que caigas!» Bon, j’ai pas dit ça exactement, ça ressemblait plus à un genre de sabir francitagnol qu’à autre chose, mais il a compris et, le plus naturellement du monde, a docilement tendu son pied pour que je lui refasse un noeud. Puis il est reparti comme un petit chien fou.

Je suis rentrée en passant par une pharmacie, parce qu’on dirait que j’ai des allergies à je ne sais quoi. Mon nez coule constamment et ma face est une zone de guerre: j’ai des rougeurs au front et ce qui ressemble à de l’eczéma sur la paupière, on dirait que j’ai mangé une volée.

La pharmacienne m’a vendu un antihistaminique, des comprimés de dexaméthasone (un truc de la famille de la cortisone, moi qui n’ai jamais voulu en prendre, et sans ordonnance ni rien!) et un onguent pour ma paupière. Ça m’a coûté 78$, j’aurais payé n’importe quoi. Je n’ai même pas songé à lui demander une facture en bonne et due forme, je ne pourrai pas me faire rembourser par l’assurance. Tant pis.

J’espère que ça va marcher.

Il est 20h, la nuit est tombée depuis un bon moment déjà. Il faut que je sorte manger quelque chose. Le hic, c’est que ce quartier est aussi cher que chic. On est loin de Caraz, où, quand on a payé 30, 35 soles (soit autour de 15$, avec un ou deux verres de vin), on a pas mal atteint un plafond. Je viens de regarder ce qu’il y a dans le voisinage, mon allocation quotidienne va y passer, et même celle de demain!

Bon, je pense que je suis fatiguée. L’autocar a beau offrir un confort digne de la classe affaires de certains avions (on peut carrément s’étendre de tout son long), on se fait quand même barouetter pendant plus de 10 heures dans des routes de montagne qu’on aime autant ne pas voir.

J’pense que j’veillerai pas tard…

Dernière heure

Les médicaments que m’a vendus la pharmacienne font déjà effet, je me sens bien moins mal en point qu’hier. Vive la cortisone, en fin de compte… et vive surtout les pharmaciens qui peuvent faire autre chose que compter des pilules!

Un pâle soleil traverse timidement la couche de nuages (ou de pollution, ou les deux) qui voile le ciel, un petit vent doux agite gentiment les arbres couverts de fleurs; je vais me réconcilier avec Lima.