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En plongée

Ça fait que me voici hospitalisée à Huaraz depuis vendredi pour une forte fièvre qui durait depuis cinq jours. Oui, bon, cinq jours mais pas TOUTE la journée. Enfin, pas au début. On m’a d’abord diagnostiqué une fièvre paratyphoïde B, mais des tests plus poussés ont rejeté cette hypothèse. Comme je ne peux pas écrire beaucoup, notamment pour cause de perfusion dans le pli du coude qui m’empêche justement de le plier, ce coude, je vous mets ce que j’ai publié jusqu’ici sur Facebook. Désolée pour ceux d’entre vous qui auront déjà lu tout ça.

SAMEDI, 14h11 (après un mouvement de panique suscité notamment par mon frère au bout de 12 heures de silence, dont huit de sommeil — mon frère est un grand inquiet)

Les amis! Pas de panique s’il vous plaît. Je suis entre bonnes mains, on va me faire tous les examens possibles pour trouver la raison de cette fièvre, l’hôpital est très bien, mes collègues se relaient à mon chevet et je parle chaque jour avec les gens de SUCO.

Je n’écris pas beaucoup parce que je ne peux pas plier le bras gauche à cause du soluté (on n’a pas trouvé de veine ailleurs que dans le pli du coude).

Voilà.

Je vous tiens au courant s’il y a du nouveau.

SAMEDI, 20h26

Mon vocabulaire espagnol du domaine de la santé est en train de s’enrichir, vous crèèriez pas ça. Y a des avantages à tout.

DIMANCHE, 15h37 (un peu excédée par ma dieta blanda)

Saviez-vous ça, vous autres, que boire de l’eau froide, c’est DANGEREUX?

Ma mère nous disait ça quand on était petits. Elle disait aussi qu’on pouvait attraper la polio (ou la diphtérie?) si on se baignait dans un lac avant le 24 juin, la diphtérie (ou la polio) si on mangeait des pelures de banane (ne me demandez pas pourquoi on aurait fait ça) et que manger des patates crues donnait des vers.

Mais on n’est plus en 1965, là. Adelante, Perú!

LUNDI, 16h14

On attend toujours les résultats des tests. Quand le mot «patient» prend tout son sens.

Et oui, c’est un cliché tellement éculé que, dans mes années de correctrice, j’aurais fouetté le journaliste qui m’aurait pondu ça.

Mais après plus d’une semaine de surchauffe extrême à une température constante de 39 degrés, mon cerveau a des courts-circuits.

J’en peux juste pu. J’ai envie de mordre les infirmières. De me déshabiller tout-nue dans le corridor et de me vider le bidon d’eau minérale sur la tête en hurlant. De lancer mes plats sur le mur. De chanter «En revenant de Rigaud» à tue-tête en pleine nuit.

MARDI, 14h38, avec une photo similaire à celle qui coiffe cet article:

La bruxellose et le cytomégalovirus ayant été éliminés de la liste des suspects, j’ai décidé de me mettre à la plongée sous-marine pour passer le temps d’ici à ce qu’on trouve ce que j’ai.

Sans blague, on soupçonne une pneumonie. Je passe un scan ce soir. J’ai jamais tant souhaité avoir une maladie de ma vie.

MARDI, 18h

Mes amis, je m’ai toute trompée tantôt, la piste du cytomégalovirus n’avait point été écartée pantoute. C’est lui le coupable, dans la salle à manger avec le chandelier (que ceux qui n’ont jamais joué à Clue prennent une douche glacée pour avoir cru que la démence venait de m’attaquer par derrière dans la bibliothèque avec la matraque).

En un mot comme en trois, j’ai ça. Le cytomégalovirus.

La tomodensitométrie a également révélé une pneumonie interstitielle.

On en saura plus demain avec le rapport du radiologue.

Il reste à déterminer si la pneumonie est bactérienne et peut se soigner avec des antibiotiques (j’espère que oui).

Voilà, nous sommes fixés.

À partir de là, comme disent nos amis les Anglais, it’s all downhill. Ça va aller tout seul. Ou presque.

Depuis que j’ai compris que, ici, à l’hôpital, il faut se plaindre et réclamer, je suis très bien soignée. Mes collègues sont incroyables de prévenance et de gentillesse, je me suis découvert à Caraz une amie indéfectible, la nourriture est bien meilleure que dans n’importe quel hôpital québécois (vous me direz que c’est pas dur à battre)… Bref, ne vous inquiétez pas. Je vais survivre.

AUJOURD’HUI, au fil de la journée:

Voilà. Je ne vous copie pas les bas de vignettes, je suis au bout de mon rouleau.

Excusez les «fantaisies» de mise en page, pour la même raison.

Hasta pronto.

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Pérou profond

Il a fait un temps sublime aujourd’hui à Huari, alors j’ai suivi le conseil de mon collègue et ami Yony, et je suis partie faire une promenade dans la campagne, direction Acopalca, à 4 petits kilomètres d’ici. Il y a là-bas une cevicheria dont il m’a dit beaucoup de bien, j’en ai fait mon objectif.

Mon amie l’appli MapsMe m’avait signalé des sentiers qui me permettaient d’éviter la route, aussi poussiéreuse que périlleuse, pour traverser plutôt de riants paysages agrestes semés de maisonnettes en adobe, dont bon nombre, tristement abandonnées, retournent doucement à la nature.

Des champs de maïs, de pommes de terre et de luzerne, dessinés, dirait-on, autant par fantaisie que par les accidents de terrain, montent à l’assaut des montagnes dans un doux patchwork de velours vert. Au fond de la vallée, les eaux blanc-bleu d’un torrent chantent leur chanson mouillée. J’avais si chaud, j’ai bien failli descendre pour m’y tremper les pieds, mais la perspective de la remontée m’a, pour ainsi dire, démontée.

J’ai donc poursuivi mon chemin jusqu’au village d’Apocalpa, que j’avais déjà traversé en vitesse et en camionnette pour aller visiter des fromagères avec mes collègues Edgar, María Isabel et Diana. Ça m’avait paru plutôt mignon et, de fait, la petite place a un certain charme.

Mais sous le soleil impitoyable de ce samedi après-midi, il y régnait une torpeur désolante qui rendait encore plus tristes ses trois rues boueuses et semées de détritus, ses maisons de pisé à demi-écroulées, ses chiens pelés affalés sur le perron des portes, ses poules en liberté qui picorent au hasard. Deux ânes et un cochon, attachés par une patte, broutaient placidement au bort du chemin, des enfants qui jouaient avec trois fois rien se sont immobilisés longuement pour me regarder passer, ont timidement répondu à mon salut et ont repris leurs jeux.

Une petite vieille toute cassée en deux m’a souri de ses trois dents en me souhaitant buenas tardes de sa voix chevrotante.

Je suis arrivée en nage à la cevicheria, où plusieurs familles occupaient trois des cinq ou six longues tables de la salle dans un joyeux brouhaha.

J’ai commandé une Cusqueña noire (ma bière préférée) et un ceviche de truite, un vrai délice dont je ne me lasse pas. Avec ça, un chilcano (bouillon de truite parfumé à la coriandre) offert par la maison.

Ça valait mon heure et demie de marche.

Mais la bière aidant (ou pas), et même si la route du retour était tout en descendant, j’ai eu la flemme de rentrer à pied. Je me disais que j’allais héler un de ces taxis collectifs hyperbondés qui passent régulièrement en soulevant derrière eux d’interminables nuages de poussière, mais justement, ils sont toujours bondés au-delà du possible. J’ai demandé à la gentille patronne si elle pensait que je trouverais facilement une occasion pour redescendre à Huari, et elle m’a proposé d’appeler un taxi. Lequel, en l’occurrence, n’était nul autre que son mari, Justinio, qui m’a aimablement fait la causette jusqu’au village et un peu disputée parce que je n’étais pas allée jusqu’à la piscigranja, la pisciculture où il achète ses truites.

Tu vas devoir revenir, m’a-t-il dit.

Avec plaisir, j’ai répondu.

Après, j’ai marché un peu dans Huari, jusqu’au joli belvédère tout fleuri qui domine la vallée. Un monsieur est venu me parler, m’a évidemment demandé d’où je venais, m’a sorti ses six mots d’anglais, proposé une bière ou une chicha, ce que j’ai décliné poliment. De toute façon, il devait s’en aller, mais il m’a indiqué sa maison, juste là au coin, et il m’a sommée de revenir demain.

Peut-être bien, j’ai répondu.

Là, l’orage gronde, j’entends crépiter la pluie, je vais sortir essayer de trouver quelque chose à manger qui ne soit pas du poulet grillé.

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La fête des Mères

J’ai grandi en entendant ma mère nous répéter que la fête des Mères n’était qu’un truc commercial inventé pour vendre des fleurs et des chocolats et que ça n’avait aucune importance ni aucun sens.

Malgré tout, j’arrivais inévitablement de l’école avec mes cartes de voeux copiés du tableau noir et mes bricolages (bonjour, collier de macaronis, petit panier de raphia orné de fleurettes en cure-pipes, bocal peint à la gouache, cendrier en pâte d’amiante — oui, oui, mes enfants, de la pâte d’amiante, qu’on manipulait comme de la glaise, et un cendrier, objet désormais disparu de nos vies).

Quand on a commencé à avoir un peu de sous, mon frère Charles et moi, on achetait des cadeaux cheap et inutiles — un beurrier de plastique rouge, un mini-vase de céramique avec de mini-fleurs séchées, des chocolats pris à la tabagie du coin…

Dans mon souvenir, elle n’a même jamais fait semblant d’être émue ou contente. Elle nous répétait qu’on n’aurait pas dû, c’est tout.

Ma mère est morte quand j’avais 17 ans, mais j’avais eu largement le temps d’intégrer dans mon petit schéma personnel que la fête des Mères, la fête des Pères, la Saint-Valentin, l’Halloween, même Noël, tout ça, c’était du chiqué, du toc, du pas-nécessaire.

J’ai commencé à travailler là-dessus quand j’ai eu mon fils. Je ne voulais pas qu’il vive les mêmes désappointements que moi. Je voulais qu’il soit heureux de faire plaisir, et j’ai donc appris aussi à ne pas bouder le mien, de plaisir.

Ça fait que mon fils a presque toujours fait un petit extra pour la fête des Mères. Pour moi, mais aussi pour sa grand-mère.

Aujourd’hui, ma jeune et adorable collègue Nora, que j’appelle Angelita (petit ange) parce qu’elle veille à tout, silencieuse et absorbée dans ses papiers, est venue me voir pour me dire que, aujourd’hui, nous étions invités pour l’almuerzo à la chicharronería d’en face, un resto où nous n’allons jamais sauf en cas de festivités. Comme j’en perds encore parfois des bouts, j’ai pensé que c’était l’anniversaire d’un collègue, quelque chose du genre.

Puis j’ai compris que c’était pour la fête des Mères, qu’ils et elles avaient décidé de souligner aujourd’hui parce que je pars demain pour Huari. Et aussi, je pense, parce que je suis leur aînée à tous, et donc un peu leur maman.

La fête des Mères, au Pérou, on ne rigole pas avec ça.

Nuri, María Isabel et moi avons donc reçu chacune une rose rouge et un petit cadeau joliment emballé, tout ça grâce à Nora (qui n’est pas encore maman) et à nos deux collègues masculins présents, José et Martín, qui ont solennellement pris la parole pour nous rendre hommage. On a trinqué avec un vin rosé sucré, c’était gentil et sympathique comme tout, j’étais vraiment émue.

Comme je pars demain pour une bonne semaine, j’ai donné ma rose à Nora, qui m’a serrée très fort dans ses bras avant de rentrer chez elle, à une heure et demie de route d’ici.

Nuri aussi m’a fait un gros abrazo quand j’ai à mon tour quitté le bureau. Et Maria Isabel m’a crié avec son air de petite fille espiègle « No te vaaaaayaaaaas!» (Ne t’en va paaaaaas!)

Je suis partie le coeur léger, pleine de reconnaissance et d’amour, en me disant: «Vive la fête des Mères, en fin de compte.»

Et c’est ce soir que mon fils, à qui je n’avais pas parlé depuis presque deux mois, a choisi de m’annoncer qu’il s’était racheté une moto.

Un an presque jour après l’accident de l’an passé, le deuxième. dont il s’est miraculeusement sorti indemne.

Comme cadeau de la fête des Mère, disons que Je l’ai mal pris.

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Un dimanche à la campagne

P1130569.jpgMon collègue José vit et travaille à Caraz, mais sa femme et ses deux enfants habitent à Casma, à quelque quatre heures et demie de route d’ici. Il se rend là-bas deux fois par mois, pour passer trois ou quatre jours en famille. Le reste du temps, il travaille. Nous sommes donc deux à nous ennuyer quelque peu les fins de semaine, ce que nous n’avons réalisé que récemment.

Je l’aime bien, José. Il est drôle, il aime la vie, il est sensible, il est gentil et il n’est pas compliqué.

Un bon camarade.

Bref, aujourd’hui dimanche, après être allés voir «nos» petits producteurs au marché, nous avons pris une moto-taxi pour monter jusqu’au au Paraíso, une des trois ou quatre piscicultures autour de Caraz où les truites frétillent dans des bassins de béton alimentés par l’eau qui descend des montagnes. On te fait là un ceviche à tomber par terre, les proprios sont adorables, la bière est fraîche, ça porte bien son nom.

Je pensais rentrer ensuite sagement chez moi pour plier la montagne de linge que j’ai lavé moi-même de mes blanches mains (croyez-le ou non, les draps, les serviettes, les bobettes, les chemisettes, alouette), qui m’attend depuis des jours sur un fauteuil dans ma chambre. Mais José a reçu un appel de son vieux papa, qui vit sur une ferme à 10 minutes de Caraz et qui espérait sa visite.

Une ferme? Avec des vaches, des cochons, des moutons, des canards? Que pensez-vous que j’ai fait?

J’ai demandé à José si je pouvais l’accompagner, bien sûr. Il a rappelé son papa, qui a dit oui, bien sûr.

Le papa de José a 80 ans. Il a quitté sa femme pour une autre qui, actuellement, en a 36 tout au plus. Quand ils se sont connus, elle avait déjà deux enfants. L’aîné (dont j’oublie le nom, malheureusement) doit avoir 14 ou 15 ans, peut-être un peu plus. La deuxième, Carla, a 9 ou 10 ans. Les deux sont adorablement gentils, brillants, amènes, tout ce que tu voudras. Leur maman est d’une douceur infinie.

Et José a un petit frère de 6 ans, Abraham, qui lui a sauté dans les bras comme un petit ouistiti quand nous sommes arrivés, et qui ne nous a plus quittés.

Vous dire le bonheur qui m’a envahie là, à travers ces gens simples et bons, les enfants libres et beaux, les cochons tout contents d’être heureux, les canetons qui errent dans la cuisine, les inévitables chiens qui courent partout…

On a bu de la chicha de jora, une boisson fermentée à base de maïs. Abraham, magnifique petit garçon aux yeux pétillants d’intelligence, curieux comme tout, ne tarissait pas, il voulait tout savoir, tout me dire, tout me montrer. À un moment, il m’a dit qu’il avait un lion. «Ah, un lion, vraiment? Et où ça?

— Juste là, en bas, avec les moutons.

— Bon, je veux le voir!

— En plus, je le monte.

— OK, je veux voir ça aussi!»

Il se trouve que le lion en question est un mouton (une brebis?) avec, en effet, une grosse tête de laine pareille à une crinière. Ici, on garde tous les animaux attachés par une patte. Abraham a détaché l’extrémité de la corde nouée à un arbre et n’a fait ni une ni deux, hop! Il a enfourché son lion, qui s’est mis à trotter n’importe où. Sous les branches basses, sous les clôtures, mon Abraham se baissait comme un champion de rodéo, tombait, se relevait, se remettait en selle… Quand le mouton s’arrêtait, il lui saisissait la queue et tirait dessus en disant que c’était comme ça qu’on relançait le moteur, et de fait, le pauvre animal se remettait à avancer.

Carla se tordait de rire et moi aussi, ç’a été un fameux moment.

Puis nous sommes allés marcher un peu vers la montagne. Abraham, qui galopait autour de nous comme un jeune chien, a bien dû faire quatre fois le chemin que nous avons parcouru. «Jusqu’où allez-vous monter? Nous a-t-il demandé.

— Jusqu’à ce que nous soyons fatigués», ai-je répondu.

Il n’a pas cessé, ensuite, de nous demander si nous étions fatigués, et de nous affirmer que lui, non, et de nous le prouver par toutes sortes d’acrobaties. «¡Mi batería esta llena!» (Ma batterie est pleine!), disait-il à tout moment.

Quand nous avons rebroussé chemin, le soleil enflammait les montagnes d’en face, l’or des foins brillait en contrebas, le ruisseau bruissait le long de la piste pierreuse, Abraham nous attendait la tête en bas dans un avocatier.

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Que voulez-vous que je vous dise?

 

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La leçon de français

Ma voisine María Angelica me l’avait demandé il y a quelques semaines: aider son fils dans les cours de français qu’il suit à distance dans le cadre de ses études en tourisme. Quel plaisir ça m’a fait! J’avais vraiment hâte, mais, pour toutes sortes de raisons, je n’ai pu y aller qu’aujourd’hui.

Je me suis présentée là à 13 h (las trece en espagnol), mais le rendez-vous était à 3 h (las tres). J’ai toujours été pourrie dans les chiffres. Surtout en langue étrangère. La preuve, j’avais compris que María avait six chiens (séis), mais non. Elle en a 16! SEIZE CHIENS! Dieciséis! Tous recueillis dans la rue. Quand je passe devant chez elle, ils jappent comme des enragés, je frôle l’infarctus chaque fois. Si je meurs, ce sera leur faute. Mais je comprends enfin que tout ce boucan vient de presque trois fois le nombre de fauves que j’imaginais. Et franchement, je pourrais prendre l’habitude de passer de l’autre côté de la rue.

En tout cas. Je ne comprendrai jamais. Seize chiens, bâtard! (Pour mes amis étrangers, «bâtard» est un juron, que je trouve particulièrement approprié dans les circonstances.)

Mais je m’égare. Bref, comme j’avais du temps à tuer et l’estomac vide, je suis allée prendre l’almuerzo dans le premier bouiboui que j’ai trouvé sur mon chemin. Celui-là ou un autre, ils servent tous la même tambouille, mais j’avais été appâtée par l’annonce de trucha frita (truite frite) au menu. Comme de raison, ce n’était qu’un appât, y en avait pas. Je me suis rabattue sur une côtelette de porc, qui m’est arrivée sur un lit king de frijoles (haricots blancs) avec pour tout légume un petit tas de rondelles d’oignon cru et une mini-tranche de bébé tomate. Comme d’hab, j’ai laissé la moitié de mon assiette. Je n’arrive pas à me réconcilier avec la cuisine péruvienne.

Mais je m’égare encore.

Je suis donc retournée à 15h au petit hôtel pour backpackers que tient María avec son fils (je dirais peut-être mieux: «qu’elle a acheté pour son fils», mais ce n’est qu’une intuition), et j’ai entamé ma nouvelle carrière de prof de français.

Patrick a 30 ans, l’air d’en avoir 18, un physique de jeune premier, des yeux de velours et, d’après ce que j’ai pu constater, pas beaucoup d’initiative. Ou d’enthousiasme. Il a commencé ce cours, si j’ai bien compris, il y a un mois. Or, au jour d’aujourd’hui, il ne savait pas un traître mot de français, même pas bonjour ou s’il vous plaît. Je pense qu’il m’attendait pour commencer. Le hic, c’est qu’il a un examen… la semaine prochaine!

Il faut dire que son manuel de français est probablement ce qu’on peut imaginer de pire comme outil d’apprentissage. Mal foutu, bourré de fautes, incomplet, sans structure, ni ordre, ni méthode… quand j’ai vu ça, j’ai eu envie de le jeter au recyclage et de faire à ma tête. Mais, premièrement, il n’y a pas de recyclage au Pérou. Deuxièmement, il y a ce fameux examen, qui va porter sur le premier chapitre du manuel. Troisièmement, ma tête, elle vaut ce qu’elle vaut, et c’est le contraire du vin: ça ne s’améliore pas avec l’âge. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, mon stylo de l’autre, et j’ai commencé par l’a b c, littéralement.

On a vu les phrases classiques: bonjour, je m’appelle Patrick, je suis péruvien, comment t’appelles-tu, voulez-vous coucher avec moi… ben non, pas ça, pour qui me prenez-vous?

Puis les chiffres. Les moments de la journée, les jours de la semaine, les mois de l’année, les articles définis et indéfinis, les couleurs. Les verbes être et avoir au présent de l’indicatif, un peu de vocabulaire, le «s» du pluriel, toutes ces lettres qui s’écrivent mais ne se prononcent pas, toutes ces consonnes bizarres qui n’existent pas en espagnol… Il a fait des efforts remarquables, et il est doué, même s’il n’articulera jamais assez à mon goût.

Au bout de deux heures et demie, nos cerveaux se sont mis à émettre des cliquetis suspects et une légère odeur de surchauffe, alors j’ai mis fin à la séance.

À travers ça, María aurait voulu que j’aide Patrick à faire son premier devoir. Quand j’ai vu de quoi il s’agissait, il y a eu un grand fracas dans la pièce: mes deux bras étaient tombés. Il fallait réaliser deux infographies pour expliquer l’influence du français dans le monde, pourquoi c’est important de l’apprendre, patati et patata. En français. Après quatre semaines de non-cours.

— Euh, j’ai dit, c’est impossible.

— Mais s’il ne rend pas ce devoir, il va couler! Tu ne pourrais pas le faire à sa place?

— Euh, ça aussi, c’est impossible. Parce que ça demande bien trop de temps, et surtout parce que ce serait malhonnête. On va se concentrer sur l’examen, ce sera meilleur pour son apprentissage. C’est le but, non?

Elle s’est rendue à mes arguments tandis que Patrick ne pipait mot. Après tout, il a encore un mois pour rendre ce devoir (mais ça craint).

Ça craint aussi pour l’examen, remarquez, à moins qu’il ne se mette à travailler comme un forcené. Je l’ai branché sur le site de Babbel, au moins il va pouvoir entendre prononcer des mots et des phrases, ce que ne prévoit pas du tout son cours actuel. (Mais qui donc a conçu ce truc, pour l’amour du ciel?)

J’y retourne mardi, jour férié, a las tres. Cette fois, je ne me tromperai pas d’heure, et je ne partirai pas en folle et en robe comme je l’ai fait aujourd’hui. Le jour, le soleil brille, c’est doux comme tout. Dès que le soir s’amène, vers 17h30, on gèle. Je suis rentrée chez moi presque en courant tellement j’avais froid.

Fait que c’est ça qui est ça, comme on dit.

¡Buenas noches!

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Cinq mois

Il m’aura fallu cinq mois pour me sentir vraiment à l’aise. C’est presque la moitié de la durée totale de mon mandat. Vrai que, quand on part pour un mandat de deux ou trois mois, on n’a pas trop le souci de s’intégrer. On arrive, on fait (ou pas) ce qu’on est censé faire et on s’en retourne, merci, bonsoir.

Si on m’avait confié un mandat de trois mois ici, je n’aurais rien pu faire. Pas avec le peu d’espagnol que je savais. Et ignorante de la réalité des Quechuas comme j’étais.

Aujourd’hui, je peux dire que je me sens presque parfaitement à l’aise.

Je sens que mon travail est utile. Je converse sans mal avec la plupart des gens. Je fais des blagues et mes interlocuteurs rigolent.

J’ai mes petites habitudes. Je vous ai déjà parlé du monsieur à qui j’achète mes oeufs, qui me reçoit toujours avec son beau sourire amical. Je pense que je vous ai aussi parlé de Violeta, qui vend des tomates, des oignons, quelques légumes. Je ne me souviens jamais de l’endroit où elle est postée, je l’ai beaucoup cherchée récemment, en vain, et je l’ai trouvée aujourd’hui pratiquement par hasard. Elle est adorable. Elle m’a demandé où j’étais passée durant tout ce temps. Je n’ai pas osé lui dire que je me perds régulièrement dans ce marché pourtant raisonnablement ordonné.

J’aurais dû, ça l’aurait fait rire.

J’essaie toujours d’acheter à celles qui ont le moins à vendre, parce que ce sont elles qui en ont le plus besoin. Aujourd’hui, j’ai acheté du persil un peu monté en graine à une femme qui cachait sous sa chemise un jeune poulet. Elle le gardait au chaud de peur de le perdre. C’est du moins ce que j’ai pu comprendre.

Je me rends compte que je devrais toujours avoir mon appareil photo avec moi. Je voudrais que vous voyiez les visages de toutes ces personnes qui illuminent ma vie sans le savoir.

Je vous mettrais un portrait de Chela, la proprio de mon appartement, qui est si incroyablement aimable et qui m’apprend à vivre ici.

Aujourd’hui, alors que je descendais du toit où je venais d’étendre mon linge (yes, mesdames et messieurs, je lave toutes mes affaires à la main maintenant, comme tout le monde), elle m’a invitée à goûter sa chicha morada (une boisson faite de maïs violet). Je pense que c’était une façon de me dire que je ne dois pas la laisser sur le pas de ma porte, comme j’ai fait la dernière fois qu’on a eu à parler. «Pasa, pasa adelante!» Ça veut dire : entre, entre!

Tout de suite comme ça? Alors que c’est le bordel chez moi, que je n’ai rien à vous offrir à boire?

Ben oui. Ç’aurait été mieux que de la laisser sur le palier.

Chela et son fils Fredy étaient venus parce que je les avais appelés à l’aide: la toilette (el inódoro en espagnol, je vous laisse traduire) était bouchée, mais bouchée depuis trois jours. J’avais tout essayé avant d’avouer ma défaite. J’espérais qu’ils appelleraient un plombier, mais non. Ils sont venus tous les deux, ils ont observé avec désolation le fait que el inodoro ne se vidait pas.

Chela a suggéré qu’un objet était sans doute tombé dans la cuvette. Fredy s’escrimait avec une ventouse complètement inutile que je venais d’acheter et qui, comme de juste, était complètement inutile.

Je n’ai pas osé leur dire que c’était le résultat de trois jours de constipation à Huallanca.

J’ai trouvé sur les interwebs une façon géniale de débloquer la chose avec une vadrouille et quelques sacs de plastique, et j’ai réussi à expliquer ça à Chela.

Fait que c’est ça, mes amis.

J’pense que je vais survivre.

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Images en rafale

Pour changer un peu de ma logorrhée habituelle, voici des images en rafale. Mes amis Facebook les ont toutes vues, mais bon. Z’auront qu’à ne pas regarder. Pas tous les jours que j’ai une connexion comme celle-là, j’en profite.

Ici, prises à Lima pendant la Semaine sainte.

Et ici, pendant mes petites vacances à Huanchaco

Ça, c’est quand mon nouvel ami Antonio est venu me voir.

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Et enfin quand ma coordonnatrice, Sarah, est venue de Lima avec Milène, qui, elle, travaille au siège de SUCO, à Montréal. On est allées faire un tour à la laguna Parón. J’ai tellement parlé (pas si souvent que j’ai l’occasion de me lâcher lousse dans ma langue, disons), je pense que j’ai accentué leur mal des hauteurs.

Je vous demande pardon, les filles.

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Le motivateur

Impeccable dans son complet-veston gris-bleu satiné, il s’est amené devant nous, a joint les mains devant son visage dans une attitude d’extrême concentration, puis, au bout de quelques secondes, il s’est lancé.

J’allais assister à la plus caricaturale des séances de motivation que j’eusse pu imaginer. Pensez aux preachers américains, pensez à Chose Brunet, au jovialiste André Moreau, aux séances de motivation Walmart, mais avec une touche de théâtre, parce que le Señor Ipanaqué est aussi acteur et Poeta de los Andes autoproclamé. Rien que ça.

Tour à tour drôle ou dramatique, il passait du ton susurrant de la confidence à des tirades lancées soudain d’une voix de tonnerre sans aucune raison autre que celle de faire faire une crise cardiaque à son auditoire. Ou de réveiller les endormis. Pis si tu éprouves le besoin de réveiller les endormis, Chose, pose-toi des questions sur la teneur de ton discours.

En tout cas.

Il a parlé de l’enfant qui sommeille en chacun de nous, de la confiance en soi, qui naît ou meurt en fonction de ce que nos parents nous ont dit et répété… Il a été jusqu’à se mettre à quatre pattes pour illustrer son propos.

Jusque-là, je l’ai trouvé divertissant, parfois même intéressant, bien que tellement caricatural que je me suis souvent retenue d’éclater de rire.

Mes collègues buvaient ses paroles.

C’est quand il nous a demandé de fermer les yeux et de nous dire à nous-mêmes que nous étions des gagnants, des triunfadorrrrres, et que nous pouvions, si nous le voulions vraiment, atteindre tous nos buts et vaincre tous les obstacles, que j’ai commencé à finir de décrocher.

Ce genre de discours m’a toujours hérissée. Il me semble que, si c’était aussi facile, ça se saurait.

Ça fait que je n’ai jamais été capable de fermer les yeux. La tête baissée et la main en visière sur le front comme quand je trichais aux examens de math du secondaire, j’observais mes collègues par en-dessous, tous dociles, attentifs, obéissants. J’ai été tentée de regarder le bonhomme en pleine face, mais qu’est-ce que ça aurait donné? Eurien. Alors j’ai continué de l’épier pendant qu’il pérorait, bien trop occupé par son discours pour se rendre compte de ma rébellion.

Quand il nous a tous fait lever et exhortés à hurler: YO PUEDO! (Je peux), SOY UN GAÑADOR! (Je suis un gagnant) en sautillant, le poing en l’air comme dans la pub de la famille Schiller, j’en ai profité pour m’éclipser.

J’ai fait ça chaque fois que ça commençait à chauffer: je filais en douce vers les toilettes (providentiellement situées au rez-de-chaussée alors que nous étions au troisième étage) en espérant que personne ne me remarque. Évidemment, tout le monde a très bien vu mon petit manège, d’autant plus que, chaque fois, je m’enfargeais dans une chaise ou j’échappais ma bouteille d’eau (je suis la reine de la discrétion). Mais personne n’a rien dit. Même Don Edwin.

Il m’a fait penser au personnage de l’auteur de radionovelas dans le roman de Vargas LLosa La_Tante_Julia_et_le_Scribouillard. Un acteur déchu empêtré dans ses vieux patterns, qui joue encore comme dans les films muets, avec des attitudes tellement énormes que, si on les appliquait au moment de parler en public comme il nous le conseille, on finirait vite fait à l’hôpital psychiatrique.

Mais. Maismaismais. Il nous a aussi fait faire quelques dinámicas, dont l’une où il fallait se mettre deux à deux et se donner l’accolade, corazón a corazón (coeur contre coeur), donc gauche contre gauche, ce qui va complètement à l’encontre des habitudes péruviennes, où on se fait la bise sur la joue droite. Avec ça, il fallait se dire mutuellement en se pointant du doigt (chose que ma mère m’a toujours interdit de faire parce que c’est pas poli): TÚ ERES UN GAÑADOR! UN TRIUNFADOR!

Ben oui, toi.

J’étais prise au piège, pognée en face de mon collègue Edgar, qui avait l’air aussi mal à l’aise que moi. On avait tous les deux le regard d’une souris au moment où elle réalise qu’elle n’aurait donc pas dû toucher à ce morceau de pain. Plus moyen de m’esquiver. J’ai pensé mourir, mais il faut croire que mon heure n’était pas venue.

J’ai fait un effort surhumain pour rester là, et j’ai commencé à dire à mon collègue non pas qu’il est un triunfador (ça, c’était nettement au-dessus de mes forces), mais juste les qualités que je lui trouvais.

Ce qui s’est passé, c’est que personne n’a prononcé ces paroles absurdes. On s’est juste mis à se dire tout le bien qu’on pensait les uns des autres. Hé. Ça et les gros câlins, ça a mis tout le monde dans un état d’émotivité qu’on observe rarement dans des réunions d’équipe, disons.

À la fin, le taux de personnes soudainement aux prises avec le rhume des foins a atteint un sommet.

Au souper, après cette journée de fous, on a bien rigolé au sujet de mes disparitions soudaines. Mes collègues ont voulu savoir ce qui me dérangeait du discours de Don Edwin, et, pour leur expliquer, je me suis mise à l’imiter comme je sais si bien faire. Tout le monde était mort de rire quand soudain Don Edwin s’est matérialisé derrière moi. Oui, oui, lui en personne.

J’ai dû rougir comme une ado prise en flagrant délit de tricher aux examens de math. Mes collègues étaient partagés entre le rire et le malaise. Arf, j’ai dit, on ne se reverra jamais, lui et moi. Et puis je l’ai si bien imité que, s’il a un peu d’humour, ça va faire plaisir à son gros ego.

De toute façon, il peut penser ce qu’il voudra, je m’en fiche complètement.

J’ai appris aujourd’hui qu’il est conseiller provincial (la structure politique et administrative du Pérou reste pour moi un mystère, mébon, c’est un élu), et qu’il est soupçonné de s’être approprié de l’argent de donaciones.

Ça ne m’étonne tellement pas. Dès que je l’ai vu, je lui ai trouvé un air pas net.

Il vient de m’inviter à devenir son amie sur Facebook.

Heu… non?

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Trois jours à Huallanca

La seule fois où j’étais allée à Huallanca (c’était il y a cent ans), il avait plu comme vache qui pisse, il avait fait froid, je m’en souvenais très bien. En femme prévoyante et avisée, mercredi soir, j’ai vérifié les prévisions météo. Ça disait ceci:

Trois degrés la nuit avec pas de chauffage à l’hôtel, 13 degrés bien humides le jour, je n’ai pris aucun risque et je me suis pourvue de mon manteau de mouton et de chaussettes de laine, avec aussi bonnet, gants, foulard, polar, plus mon chandail de cachemire et l’imperméable Marmot que m’a offert ma soeur il y a 1000 ans.

Il a fait un temps splendide, avec zéro pluie. Froid la nuit, mais jamais autant que ce dont nous menaçaient les interwebs. Leçon apprise, comme on dit dans le langage de la coopération: ne jamais se fier aux prévisions météo. Mais tout prévoir quand même, surtout ici. Finalement, ça revient au même. J’ai tout apporté, et tout m’a servie d’une manière ou d’une autre, ne fût-ce que pour suppléer à ce que mes collègues n’avaient pas.

L’hôtel où Allpa a ses habitudes à Huallanca est dégueulasse, l’un des pires que j’aie vus de ma vie, avec des plaques de commutateurs noires de crasse, toutes les portes marquées de milliers d’empreintes digitales douteuses, des serviettes de couleur foncée de sorte que tu ne puisses pas voir à quel point elles ont été mal lavées, des oreillers qui sont plutôt des coussins bon marché achetés dans un solde de fermeture d’un magasin de meubles cheap et des serrures qui fonctionnent quand elles veulent… Avec ça, le patron a une sale mine de bandit alcoolique pervers, je ne lui confierais même pas mes lacets.

On m’a expliqué que c’était le seul hôtel qui pouvait nous recevoir tous. Nous étions une vingtaine, soit toute l’équipe d’Allpa, mais, la première fois que j’y ai logé, nous étions exactement à peu près trois ou quatre. On m’a aussi dit que c’est parce qu’il y a une cochera (un stationnement). Mais tout le monde laisse sa camioneta dans la rue. En tout cas. L’agent de changement que je suis censée être se câlice franchement du stationnement et ne demande qu’à faire son office de changement, alors je peux vous garantir que je ferai tout ce que je peux pour que plus personne n’ait à subir ça. On n’est pas des chiens, comme disait mon amie Louise.

En tout cas. C’est pas si grave, j’ai dormi pareil, sous un incroyable tas de couvertures qui, si elles ne te réchauffent pas vraiment, t’écrasent comme une tranche de tomate dans un sandwich. La formidable équipe d’Allpa était donc réunie à Huallanca pour un taller de capacitación (atelier de formation) de trois jours. La première journée portait sur les communications, ç’a été mon baptême du feu. On était partis de Caraz à 6h du matin, on est arrivés à Huallanca à 10h, avec une heure de retard sur l’horaire prévu (mais c’était prévisible). Bref, un peu étourdie par les quatre heures de route de montagne et par le changement d’altitude (Caraz est à 2500m, Huallanca à 3500), j’ai fait ma présentation PowerPoint, animé des activités, donné, comme on dit, mon 110%. Heureusement, mon collègue Yony était là pour m’appuyer, sinon je serais morte.

Dire que c’est moi qui devrais l’appuyer!

Je me disais que j’allais les ennuyer, tous ces collègues, avec mes histoires de réseaux sociaux, de rédaction adéquate, blablabla.

Je n’arrive toujours pas à y croire, mais je leur ai fait découvrir un monde.

Et avant ça, moi, en faisant mes recherches pour cet atelier, j’avais découvert le Pérou branché, connecté, avide de nouveauté. Un monde aussi.

Je n’ai jamais pensé que j’allais changer le cours de l’univers en étant coopérante volontaire, encore moins sauver des vies. Mais j’ai toujours cru, et je le crois encore, que je peux faire une toute petite différence qui va s’étendre. Comme chaque fois que je refuse un sac de plastique pour le moindre achat. On me regarde comme si j’étais une drôle de bête, j’explique pourquoi en quelques mots, sans donner de leçon, juste dans la conversation, je dis merci, et je me dis que je viens de semer une petite graine.

Bon, je m’égare.

Il est tard, je n’ai pas raconté le tiers du quart de la moitié de ce que je voulais écrire. La suite demain, si vous voulez bien:

– Le motivateur

– Comment, grâce à ce motivateur, j’ai vécu un épisode d’un roman de Mario Vargas Llosa (Prix Nobel de littérature, et je me flatte de le lire dans le texte)

– Comment tout le monde a pleuré hier à chaudes larmes en expliquant pourquoi et comment ces trois jours avaient été marquants

Bonne nuit amigas y amigos.

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Mon ami Antonio

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Vous savez, ce cocktail de l’ambassade où je ne voulais pas aller? Où je devais présenter mon mandat à l’aimable assistance et expliquer le comment du pourquoi? Bien sûr, vêtue de ma plus belle robe, j’y suis allée. Je n’avais rien préparé pour ma présentation, pas de Power Point ni de photos ni rien, d’une part parce qu’on m’avait dit que ce ne serait pas possible pour des raisons de sécurité, et, d’autre part, parce que je suis une immense paresseuse et que franchement ça faisait mon affaire de paresseuse.

Ça fait que j’ai expliqué à tout ce beau monde ce que je suis censée faire ici comme je l’aurais expliqué à des amis, ni plus, ni moins.

Paraît que j’avais un accent du Saguenay à couper au couteau mais que j’ai bien fait ça.

J’imagine que, à mesure qu’on prend de l’âge, ces choses-là deviennent vraiment accessoires.

En tout cas.

Après ce cocktail où tout le monde s’est plus ou moins ennuyé (chose absolument normale et presque obligatoire dans ce genre d’événement), nous sommes allés envahir une terrasse de la rue Berlin, la rue des bars dans ce coin de Lima. Je dis «nous», ça veut dire, essentiellement, des Québécois, jeunes et moins jeunes, dont une belle gang de Québec sans frontières. Antonio était leur accompagnateur. Les jeunes et moi, et plus tard avec Antonio, on a placoté en masse et longtemps, tout ça a été hautement et éminemment sympathique et agréable.

Antonio est né en Espagne. Il vit au Québec depuis 30 ans. Quand il parle français, il sacre comme vous et moi, câlice de tabarnak pis toute. Quand il me parle en espagnol, je me sens comme une championne parce que je comprends TOUT ce qu’il me dit, et parce qu’il me dit que je parle un excellent espagnol.

UN EXCELLENT ESPAGNOL!

Mon ami Antonio vient de partir pour Lima. On a passé la fin de semaine ensemble, à parler de tout et de rien (EN ESPAGNOL!), à marcher dans la montagne, à être attentifs à tout ce qui nous entourait: les couleurs, les sons, les parfums… Son émerveillement devant la beauté de Caraz et de ses habitants (surtout des habitantes, en fait) m’a rappelé à quel point j’ai de la chance de vivre ici.

Alors que nous marchions dans la montagne, vers un village bien trop lointain pour que nous puissions raisonnablement l’atteindre compte tenu de l’heure à laquelle nous étions partis, nous nous sommes arrêtés un moment. Il y avait une chapelle, un abri contre le soleil, quelque chose de paisible et de doux. Tout à coup, une dame invisible sous les frondaisons, qui nous avait entendus, s’est adressée à nous. Nous lui avons dit que nous étions de simples passants et que nous ne voulions pas la déranger. Elle nous a invités à manger avec les ouvriers de sa ferme, en toute simplicité.

Un moment de grâce.

Elle s’appelle Suzana, elle a une âme irrésistible, c’est sûr que nous allons nous revoir elle et moi. Mais si Antonio n’avait pas été là, je ne serais jamais allée là-bas, je ne l’aurais jamais connue.

Ce soir, avant de partir, Antonio a cuisiné deux omelettes espagnoles à se rouler par terre, l’une aux pommes de terre, l’autre à l’oignon.

On a mangé ça en parlant de l’infini et des mystères qui nous entourent.

Hé. Si tu restes dans ton salon, tu vivras jamais ça.