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Jeudi soir sur la plage de Cotonou

C’est une plage, mais c’est presque un désert: de la rue à la mer, il y a bien un demi-kilomètre de sable jaune et nu. La mer s’y jette avec fureur et emporte régulièrement avec elle un baigneur trop téméraire.

Le côté rue est bordé de bouibouis où l’on peut manger ou prendre une bière sous une paillote, assis à des tables de plastique blanc que la serveuse essuie nonchalamment avant de prendre les commandes. Elle vous apporte ensuite les bouteilles de bière (je renoue avec les «quilles» de ma jeunesse!) qu’elle décapsule devant vous, et pose aussi sur la table des gobelets de métal pourvus d’un couvercle, semblables aux petites théières de nos restaurants. J’ai trouvé cela étrange jusqu’à ce que les mouches commencent à nous tourmenter. Hop, tu remets la capsule sur le goulot de ta bouteille, et tu poses le couvercle sur ton gobelet. Fini les mouches! (Pas vrai, pas fini, mais au moins ne peuvent-elles plus poser leurs sales pattes là où l’on doit poser les lèvres.)

De la musique (percussions surtout) nous parvient de l’autre côté de la rue; une odeur de feu de bois et de cuisson flotte dans l’air lourd que rafraîchit un peu le vent du large.

Des enfants jouent dans les balançoires, un bébé tout nu pleure avec constance près de sa mère, qui le console placidement.

À la table voisine, des femmes en boubou coloré parlent au cellulaire.

Deux ou trois chiennes errantes, langue et mamelles pendantes, traînent de notre côté, attirées par l’odeur des brochettes de mouton que nous avons achetées plus tôt d’un marchand touareg. Vers la mer, il y a un match de foot sérieux, les joueurs en vrai uniforme, les spectateurs en délire debout de chaque côté du terrain.

Un prêtre pentecôtiste en soutane blanche marche vers les toilettes publiques, s’arrête juste à côté, trousse tranquillement sa soutane pour pisser dehors pendant que ma collègue Cécilia le fusille du regard (bien en vain).

Un petit garçon va de table en table, un grand bol de plastique bleu sous le bras. Il vend des oeufs durs. Dans le bol, avec les oeufs, il y a aussi un petit pot de piment en poudre, du sel, des serviettes de papier. Il s’approche de notre table, muet, ses grands yeux sombres et purs comme un lac de montagne.

Je lui demande son nom, son âge. Il a 8 ans.
– Tu vas à l’école?
– Oui.
– Ça te plaît?
– Oui. (Ces «oui» ont toujours un ton un peu interrogatif, comme quand on n’est pas certain de donner la bonne réponse.)
– Et pour qui travailles-tu, mon petit?
– Pour maman.
– Ah, bien! Et où est-elle, ta maman?
– Là, derrière. (Il fait un signe de la tête, vers un point quelconque, par-dessus son épaule. Je ne vois que la foule des badauds indifférents. J’espère qu’il dit vrai.)
– Et tu as vendu beaucoup d’oeufs, aujourd’hui?
– Oui. (Rien n’est moins sûr.)
– Tu es bien courageux, tu sais.
– Merci.
– Allez, je te laisse travailler.

Plus tard, alors que la nuit tombait, il est revenu vers moi: «Donne-moi 100 francs pour acheter du pain.»

Comment refuser? Et comment donner 100 francs à tous ceux qui le demandent?

Nous sommes rentrées à pied doucement, Cécilia et moi, dans le bruit des motos et les vapeurs d’échappement, en contournant les flaques laissées dans les rues de sable par les pluies de la veille.

***
Plus trivialement, une fois rentrée chez moi, en usant du fil dentaire avec peut-être un peu trop d’enthousiasme, je me suis descellé une couronne (il me semble que ça m’arrive constamment). Il a donc fallu, ce matin, que je trouve in extremis un dentiste à Cotonou susceptible de réparer la chose le jour même.
J’ai trouvé, ça m’a coûté 20 000 francs CFA, soit environ 40$. OK, j’ai eu l’impression qu’il me collait ça avec de l’epoxy et que j’aurais pu faire la même chose avec un peu d’audace, mais j’exagère sans doute. En tout cas, j’espère que ça tiendra: on reçoit ce week-end tous les représentants outremer d’Oxfam. Me voyez-vous, moi la nouvelle conseillère en communications, faire des risettes avec une incisive en moins à toutes ces personnes venues des quatre coins du monde? Hé. J’ai ma fierté.
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Yovo! Yovo!

Marchez dans la rue, n’importe quelle rue, seul ou accompagné. Si vous êtes blanc, inévitablement, vous entendrez un enfant crier: «Yovo! Yovo!»

Yovo, c’est vous: «Le Blanc!» L’enfant qui vous interpelle agite joyeusement la main, tout content qu’il est de vous avoir repéré (!). Sa maman le tirera par le bras, l’air de dire: «Voyons, ça ne se fait pas!»

S’il sont plusieurs gamins, comme ça m’est arrivé à la plage samedi, ils vous suivront bientôt en procession dans l’espoir de vous soutirer quelques sous, des bonbons, que sais-je. J’en ai bientôt eu une douzaine comme ça à ma suite. «Yovo! Yovo!
– Je ne m’appelle pas Yovo. Mon nom, c’est Fabienne, j’ai dit en rigolant. Et vous? Vous ne vous appelez pas «Noir», n’est-ce pas?
– Donne-nous de l’argent.
– Mais non, je ne vous donnerai pas d’argent, voyons!»

Ils se pressaient autour de moi, les plus vieux avides, les plus petits curieux, fascinés par mon appareil photo, morts de rire quand ils se reconnaissaient les uns les autres sur l’écran. Ils ont fini par me dire leur nom, leur âge, par demander encore des photos.

À la fin, j’ai dû leur dire d’aller jouer. Ils sont partis un peu hésitants, en regardant parfois par-dessus leur épaule, dans l’espoir que je me ravise, peut-être, et que je leur fasse l’aumône de quelques pièces pour lesquelles ils se seraient battus.

Ça me tue.

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Petit dimanche tranquille à Cotonou

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Fragments

Jusqu’ici, prise dans le tourbillon des formalités à remplir, je n’ai vu que Cotonou – à peu près toujours les mêmes rues, entre l’appartement où je loge (chez un jeune collègue) et le commissariat (où il faut faire authentifier une photocopie de mon passeport) en passant par la banque ou la maison du chef de quartier. Ce dernier est censé délivrer une  attestation de résidence, c’est-à-dire qu’il signe une déclaration qui certifie qu’il vous a bien vu, vous-même en personne, et que vous habitez bien à telle adresse, ce qui remplace votre passeport dans la vie de tous les jours. Histoire de simplifier les formalités (!), au cas où il ne serait pas à la maison quand on a besoin de sa signature, il laisse des formulaires signés d’avance, si bien que c’est Hilarion, chauffeur et logisticien d’Oxfam, qui a rempli le papier et qui a apposé les tampons idoines.

Aujourd’hui, je suis allée avec Alexandre (mon jeune hôte) faire les courses pour une petite fête d’accueil (pour moi!) et d’au revoir (pour deux personnes qui partaient). Je me suis tellement amusée à négocier avec les marchands, il y a un tel pétillement dans le regard de tous, je sais déjà que j’aime ce pays. J’aime en tout cas ses gens, ses couleurs, ses contradictions, son âme.

***

J’ai visité deux appartements, j’en verrai un troisième lundi. Compte tenu des conditions de vie des gens du cru (et même de bien des gens de chez nous), j’ai le choix entre super-extra-luxe, extra-luxe ou super-luxe. C’est-à-dire: trois chambres à coucher assurément, parfois munies chacune de leur salle de bains; cuisine avec gazinière et frigo; salle à manger, salon, terrasse, télé à écran plat…

L’eau chaude? Aucune nécessité, la douche fraîche est infiniment bienvenue à la fin d’une journée. La différence réside dans d’infimes détails, comme la situation géographique (près de la mer? quartier d’expats? quartier populaire? près des bureaux d’Oxfam? rues inondées pendant la mousson?).

Bref, je pense que nous serons bien partout, Oxfam y veille. Ça pourrait être gênant, mais j’ai fini par comprendre que les candidats à la coopération volontaire, en fin de compte (et malgré tout ce que je croyais), ne se bousculent pas nécessairement au portillon et qu’il faut un minimum de confort si on veut les garder pendant un certain temps. Je pense sincèrement que je me serais contentée de bien moins, mais l’avenir le dira: 10 mois, ce n’est pas comme trois semaines…

J’ai rencontré la plupart de mes collègues, notamment la très belle Fidelia, qui m’a montré ce matin comment nouer le pagne qu’elle porte avec tant de royale élégance. Je l’ai bien fait rigoler quand je lui ai dit que j’étais certaine d’avoir l’air d’un balai en robe du soir et que j’aimais mieux ne pas me voir. On ne parlera même pas du turban. Je ne vais pas me déguiser en Africaine, j’ai dit, ce serait ridicule (je n’ai pas ajouté qu’on a déjà quelqu’un qui fait ça au Québec, merci beaucoup).

En tout cas, Fidelia (quel beau nom, non?) est mère d’une petite poupoune de 4 mois qui s’appelle Prunelle (j’adore!), et nous avons convenu que j’irais chez elle filmer le bain du bébé, parce que c’est tout un rituel, que c’est chouette et qu’on aime ça et que ça ne se passe pas comme ça chez nous. À suivre!

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Bienvenue au Bénin

Quand l’avion s’est enfin posé sur le tarmac à Cotonou, tous les passagers n’avaient qu’une hâte après ces sept heures de vol (plus celles que tous avaient passé dans un autre avion en provenance de Dieu sait où, sans parler du temps d’attente entre les deux), tous, donc, n’avaient qu’une hâte: d’en sortir enfin.

Mais le pilote, au bout d’une dizaine (ou d’une vingtaine) de minutes, nous a annoncé qu’une grève paralysait l’aéroport, qu’on essayait de trouver une solution pour nous permettre de débarquer. C’est-à-dire de convaincre quelqu’un, quelque part, de faire en sorte qu’on amène un escalier, des bus, des chariots à bagages… Il y a eu à cette annonce un éclat de rire généralisé parmi les passagers, qui signifiait, en quelque sorte: «Bienvenue au Bénin!»

À part une Française qui est allée engueuler un agent de bord pour ce contretemps dont il n’était absolument pas responsable, chacun a pris son mal en patience, et tout a fini par s’arranger. Les chauffeurs des navettes, les douaniers, les préposés aux bagages, les porteurs, les médecins chargés de vérifier votre vaccination contre la fièvre jaune (on ne rigole pas avec ça, ici), tout le monde était au poste. Une grève? Où ça?

Ça s’était réglé comme par magie. Depuis deux jours que je suis ici, j’ai pu voir que c’est toujours le cas. Et toujours en parlant très bas. À part les marchandes ambulantes, qui, comme en Haïti, font tout un théâtre pour une mangue tombée dans le mauvais panier, les Béninois règlent toutes les affaires à mi-voix (pour la demi-sourde que je suis c’est une torture!). Hilarion, le chauffeur-logisticien chargé de m’aider à m’organiser, aplanit comme ça toutes les tracasseries: deux au trois mots dans le tuyau de l’oreille de qui-de-droit, un regard en coulisse, un sourire entendu, et l’affaire est dans le sac.

Et des tracasseries, il y en a. Rien que pour ouvrir un compte à la banque, il faut remplir neuf formulaires (dont cinq en duplicata, je les ai comptés), où on vous demande le nom de vos père et mère (comme si ça pouvait servir à quelque chose ici!), votre adresse (je n’en ai pas encore, alors je mets celle du coopérant qui m’accueille en attendant: carré 1730, quartier Machin, maison Adolphe Domingo), votre numéro de téléphone (à force de l’écrire, je l’ai appris, il y a ça de positif – notez: 97.14.79.77), votre actif immobilier, re-votre adresse (mais je viens de l’écrire, là!), et signez ici, et signez là, et encore là et là…

Après, la dame chargée de votre cas recopie tout… dans l’ordi!

Je vous passe les méandres administratifs qu’il m’a fallu traverser pour pouvoir enfin toucher mon premier chèque, mais je vous cite de mémoire le début du formulaire de demande d’ouverture de compte:

«Monsieur le Directeur de la Banque d’Afrique,

J’ai l’honneur de demander à votre très haute sollicitude de bien vouloir me permettre d’ouvrir un compte à la banque………»

(Votre très haute sollicitude!!!)

En tout cas.

Je n’ai fait hier et aujourd’hui que des allers-retours en jeep dans des rues complètement défoncées (excellent pour les abdos, mais soutien-gorge impératif), et je n’ai pas fini.

Les gens sont adorables, les costumes traditionnels absolument magnifiques, mes collègues tout à fait sympathiques. Il fait chaud mais pas trop, il y a des fruits et des légumes en abondance, et le soir, quand la ville se calme, j’entends les vagues se briser sur la plage (immense) à un petit kilomètre d’ici.

Bienvenue au Bénin.

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Bientôt le Bénin

Je ne sais pas ce qui m’a prise. Peut-être le désir de prolonger ce voyage en Haïti, qui m’a complètement captivée (peut-être même capturée) pendant les six courtes semaines qu’il a duré…

Sans doute aussi cette envie qui me taraude depuis toujours de vivre et de travailler à l’étranger. Et bien sûr de me sentir utile.

Toujours est-il que, à peine rentrée d’Haïti (disons le lendemain), j’ai posé ma candidature à Oxfam Québec, sans même savoir s’il y avait un poste pour moi, en me disant que je n’avais rien à perdre.

Mais bon, pour résumer, il se trouve qu’il y avait un poste au Bénin.

Il se trouve que je l’ai eu.

(Parenthèse, ici: je dois aussi beaucoup à MonChéri parce que c’est lui qui m’a mise en relation avec une personne qu’il connaissait à Oxfam Québec; et maintenant Pierre (MonChéri) est en train de se trouver lui-même un poste au Bénin, si bien que nous y serons ensemble, si die vle. Et je serais pas mal moins désinvolte si je devais partir seule pendant tout ce temps. Fin de la parenthèse.)

Donc, quelques semaines à peine après mon retour d’Haïti, je repars pour le pays des ancêtres de la plupart des Haïtiens, mais cette fois pour neuf mois. J’ai obtenu sans peine un congé sans solde de mon employeur (merci infiniment à mon syndicat). Je travaillerai là-bas comme conseillère en communication et capitalisation. En gros, il s’agira de rendre compte des actions d’Oxfam sur le terrain: rencontrer les bénéficiaires des programmes et recueillir leur histoire, documenter ce qui a bien fonctionné pour garder la «recette», et ce qui a moins bien marché pour ne pas répéter d’éventuelles erreurs ailleurs. Et puis concevoir les outils de communication qu’il faut pour diffuser tout cela.

Je suis à la fois enchantée au-delà du pensable (je rêve de cela depuis toujours!) et complètement paniquée: je pars dans cinq semaines (CINQ SEMAINES!) comme coopérante volontaire pour neuf mois (NEUF MOIS)!

J’essaie de rester calme. Pour cela, rien de tel que les listes. Je fais des listes, et même des listes de listes. Ça m’aide un peu. Par exemple:

– Trouver un locataire pour mon appartement (liste de sites de petites annonces) ;
– Trouver un foyer pour Filou (liste des personnes susceptibles de dire oui);
– Passer tous les examens médicaux (liste) et espérer qu’on ne me découvrira pas une tare  (liste et peut-être même sous-liste) susceptible de tout annuler;
– Vider mon appartement de mes objets personnels (liste) et faire entreposer tout ça (liste de fournisseurs);
– Voir tous les gens que j’aime avant de partir (mégaliste);– Faire mes bagages (liste, sous-liste et sous-sous-liste).

Bon, où en étions-nous? Ah oui: je pars en Afrique pour neuf mois.

J’aurai un téléphone IP (si bien que vous pourrez m’appeler au numéro montréalais que vous connaissez), une connexion Skype, pas les moyens de revenir passer des vacances au Québec, mais tout ce que vous voulez pour vous accueillir au Bénin.

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Retour anticipé

Me voici donc, deux semaines avant la date prévue, chez mon amoureux, où j’ai dégusté hier matin mon premier vrai café au lait depuis un mois et demi (ô ces petits plaisirs auxquels on ne songe jamais!).
Pourquoi deux semaines avant le temps ? Parce que, en fin de compte, je n’avais plus grand-chose à faire en Haïti. J’aurais pu rester à glander au bord de la mer en faisant vaguement semblant de travailler, comme les gars de la Minustah ou nombre de joyeux coopérants volontaires, mais que voulez-vous, j’ai des scrupules. 
L’implantation de la radio éducative se heurte à des obstacles multiples. Tant que ces obstacles ne seront pas aplanis, il est inutile de songer à travailler efficacement. 

Notamment, le ministère de l’Éducation nationale d’Haïti fait preuve d’une inertie qui frise l’obstruction pure et simple. Mais cela n’a rien d’étonnant, en fait: ce ministère est une coquille vide.

Que je vous raconte la visite que j’y ai faite en compagnie de Natacha, qui devait obtenir un permis pour son école.
Pour voir le directeur du service concerné, nous avons parcouru un long corridor aux murs jaunis. De part et d’autre, une succession de portes de bois sombre s’ouvrent sur des bureaux où sont assis des tas de gens très occupés… à ne rien faire. Mais quand je dis rien : pas un papier, pas un dossier ne traîne sur les surfaces de mélamine imitation bois. Rien. Des ordinateurs ? Vous voulez rire ?
Le monsieur que nous devions voir avait tout de même un roman bien entamé sur son bureau. Ah oui, et son téléphone portable (non, pas de téléphone filaire).
La dame en face de lui : pareil. Les bureaux que nous avons traversés pour parvenir jusque-là: idem.
Nous nous sommes assises devant le directeur ; Natacha lui a présenté un papier officiel, une demi-feuille 8 1/2-11 sur laquelle il y avait trois ou quatre lignes d’écrites. Il l’a pris dans ses deux mains, l’a porté à hauteur de ses yeux, l’a longuement examiné, lu, relu, re-relu. Il l’a posé sur son bureau, l’a lissé soigneusement, il a croisé les doigts dessus, il a regardé au loin (plutôt le mur d’en face), puis il a énoncé dans un français très fleuri qu’il était trop tard pour obtenir le permis, les inscriptions étant fermées depuis le 22 février.
Sans se démonter, Natacha lui a poliment expliqué son affaire. Elle a besoin de ce permis pour pouvoir ouvrir une classe de huitième année, sans quoi ses élèves, tous de familles très pauvres, se retrouveront dans la rue puisque son école est la seule de Carrefour Feuille qui ne coûte à peu près rien. 

Le directeur a repris le bout de papier, l’a de nouveau lu attentivement d’un air pénétré. Puis il s’est concentré un nombre raisonnable de secondes avant de déclarer à Natacha qu’elle devait aller payer les frais à telle banque et revenir demain, elle aurait son permis. Fin de l’entretien. Nous sommes sorties, le monsieur a repris son bouquin.

La dame d’en face n’avait pas levé les yeux du sien.

Natacha m’a dit que, le lendemain, quand elle y est retournée, une jeune femme faisait tranquillement sa mise en plis au fer à friser, bien assise à son bureau rigoureusement vide.
Loin de s’étonner quand on leur raconte cela, les Haïtiens ont un petit rire résigné : telle est la fonction publique de leur pays. Comment voulez-vous arriver à quelque chose ? Des tas de fonctionnaires ont obtenu leur poste par favoritisme et font, comme on dit, de l’«occupationnel» en attendant leur chèque de paie. Plusieurs perçoivent des pots-de-vin pour permettre aux administrés de couper les files d’attente, ou font délibérément des erreurs dans des documents officiels pour pouvoir ensuite exiger une petite somme en échange de la correction. 
À l’aéroport de Port-au-Prince, jeudi, 90% des gens qui m’entouraient étaient des Blancs. La plupart sont venus en Haïti, je suppose, remplis de bonnes intentions. Mais plusieurs organismes profitent du laxisme de l’État pour s’inventer des missions qui ne servent, au final, qu’à créer des emplois… chez eux. Et ce cercle vicieux, apparemment, n’est pas près de s’arrêter. Il faut voir le documentaire Assistance mortelle, de Raoul Peck, qui dresse un impitoyable portrait des effets pervers de l’aide internationale.

Ça fait mal, mais ça fait réfléchir.

Alors voilà. Je ne dis pas que je ne retournerai jamais en Haïti, loin de là. J’y ai rencontré des gens extraordinaires que je veux revoir. Je pense aussi qu’on peut réellement aider ce pays. Mais pas n’importe comment et, surtout, pas sans les Haïtiens eux-mêmes.

Quelqu’un m’a dit que Haïti ne laisse personne indifférent: soit on aime, soit on déteste. J’ai aimé du premier coup, malgré les paradoxes et les contradictions qui déchirent ce pays et son peuple. Je suis encore en train de décanter tout cela. J’en reparlerai.

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Tatie Fabi risque sa vie

Branle-bas de combat aujourd’hui : nous partons demain matin à 4h pour Port-au-Prince, et Mica a des tas de choses à faire avant de laisser la maison, les écoles et le reste à son personnel pour le mois que durera son absence.
Pourquoi 4h du matin ? Parce que Pierrot, le perroquet grognon qui a mal à la patte, a rendez-vous chez le vétérinaire. Et peut-être aussi que Mica est attendue quelque part, je ne sais plus très bien. Enfin, bref, nous partons à 4h, il n’y a pas à finasser. Bon évidemment, c’est à l’heure haïtienne, précise Mica, si bien que nous pouvons très bien ne partir qu’à 6 ou 7h.
Toujours est-il que Mica court dans tous les sens, houspille sans retenue ses employés, appelle toutes les deux minutes «Maximilieeeeen !» (il tient la comptabilité) ou «Nicolaaaas !» (l’informaticien), qui répondent à la seconde: «Madame?»
 
Elle cherche son téléphone, ou un bout de papier sur lequel elle vient de noter quelque chose, ou un chèque de 10 000$US qu’elle a rangé on ne sait où, et affirme qu’elle est en train de perdre la tête. «Aaahh, mézanmi !» s’écrie-t-elle régulièrement en prenant sa belle tête à deux mains.
Quand elle s’arrête quelques secondes, elle s’inquiète pour Tizanmi, le minuscule chihuahua de trois mois qui la suit partout de son petit pas sautillant et qui, dès qu’elle s’assoit, geint pour qu’elle le prenne sur ses genoux. S’occupera-t-on bien de lui ? Et le chat Minouche sera-t-il encore là quand elle rentrera ? Et comment Pierrot supportera-t-il le voyage?
Sachant qu’elle s’en va demain, les employés la réclament pour régler un problème ou un autre, et puis elle en profite pour les payer, ce qu’elle aurait pu faire bien avant puisqu’elle sait depuis au moins deux semaines qu’elle doit partir. Elle fouille dans son sac, où elle garde des liasses de billets destinés à différents usages, et cherche en maugréant les coupures dont elle a besoin tandis que Maximilien, calme et posé, me glisse avec un léger sourire : «C’est Mica…»
Je voudrais bien l’aider, mais je ne peux pas faire grand-chose à part essayer de la calmer de temps en temps  : «Ça ira, Mica, prends une grande respiration.»
Je pensais descendre à la plage cet après-midi, histoire de dégager le terrain, mais il s’est mis à tomber des cordes, des clous, des hallebardes, bref, il a plu à boire debout. Oublions la plage : l’eau que charrie la rivière jusqu’à la mer est sans doute pleine de boue et je ne verrai pas mes pieds, ce que je ne supporte pas quand je me baigne dans l’océan (ni ailleurs, d’ailleurs).

***
 

Hier, Mica a demandé à maître Jean (ici, on appelle tous les profs «maître») de me montrer les jardins qu’entretiennent les élèves de chaque école, histoire de faire d’eux des citoyens autonomes et débrouillards.

Nous sommes partis vers 9h30 pour ce que je croyais être une brève et tranquille balade dans la riante campagne abricotienne.
La pluie de la veille avait rendu encore plus traître le sentier rocailleux et escarpé qui mène au village. Je l’ai descendu comme une petite vieille qui craint de se fracturer la hanche (bien que ma préoccupation principale fût plutôt de ne pas m’étaler lamentablement dans cette boue glissante pour devoir ensuite remonter me changer – j’ai ma fierté, quand même).

En bas, les enfants, en rang deux par deux, main dans la main, nous attendaient sagement. Notre petite colonne s’est ébranlée d’un bon pas, zigzagant entre les mares de boue et le crottin des mules comme une longue chenille bleu et blanc.
Dans une chaleur d’étuve, nous avons marché comme ça durant une bonne demi-heure jusqu’au premier jardin. Là, maître Jean m’a montré les carottes, les choux, les navets, les plants de tomates, de maïs, d’aubergine, de gombos et de piments, les plantules d’acajou… Un fort joli jardin, en vérité, bordé par une bananeraie bien prospère et ponctué d’un grand avocatier.
En principe, les enfants sont chargés du sarclage et de l’arrosage. Chaque classe a sa journée et s’y rend beau temps, mauvais temps. Or, hier, la pluie avait rendu la terre si lourde et si collante qu’elle s’agglutinait à nos semelles avec les feuilles mortes en un épais magma impossible à décoller. Pas question de la travailler dans ces conditions. Les enfants sont donc remontés au village dare-dare sans avoir rien fait.
Bon, je dis «rien», mais aller-retour, c’était quand même une grosse heure de marche. Sans compter la distance que certains d’entre eux avaient déjà dû parcourir pour se rendre à l’école le matin. Si on faisait faire ça chez nous à des élèves de troisième année, quelqu’un appellerait la DPJ, c’est sûr. Et la DPJ sévirait.
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Bref, Jean, Sol (le neveu de Mica, en visite ici) et moi avons poursuivi notre chemin vers le second jardin – une autre bonne demi-heure de marche dans la boue, à contourner les mares et à essayer d’éviter de s’y étaler dans une glissade inopinée.
Il a bientôt fallu passer à gué une rivière, après quoi j’ai résolu de faire comme les gens que nous croisions, qui presque tous marchaient pieds nus, leurs chaussures à la main pour ne pas les crotter.
C’était assez drôle de voir la tête que faisaient les enfants en voyant une Blanche aller pieds nus dans la boue tout comme eux.
On a encore marché, marché, marché jusqu’au second jardin, à trois bons quarts d’heure du premier, à travers des coteaux plantés de bananiers, de canne à sucre ou de maïs.
Le soleil de midi tapait sans pitié, ma bouteille d’eau était vide, je suais comme une invention, j’ai été bientôt obsédée par la soif.
Ici et là, une vache osseuse courtement attachée à un palmier broutait ce qu’il restait d’herbe autour d’elle, une chèvre mastiquait placidement quelques brindilles arrachées à un buisson, et je me prenais à rêver de les traire pour en tirer ne fût-ce que quelques gouttes de lait.
Après Laurence d’Arabie dans le désert, les Marines perdus dans l’impitoyable jungle infestée de VietKongs sanguinaires et Indiana Jones dans la fosse aux serpents, voici que Tatie Fabi risque sa vie en plein cœur de la sauvage flore haïtienne.
Le deuxième gué a été à la fois torture (tant d’eau non potable !) et bénédiction (c’était tout de même bien rafraîchissant). Nous avons enfin atteint le troisième jardin, ordonné, fertile, dont le prof responsable, Renois, irradiait de fierté. Betteraves, pois verts, concombres (il nous en a donné deux, frais cueillis, que nous avons mangés au dîner, mèsi anpil !), carottes, navets, etc., le tout impeccablement sarclé. Puis nous avons visité la petite école non loin. Dans les classes, les élèves, comme toujours, se levaient d’un bond à notre apparition pour nous saluer en chœur, un rituel réglé au quart de tour qui ne cesse de m’étonner. 
Sur le chemin du retour, comme je n’en pouvais plus de soif, Jean a demandé à un de ses cousins de grimper à un cocotier pour en faire tomber les noix. Tchak ! Deux ou trois bons coups de machette, on décapite la chose et l’on boit à même le trou. Quand il n’y a plus d’eau, tchak ! On fend le coco en deux et re-tchak ! on en fait voler un éclat qui sert de cuiller pour manger la pulpe, douce, gélatineuse, rafraîchissante… Quand on a goûté à ça une fois, les noix de coco desséchées et ridées qu’on trouve dans nos supermarchés ne nous disent plus rien.
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La pluie a recommencé à tomber, drue, obstinée comme elle l’est sous les tropiques ; le chemin est devenu encore plus glissant, j’ai cru que nous n’arriverions jamais. Jean m’a tenu le bras comme à une enfant dans le maudit sentier de roche qui mène à la maison, où je suis arrivée exténuée et triomphante.
Jamais Prestige ne m’a semblé meilleure !

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Les Abricots

La maison de Mica, au village des Abricots, n’a pas de portes. Enfin si, une seule, une bonne grosse porte de bois sombre en arceau, comme celle d’un château du Moyen-Âge, que son défunt mari avait fini par installer pour que les gens ne puissent plus dire que sa maison n’avait pas de portes. Mais c’est bien symbolique : tout l’arrière de la demeure est ouvert, sans vitres ni rien, sur un grand jardin planté d’aloès, de cocotiers, d’un abricotier et de plantes à fleurs que je serais bien en peine de nommer. En contrebas, on voit la mer qui jette son écume sur une étroite plage et berce des bateaux de pêche à voile.
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Dans le jardin errent un paon qui fait la roue pour ses deux paonnes, un nombre indéterminé de canards, dont une cane à l’aile cassée suivie de trois canetons qui ne sont pas les siens, ainsi qu’un chaton qui vient miauler le soir pour avoir à manger.
Dans la maison : un perroquet vert et grognon qui a mal à la patte, une tourterelle chauve, un chihuahua adulte qui fait des sourires affreux et son rejeton de trois mois qui se prend pour un tigre et court en grondant après la queue de Minouche, un chat roux qui miaule sans arrêt. À la nuit tombée, il n’est pas rare qu’une chauve-souris vienne voleter au-dessus des têtes attablées avant de ressortir par on ne sait où.
On arrive aux Abricots après une bonne heure et demie de route à partir de Jérémie, bien que les deux ne soient distants que de 25 kilomètres. Je dis route, mais c’est un chemin de terre semé d’ornières qui ressemble aux chemins forestiers de mon enfance, ouverts comme des plaies dans le bois que la compagnie s’apprêtait à raser. Mais ici, dans cette zone essentiellement rurale, les petites maisons carrées coiffées de tôle ondulée s’éparpillent à travers les collines couvertes de manguiers, de bananiers, d’abricotiers et d’avocatiers. On est loin des épinettes noires, disons.
Mica conduit son pick-up 4X4 là-dedans comme j’ai vu conduire tous les Haïtiens : à tombeau ouvert. Je jure que, deux ou trois fois, j’ai levé de mon siège comme une crêpe qu’on retourne pour me heurter la tête au plafond. (Non, pas de ceinture : je serais morte étouffée.)
Mica a 76 ans, de beaux cheveux gris qu’elle coiffe en chignon, un regard qui voit à travers les gens comme des rayons X et une énergie de tous les diables. Il en faut pour faire ce qu’elle fait : elle a ouvert 200 écoles qui reçoivent près de 4000 enfants dans toute la commune des Abricots.
Je logerai chez elle pour les quatre prochains jours ; je sens que je ne vais pas m’ennuyer.

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Jérémie

Je ne voudrais pas avoir l’air de me vanter, mais j’ai fait hier mon premier voyage en Cessna, oui messieurs-dames. Quarante minutes de vol de Port-au-Prince à Jérémie dans un coucou de quatre places construit en 1962, qui tanguait et craquait comme un rafiot.

J’ai adoré ça.
J’étais la seule passagère. Roger, le pilote, m’a demandé si je voulais m’asseoir à l’avant ou à l’arrière. Quelle question! J’ai grimpé à côté de lui, il m’a passé un casque d’écoute qui m’a donné l’air de Mickey Mouse, il a réglé un tas de manettes et de cadrans et on a décollé.
Yahou! Quelle sensation! Roger est l’archétype du pilote de brousse qui a beaucoup bourlingué. Américain, blond aux yeux bleus, la cinquantaine, petite queue de cheval, casquette, bonne bedaine de bière, il ressemble à Bill Ballantine, l’inséparable compagnon de Bob Morane (les jeunes, googlez). Ultra-cool, il m’a même passé les commandes pendant 10 bonnes minutes! Bon, les commandes, c’est un bien grand mot : j’ai tenu le volant et sagement gardé le cap. Après coup, je me suis trouvée bien bête : je n’ai même pas tenté un petit looping, pas de tonneau, rien!
Je m’en veux encore.
***
Après la terre aride et épuisée de Paillant, celle de Jérémie est une véritable consolation. Enfin les Tropiques!
Le long de la route de l’aéroport, de petites habitations traditionnelles aux couleurs de bonbons se devinent derrière des entremêlements de bananiers, de manguiers chargés de fruits verts, d’arbres à pain aux vastes feuilles vernies, de bougainvillées aux couleurs violentes et d’hibiscus hauts comme des maisons.
Des femmes marchent dans la poussière blanche du chemin à côté d’un âne lourdement chargé; des grappes d’enfants ou de cabris s’égaillent sur notre passage. Il fait chaud, la mer est là, toute proche, sur la gauche – on la devine à travers la végétation.
Jérémie est une très vieille ville bâtie selon le plan colonial classique : rues à angle droit autour d’une place carrée où se font face la cathédrale, l’hôtel de ville et quelques bâtiments officiels. Cela ressemble aux villes de Colombie ou du Mexique, à ceci près que tout est  décrépit, décati, déliquescent – tellement que c’en est beau.

Comme toujours, il y a du monde partout, des motos, des marchandes de petites choses, des écoliers en uniforme. Les gros 4X4 de la Minustah chargés de Casques bleus passent régulièrement. Chaque fois que je demande : «Mais que font-ils donc, ici?», on hausse les épaules, on lâche un petit rire sarcastique. «Ils sont en vacances!», m’a répondu quelqu’un.

Je loge à l’Auberge Inn – malheureux jeu de mots qui ne rend pas justice au charme de la maison. La propriétaire, Juliette, est un phénomène de femme, beauté frappante et métissée à qui l’on donnerait facilement 20 ans de moins que les 60 qu’elle déclare.

Architecte de formation, elle a mille affaires en route qu’elle mène tambour battant, dont un centre communautaire, le centre Numa-Drouin, qu’elle a fondé et dont elle n’est pas peu fière, avec raison. Il y a une bibliothèque de quelque 5000 livres, une trentaine d’ordinateurs portables, une salle multimédias. On y donne des ateliers d’informatique ou de bricolage avec des matériaux recyclés, des formations en entrepreneuriat… Il règne là une atmosphère de ruche qui fait plaisir à voir.

Ce soir, j’ai assisté avec Juliette à une sorte de cabaret littéraire qui a lieu les vendredis soir autour de la littérature haïtienne contemporaine. C’est un petit festival organisé par les animateurs du centre. Chaque semaine, depuis environ un mois, les élèves d’une école de la ville donnent une conférence sur l’œuvre d’un auteur donné. Ensuite, ils répondent aux questions d’élèves d’autres écoles dans ce qui, en principe, doit prendre la forme d’un débat. Un jury évalue la qualité de la conférence, et le tout est suivi d’un volet culturel avec musique, théâtre, danse, etc.
Je voudrais bien voir si une activité de ce genre organisée pour les écoles publiques de chez nous susciterait autant de feu et d’enthousiasme. Il faut dire que les distractions sont rares, à Jérémie. Mais tout ce monde sur son 31, ces filles en délire qui encouragent leurs camarades et mènent la claque… On aurait dit un match de foot!