Cette chanson me trotte dans la tête depuis au moins un mois – depuis, en fait, que je sais que ce voyage en Argentine se réalisera.
C’est tellement cliché. Que voulez-vous, je suis comme ça.
Je n’ai vu ni le film, ni la pièce musicale Evita, et je n’aime pas particulièrement Madonna, mais bon. Je suis en Argentine depuis 16h aujourd’hui, après un vol de nuit durant lequel j’ai roupillé comme une bienheureuse.
À Buenos Aires, j’ai été accueillie par une bruine glaciale qui ressemble pas mal plus à nos après-midi d’automne qu’au printemps radieux qui est censé se produire ici en ce moment. J’ai quand même vu des jacarandas en plein délire de floraison, alors il y a de l’espoir.
Le 6, je pars pour Tapalque, un village de gauchos où je passerai cinq jours à chevaucher dans la pampa. Entretemps, je vais user mes semelles sur les pavés de Buenos Aires, juste pour vous dire comment c’est beau.
Hasta pronto!
Archives d’Auteur: Fabienne
Mon Maine
J’ai déjà dit ici et ici l’affection que je porte à ce coin du Maine où on ne rencontre jamais de Québécois parce que tous se garrochent à Kennebunk, à Ogunquit ou à Wells, où les campings coûtent plus cher que les hôtels que je m’offre quand je voyage luxe (35$ pour avoir le privilège d’entendre le voisin péter dans sa tente-roulotte, je trouve qu’il y a de l’abus dans l’exagération).
Nous y avons passé la semaine dernière, mon homme et moi, avec un plaisir renouvelé. Homard, air salin, paysages de miel, mer sauvage, joie, joie! Nous avions loué une maisonnette qui était autrefois un bureau de poste; nous avions à peine assez de place pour ne pas nous cogner partout. En fait, je me demande encore comment et pourquoi nous avons loué ça. Nous rentrions à peine du Bénin, nous ne savions pas encore que nous repartirions pour le Niger, si bien que ça nous avait complètement quitté l’esprit quand nous avons reçu le rappel du paiement, mébon, on a le droit d’être un peu perdu. Pis c’est l’fun, des fois, d’être perdu.
Je passe sous silence le fait que nous avons failli nous faire emprisonner à la douane pour tentative de trafic de courgettes atomiques, de tomates explosives et d’avocats supersoniques (ce qui confirme que les douaniers américains sont dressés pour mordre, et qui nous a quand même coûté 175$ d’amende), de même que cette affreuse aventure de kayak où j’ai pensé mourir noyée et où j’ai découvert les possibilités de mes cordes vocales en cas d’urgence.
Je passe tout ça sous silence, donc, mais c’est seulement parce que je suis trop paresseuse pour tout raconter (et aussi parce que, rétrospectivement, franchement, c’est-tu si grave que ça?). En tout cas.
Voici mes photos.
Le marché aux bestiaux
C’était dans la région de Gothèye. Il faisait une chaleur de forge, un souffle brûlant qui vous cuit la peau, vous fait bouillir le sang et fondre le cerveau. Mais la vie était partout, j’étais dans un album de Tintin, un film, un rêve, avec pas assez d’yeux pour tout embrasser. Les Touaregs à la peau tannée coiffés de leur inamovible chèche (ou turban) y viennent vendre ou acheter des dromadaires; les Peulhs des boeufs, des chèvres ou des moutons.
On empile les bêtes sans ménagement dans des camions, sur le toit des minibus, dans des charrettes. Les dromadaires résistent, blatèrent, se cabrent; les chèvres attachées par les quatre pattes bêlent désespérément. Les hommes marchandent et boivent du thé, un thé amer qu’ils gardent chaud sur de minuscules braseros en fil de fer. Les femmes, à l’écart sous des tentes de fortune, font la cuisine, la sieste, la conversation.
J’ai fait rigoler un jeune Peuhl, près de l’enclos des dromadaires à l’air dédaigneux, quand je me suis mise à les appeler en tendant la main comme on appelle les poules: «Petits, petits, petits!»
Des fois, je suis drôle.
Après, nous avons erré dans le marché «ordinaire» (je n’ai jamais vu de marché «ordinaire»), acheté des morceaux de noix de coco, de petits beignets de farine de niébé, des mangues, des arachides. C’était bon!
La fin
Voilà, c’est fini. Nous n’avons même pas eu le temps de visiter Niamey – il faut dire qu’il n’y a pas grand-chose à visiter, hormis le musée national, qui recèle paraît-il quelques collections intéressantes, et le centre d’artisanat, où nous sommes allés hier.
En outre, pour des raisons de sécurité, Oxfam déconseille fortement à ses coopérants étrangers de se déplacer en ville à la nuit tombée. Là, j’avoue que nous avons quand même un peu désobéi, notamment hier soir: nous avons hélé un chauffeur de taxi dans la rue en sortant du village d’artisanat, et nous lui avons demandé de nous emmener dans un maquis, n’importe lequel, bon et pas cher. On a pris là notre meilleur repas «depuis depuis» (pâte maïs, sauce arachides, brochettes de langue et de filet de boeuf), qui nous a coûté la faramineuse somme de 2400 FCFA (4,50$), bières incluses.
Mis à part cela et une ou deux autres missions de ravitaillement, le Niamey nocturne restera donc pour nous une énigme – d’autant plus que, à cause du ramadan, la plupart des bars, restos et maquis tournent au ralenti (quand ils ouvrent). Pour ce qui est du Niamey diurne, nous avons (évidemment) visité le grand marché, mais franchement, la chaleur et le travail à abattre nous ont plutôt poussés à nous replier sous la paillote de l’hôtel, où nous avons l’électricité, le wi-fi, une petite brise qui agite manguiers, ficus et autres magnolias ainsi que des paons qui nous visitent de temps en temps et nous honorent parfois d’une roue bien orgueilleuse.
À la fin du jour, quand le muezzin lance l’appel à la prière d’Asr (vers 18h15), nous fermons tout: c’est l’heure de la sainte bière au bord de la piscine, dont l’eau, exposée tout le jour à un soleil ardent, est plus chaude que celle de mon bain en plein hiver. C’est donc dire que le seul rafraîchissement qu’elle procure, c’est quand on en sort. Mais bon. La bière locale, la Niger, fait son office honnêtement. D’ailleurs, c’est assez drôle, elle a un surnom, qui est même plus utilisé que son nom: commandez deux Niger, le garçon vous fera répéter. Demandez-lui deux Conjonctures, il ne cillera pas le moins du monde. L’explication, telle que la donne Wikipédia: «Au Niger, lorsque la conjoncture économique de 1986 pousse à la dévaluation du franc CFA, la brasserie Braniger réduit le volume de sa bière de 75 cl à 43 cl pour conserver son prix, et répond aux clients se demandant pourquoi la bouteille de bière est plus petite: « C’est la conjoncture ! » Le terme est depuis utilisé pour désigner la bière même.»
Pour en revenir à Niamey, c’est une drôle de ville, toute désordonnée, pas jolie du tout sauf près du fleuve, dont les rives de sable ocre accueillent une vie qui ne s’arrête jamais: laveurs de linge (oui, surtout des hommes, c’est leur métier), troupeaux et bergers, enfants qui jouent, cueilleurs, jardiniers, pêcheurs et, à la nuit tombée, concert de grenouilles.
Il nous reste à assembler les tonnes d’images que nous avons recueillies pour laisser quelque chose à montrer au villageois en attendant le documentaire définitif, à faire nos valises, changer nos francs CFA et nous réveiller en pleine nuit pour aller somnoler au trépidant aéroport de Niamey dans l’attente de notre vol, qui décolle à 5h30. Non, c’est pas humain.
Ramadan et Coupe du monde
Aujourd’hui, deuxième jour du ramadan, le Nigeria vient de se faire battre par la France. La prière de Maghrib (celle qui coïncide avec le coucher du soleil) va bientôt commencer, après quoi les fidèles pourront rompre le jeûne et noyer leur peine dans le Coca (un musulman pratiquant n’est pas censé boire d’alcool).
Nous irons regarder le match Algérie-Allemagne au maquis (resto) non loin d’ici, où il y a une ambiance du tonnerre dès que l’honneur de l’Afrique est en jeu (pour la circonstance, même l’Algérie est africaine). Une petite foule sera là, des hommes pour la plupart, certains en djellaba qui boivent du coca, d’autres en jeans abonnés à la bière locale.
Notre arrivée dans cette salle exiguë où vrombissent deux ventilateurs ne causera qu’un léger remous, juste parce qu’on se poussera gentiment pour nous faire de la place, tout en nous saluant avec une courtoisie tout africaine. Les yeux se retourneront bien vite vers la télé à écran plat accrochée de guingois sur le mur lézardé, où des joueurs lilliputiens courent après un ballon sur un fond vert radioactif zébré par les interférences.
À 20h37, les muezzins des innombrables petites mosquées qui ont poussé à tous les coins de rue se feront entendre pour la prière de la nuit, Isha. Les hommes en djellaba sortiront dans la cour pour sacrifier à ce rite avant de rentrer communier à l’autre.
J’aime bien ce mélange, moi.
Chez les Peulhs
Les Peulhs sont l’une des nombreuses ethnies qui peuplent le Niger. Ils sont traditionnellement nomades et se déplacent au gré des saisons à la recherche de pâturages pour leurs troupeaux. Mais de plus en plus, ils se fixent, au moins durant la saison sèche, dans des campements constitués de fragiles cases de paille, non loin d’un village jerma ou haoussa (ici près de Komdili Béri, dans la région de Dosso).
Les femmes et surtout les jeunes filles se parent à la moindre occasion, et leur maquillage redéfinit les règles de la beauté.
Les femmes
Je vous ai brièvement parlé de l’école de Gothèye ici. Nous avons passé là-bas quelques jours, notamment à l’occasion de la fête de fin d’année, où nous avons pu rencontrer les enseignantes, les cuisinières, les élèves, leurs parents… En fait, ce jour-là, le village entier était réuni dans la grande cour sablonneuse de l’école, sous un soleil impitoyable, pour assister à la distribution des prix.
Ce qui me frappe toujours, c’est la force des femmes. Elles travaillent sans relâche de l’aube au crépuscule, au puits, aux champs, aux fourneaux, avec un bébé sur le dos (ou enceintes, ou les deux), dans des conditions souvent intenables. Analphabètes pour la plupart, elles font des miracles avec trois fois rien et sont l’incarnation de la débrouillardise. Drôles, dignes, spirituelles, touchantes, résilientes, fières, les voici.
Les girafes
C’est vrai qu’on peut en voir au Parc Safari à Hemmingford, mais avouez que c’est quand même différent. D’ailleurs, les girafes du Niger sont les dernières représentantes de la sous-espèce Giraffa camelopardalis peralta, autrefois présente dans presque toute l’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Niger, Mali, Bénin, Nigeria, Tchad et Cameroun, cf. Wikipédia).
Il y aurait en ce moment environ 400 individus dans le troupeau de Dosso. Nous avons eu la chance de voir des femelles accompagnes de leur girafeau, dont un d’à peine deux semaines, chose très rare, nous a-t-on dit.
La clé du développement
L’une des écoles que nous avons visitées se trouve dans un gros bourg rural aux maisons de brique crue plantées n’importe comment de part et d’autre d’une unique voie goudronnée. D’étroites ruelles sablonneuses serpentent entre ces maisons qui semblent n’avoir pas changé depuis 1000 ans. On y trouve quelques petites mosquées et deux bars bien discrets où, presque en cachette, les mécréants comme nous vont communier aux saintes espèces que sont la bière locale (la Niger) et les arachides rôties tandis que le muezzin s’égosille.
L’école comptait à son ouverture, en 2006, 33 élèves. C’était une simple paillote bâtie à la lisière du bourg, dans une zone particulièrement défavorisée où envoyer les enfants en classe constitue une gêne plus qu’un avantage puisqu’on ne peut plus, alors, les faire travailler aux champs ou les envoyer garder les troupeaux, comme ces deux petits, photographiés à quelques mètres seulement de l’école, qu’ils ne fréquentent pas:
Or, depuis qu’Oxfam et ADD y ont implanté une cantine, l’effectif de l’école est passé à quelque 500 élèves, dont une bonne moitié de filles, lesquelles réussissent mieux que les garçons. Évidemment, c’est un exploit dont tout le monde se réjouit. Les discours officiels n’ont pas manqué de souligner que l’éducation des jeunes filles est la clé du développement et qu’elle doit être une priorité pour la société nigérienne.
Ce qui n’a pas empêché plusieurs messieurs instruits et auteurs de ces beaux discours de défendre farouchement le bien-fondé de la polygamie dès que j’ai abordé le sujet dans un cadre un peu moins formel: le Coran le permet, alors c’est correct. Je leur ai fait remarquer que le Coran a été écrit au VIIe siècle et que, depuis, la société a quand même évolué un tant soit peu, mais bon, paraît qu’on ne peut pas remettre en question cette sourate-là. Les autres, oui, genre: les 40 coups de fouet ne sont peut-être plus indiqués dans le cas de l’apostasie, et il se pourrait que lapider la femme adultère soit un châtiment cruel et excessif… Encore que l’un des messieurs ait osé me dire que si c’est dans la Constitution d’un pays, c’est légal et démocratique, donc acceptable.
J’ai eu du mal à ne pas le mordre. Je vous ai dit que je fais des progrès en matière de diplomatie?
En tout cas. Ce que ces messieurs (qui n’en sont pas à une contradiction près) n’ont peut-être pas encore compris, c’est que, quand leurs filles seront assez instruites, elles n’accepteront probablement plus qu’on les traite comme du bétail. C’est du moins la grâce que je leur souhaite (aux filles, bien sûr).
En attendant, mes beaux messieurs, continuez de militer pour leur éducation!


