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L’eau

On a vu assez de reportages sur les sécheresses catastrophiques qui ont éprouvé le Sahel pour le savoir: ici, l’eau est littéralement une question de vie ou de mort. Trop de pluie et les semences de mil, base absolue de l’alimentation, seront lessivées; pas assez, les plants se dessécheront. Dans les deux cas, les récoltes seront compromises et, partant, la subsistance d’une famille, d’un village, d’une commune.

Pour s’assurer d’une eau potable, il faut forer à plus d’une centaine de mètres de profondeur. Les puits ouverts, moins profonds, risquent plus facilement de se contaminer ou de s’assécher.

À Garougandji, dans la région de Dosso, il y a donc un puits classique, dont l’eau sert à abreuver le bétail et à diverses tâches domestiques. On s’en servait aussi pour arroser le jardin scolaire, mais, à quelque 30 mètres de profondeur, remonter l’eau était une tâche trop lourde pour les écoliers. On a donc abandonné le jardin, qui se dessèche tristement à quelque mètres de là. Une mare, juste à côté, pourrait fournir l’eau nécessaire, mais elle se tarit trop tôt. Selon le directeur de l’école, la creuser un peu permettrait que plus d’eau s’y accumule en saison des pluies, de sorte que l’on pourrait arroser le potager jusqu’à la fin des récoltes.

Quant à l’eau potable, on la puise un peu plus loin, au «forage», qui fait plus d’une centaine de mètres de profondeur, grâce à une pompe hydraulique que les jeunes filles actionnent vigoureusement du pied.

Il règne autour de ces deux pôles une activité constante, rythmée par le grincement des poulies, la chanson fraîche de l’eau qu’on transvase et, bien sûr, les rires des femmes. C’est la vie elle-même qui se déroule là où elle prend sa source.

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Niger

Nous y voici donc. Après quelques jours «au neutre» dans un hôtel qui ressemble à un tout-inclus cubain en déclin, nous avons pris le chemin de Dosso, à deux bonnes heures de Niamey, pour visiter deux des écoles où Oxfam intervient par le truchement de l’Association pour un développement durable, une ONG locale.
Nous avons passé la première journée en visites protocolaires: le préfet, le maire, le directeur des cantines scolaires, l’inspecteur des écoles, le gouverneur du département, le chef de police… Chaque fois, des salamalecs qui n’en finissent plus (littéralement, car les gens, dans ce pays musulman à 98%, se saluent en arabe: «As-salam alaykoum»).

– Comment ça va? Très bien?
– Ça va bien, et vous?
– Ça va bien, ça va?
– Ça va, et le séjour?
– Ça va, ça va très bien…
– Alors, ça va? Et la santé?
– Ça va bien, ça va?
– Ça va très bien, et la fatigue?
– Ça va. Alors ça va? Et la famille?

Si on n’y met pas un terme, ça peut durer des heures, à serrer interminablement des mains sans jamais savoir quand il serait diplomatiquement acceptable de les lâcher. On finit par s’asseoir, tous les messieurs en grand boubou, dans un bureau aux dimensions proportionnelles à l’importance des fonctions de son occupant, meublé de canapés aussi hideux que poussiéreux (la poussière du désert, impossible à vaincre, qui s’infiltre partout).

Notre ami Saidou nous a présentés, a expliqué notre mission et, au terme de palabres interminables sur les questions de sécurité (il n’y a pas de danger immédiat, mais on préfère ne pas prendre de risque depuis l’enlèvement de deux diplomates canadiens en 2009), on a fini par nous coller deux «éléments» de la police, armés de mitrailleuses chargées, eux-mêmes chargés de nous accompagner partout où nous irions. Pour faire bonne mesure, le gouverneur a de plus envoyé au village un détachement de la garde nationale et une patrouille de l’armée, qui ont bivouaqué là-bas durant les trois jours que nous y avons passé.

Par-dessus le marché, le secrétaire du ministère de l’Éducation responsable des cantines scolaires nous a aussi accompagnés dans son 4X4 avec chauffeur, de même que l’inspecteur des écoles. Un peu plus, on nous donnait une fanfare.

Nous qui voulions nous déplacer discrètement…

Au village, tout le monde nous attendait: le chef, les sages, leurs femmes, les enfants, le directeur de l’école, les enseignants, bref, le village au complet sur son 31, avec de la musique, des honneurs et des discours ponctués des murmures d’approbation de l’assistance. On nous a fait goûter la boule (une boisson de lait et de mil servie glacée dans une grande calebasse, que l’on boit chacun son tour à même la louche), on nous a fait quelques démonstrations d’artisanat et de traditions locales, et puis, comme de raison, la musique a commencé et tout le monde s’est mis à danser.

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Les sages du village.

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Jeune Peule toute parée pour l’occasion.

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On vous tresse un éventail ou une paire de sandales en deux temps trois mouvements.

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Cinquante et un ans, dix enfants.

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Un peu de boule bien fraîche?

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On agite le lait dans cette calebasse pour en extraire le beurre, qui est utilisé dans la cuisine sous forme d’huile.

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Pilage du mil.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Tressage de paille.

Au terme de cette journée, nous étions épuisés, quelque peu confus (qui était donc ce grand monsieur digne au calot rouge, déjà? Ah, oui, le préfet – non, le chef du village – non, son adjoint)…

Tous ces officiels nous ont suivis pas à pas le lendemain, histoire de mettre tout le monde bien à l’aise. Debout autour de la caméra durant les entrevues, et ça éternue, et le cellulaire sonne, et ça répond à la place des femmes…

J’ai failli en étrangler un ou deux, mais je me suis retenue. Je fais des progrès, en matière de protocole.

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Bientôt le Niger

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Eh oui. Nous l’avons su hier: nous repartons, cette fois au Niger, pour un mois, tourner un documentaire sur les résultats d’un programme d’encouragement à la scolarisation mené par Oxfam-Québec dans les régions de Tillabéri et de Dosso, à environ 150 km de part et d’autre de Niamey. Départ dans… deux semaines!

Ce sera sans doute très chaud, et très différent du Bénin: le Sahel et le Sahara occupent 80% de la superficie du pays et, bien qu’on y trouve des ressources comme de l’or, de l’uranium, du pétrole, du fer et du charbon, le Niger se classe bon dernier (sur 187 pays) au classement de l’ONU selon l’indice du développement humain. On dit cependant que, avec le Congo, c’est le pays qui a fait le plus de progrès depuis 2000 en regard des Objectifs du millénaire pour le développement. Il y a donc de l’espoir, en dépit de ce que j’ai entendu dire un jour, à Cotonou, par une dame qui en revenait: «L’enfer sur terre existe, c’est le Niger!» Je n’en crois rien, et j’ai très hâte de voir enfin le fleuve Niger, ce dont je rêve depuis depuis, comme on dit au Bénin.

J’avais le pressentiment, tandis que je remettais mes trucs et mes machins dans les placards, l’autre jour, que je faisais peut-être tout cela pour rien, que j’aurais à repartir. Eh bien voilà (serais-je devenue un peu sorcière au contact du vaudoun?).

Mon appartement sera donc de nouveau à louer pour le mois de juin, si des fois vous connaissez quelqu’un qui cherche un endroit où se poser à Montréal pendant le plus beau mois de l’année…

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Le retour (et des nouvelles de Pélagie)

J’émerge peu à peu de l’état d’hébétude dans lequel j’étais plongée depuis notre retour à Montréal, le 12 avril dernier, 11 mois jour pour jour après mon départ pour Cotonou (drôle de hasard, quand même).

En toute franchise, je ne suis pas certaine d’être complètement revenue, on dirait que certains circuits ont sauté, notamment dans le système de pilotage automatique: je me perds dans le métro, je me trompe de rue en auto ou j’oublie les sens uniques… Je n’ai pas encore vraiment osé le vélo (ceux qui ont vu la face au beurre noir que m’a value un accident il y a deux ans comprendront pourquoi, d’autant plus qu’il y a en ce moment à Montréal une espèce de concours d’écrasage de cyclistes par des poids lourds doublé de chaussées si dégradées qu’on dirait que Montréal a été bombardé).

Bref, je me sens comme une convalescente.

Mais le beau temps semble vouloir enfin s’installer, les pommiers seront bientôt en fleur, la vie reprend son cours, tout va à peu près pour le mieux.

Chez Pélagie, c’est moins drôle. Comme les enseignants sont en grève, l’école n’ouvre que deux jours par semaine, si bien qu’elle n’a pas assez de travail pour faire un revenu suffisant. Je lui ai conseillé de trouver un autre endroit où vendre ses petits plats en attendant, ce qu’elle a fait. Mais la moto d’Éric a choisi ce moment pour se mettre en grève elle aussi, si bien que Pélagie ne peut plus aller travailler et que Mirabelle ne va plus au centre de réadaptation: on n’a pas l’argent pour payer le zemidjan. C’est aussi bête que ça.

J’ai eu ces nouvelles en partie par Skype, au cours d’une non-conversation où il fallait beugler chaque phrase trois fois au milieu de parasites dignes du temps héroïque de Graham Bell lui-même.

L’autre partie des nouvelles me vient de Judicaël, qui semble ne jamais dormir et qui m’inonde de messages Facebook grâce au téléphone que Pierre lui a laissé en partant. Heureuse intuition!

Tout ça pour dire que je viens d’envoyer 500$ pour faire réparer la moto et subvenir aux besoins les plus pressants, le temps que l’argent recommence à entrer.

Comme disait l’autre, y en aura pas de facile…

Ça fait que, s’il y a encore parmi vous quelques bonnes âmes désireuses de contribuer à ce don, je vous en remercie à l’avance. Il suffit de cliquer sur le bouton à la fin de ce texte.

J’en profite pour exprimer ma gratitude et celle de la famille de Pélagie à tous ceux qui ont si généreusement répondu à mon premier appel, chose que j’aurais dû faire il y a longtemps. Les voici, dans le désordre:

Jocelyne Dorris
Robert Laurier
Sonia Perron
Claire Mauffette
Frédérick Fournier
Agathe Vergne
Marianne Strauss
James Poarch
Sara Doré
Marie-Claude Laberge
Muriel Missey
Anne Rouleau
Michèle Laberge
Andrée Couturier
Monique Laberge
Luce Roy
Lionel Martin
Madeleine Dufour
Marc et Clara Lavieville
Isabelle Gauvreau
Marie-Andrée Boivin
Johanne Renaud
Franck Vager
Josianne Bertrand
Laurence Vager
Marie Miquelon
Philippe Angers
Marie-Christine Blais
Gilles Bériault
Mireille Laason
Denise David
Catherine Handfield
Romain Gueilliot
Marie Andrée Jean
Marie Mathers
Hélène Béique
Brigitte Foucaud
Yves Girard
Jocelyn Dubois

Voilà. Pour changer, dans mon prochain billet, je vous parlerai de Marseille.

 

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En rafale

Nous avons quitté le Bénin dans une confusion absolue, une brume épaisse, autant à cause de l’heure inhumaine à laquelle nous avons dû nous lever (notre avion décollait à 5h du matin) que des circonstances bizarres qui ont entouré notre dernier jour à Cotonou.

Édouard, le monsieur qui s’occupe des affaires de la propriétaire de l’appartement (elle vit en Californie), avait fait l’état des lieux le vendredi précédent avec un zèle exaspérant, et il a tenu à le refaire lundi, pour être bien certain que nous ne nous enfuirions pas avec une petite cuiller ou un verre à eau. Son air soupçonneux, son zèle tatillon de sous-fifre soudain investi d’un petit pouvoir, ses sous-entendus comme quoi nous avions pu donner à Pélagie des choses qui appartenaient à Mémé, et notre Pélagie qui pleurait autant de la rage et de la honte qu’il lui causait que du chagrin de nous voir partir, et les apprenties des deux couturières à qui j’avais donné à la dernière minute des robes à coudre parce que les tissus là-bas me rendent folle, les apprenties, donc, qui sonnaient aux 15 minutes pour les essayages et les retouches, et les spaghettis que j’avais décidé de faire pour tout le monde (Pélagie, ses enfants, son mari, notre amie Ruth et nous), et le vin et la bière, et l’angoisse et les larmes, et oooohhhh! Tout ça s’est terminé avec des bagages à boucler en catastrophe dans l’obscurité, grâce à une autre des innombrables coupures de courant dont la SBEE nous avait gratifiés chaque soir depuis deux semaines. Nous nous sommes finalement mis au lit à 1h, pour nous lever complètement nazes à 2h30 parce que nous devions être à l’aéroport à 3h. Quand est venu le temps de partir, je ne trouvais plus mon portefeuille, qui était pourtant bien à sa place dans mon sac. Mémé, qui se lève toutes les nuits à cette heure-là pour prier, était dehors pour nous dire adieu. Elle a rigolé en disant que je ne voulais pas partir. Pélagie et Éric et Judicaël et Merveille étaient là aussi, pensez-y, en pleine nuit. Je les ai embrassés, les larmes aux yeux, et puis je suis montée dans la jeep et je me suis mise à pleurer pour de bon. Isidore me regardait dans le rétroviseur avec un air à la fois incrédule et ravi. «Tu pleures? Tu as donc vraiment aimé le Bénin?»

Eh.

Ma mère aurait peut-être dû m’appeler Phèdre.

Après, tout est allé très vite. Nous avons passé quelques jours délicieux au Maroc, d’abord à Marrakech avec notre cher ami Larbi, puis à Casablanca chez notre ami Essaïd, puis à Marseille chez nos amis Aurélie et Mehdi, et nous sommes maintenant en Camargue, chez notre amie Régine (rencontrée au Bénin), d’où nous irons mardi chez Françoise et André, à la manade où j’ai fait un séjour magique il y a trois ans, sujet d’un de mes plus beaux reportages pour La Presse. Toutes ces personnes, nous les avons connues en voyage ou parce qu’elles voyageaient.

On dit que les voyages forment la jeunesse. Je ne peux pas dire si c’est vrai parce que j’ai pris mon premier avion pour un autre continent à l’âge de 35ans, pour une semaine à Paris avec mon amie Madeleine. Je ne sais pas si ça forme la jeunesse, donc. Mais je peux dire en toute connaissance de cause que ça la fait durer.

Prenez-en de la graine, comme on dit.

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Pélagie: c’est parti!

Je suis allée voir Pélagie vendredi, avant de partir pour un dernier week-end à Grand-Popo. Elle avait fait la majeure partie des achats (50 kg de riz, énorme boîte de spaghettis, marmites d’alu, brûleur au gaz, crevettes et piments séchés, glacière, plats, couverts, etc.), et tout était entassé dans la minuscule pièce commune de sa maison, que son sourire éclairait comme aucun soleil ne l’a jamais fait.

Elle m’a téléphoné à 7h ce matin, comme je le lui avais demandé: je voulais la voir avant qu’elle parte pour son premier lundi de cantine scolaire. Éric et elle avaient mis leurs plus beaux habits. La glacière, bien enveloppée d’un pagne, était remplie de riz aux haricots brûlant. Elle m’en a servi une assiettée, avec un oeuf dur et une bonne cuillerée de ce qu’on appelle «friture», qui est une sauce tomate très dense, parfumée aux crevettes séchées et, évidemment, du feu des piments.

Tandis que Pélagie me servait, une petite fille que je n’avais jamais vue est venue timidement s’encadrer dans la porte. Elle voulait acheter un plat de riz. La première cliente! J’ai trouvé que c’était de bon augure.

Éric a abondamment et cérémonieusement appelé toutes les grâces divines sur ma tête (ce que je m’empresse de partager avec tous ceux qui ont rendu possible la réalisation de ce projet). Je les ai laissés à leurs préparatifs, rassurée: ma Pélagie était fatiguée, mais contente et optimiste.

De ma terrasse, je les ai regardés s’éloigner à moto. Elle tenait sur sa cuisse un immense bol couvert d’un pagne, rempli des petites collations qu’elle vendrait le midi (mini-sachets de poudre de baobab ou de riz grillé aux arachides, qui coûtent 400 F les 20, et qu’elle revendra 25 F chacun). Elle avait aussi un lourd sac à l’épaule, et la glacière était calée sur le réservoir de la moto, devant Éric.

Les comptes

Au jour d’aujourd’hui, nous avons reçu 1430$ de 36 donateurs (1376$ une fois déduite la commission de PayPal). C’est plus de trois fois ce que nous espérions! Cela a permis à Pélagie de s’équiper mieux que prévu, avec du matériel de meilleure qualité. Elle a aussi pu réaliser des économies appréciables en achetant ses matières premières en gros.

Mieux encore, et cela est vraiment inespéré, elle a pu rembourser les 182.000 F qu’elle devait à la Société béninoise d’énergie électrique. Elle pourra donc ravoir le courant et remettre son frigo en marche.

De plus, elle pourra payer d’avance un an de loyer pour sa place à l’école (15.000 F par mois, soit 180.000 F), ce qui lui donne six mois gratuits l’année suivante.

Enfin, elle a entrepris les démarches pour obtenir sa carte d’identité, chose qu’elle n’a jamais eue de sa vie et qui pourra notamment lui servir à ouvrir un compte d’épargne.

En tout, nous avons dépensé jusqu’ici l’équivalent de 1478,29$ (le dollar est à 430F environ).

Voilà, c’est là que nous en sommes. J’irai mercredi la voir à son école, j’essaierai de prendre de meilleures photos que celles que je vous inflige ici – je ne maîtrise pas encore mon nouvel appareil!

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Pélagie, la suite

Pélagie au travail

J’ai ouvert le chapitre béninois de ce blogue en vous parlant de Pélagie. Depuis, il s’est passé bien des choses… et pas grand-chose tout à la fois. Sa vie est un combat quotidien pour nourrir ses quatre enfants et son fainéant de mari, qui ne lève pas le petit doigt à la maison sauf pour donner la chicote à Fréjus et chasser les mouches le matin.

Elle vient toujours travailler chez nous deux jours par semaine. Les 30 000 francs (environ 60$) que je lui verse chaque mois suffisent à peine à lui maintenir la tête hors de l’eau. Dès qu’un enfant tombe malade ou qu’il faut payer l’écolage, elle s’endette à des taux usuraires. Parfois, elle pleure de fatigue, de découragement, voire d’angoisse parce qu’elle voit venir le jour de notre départ (le 25 mars). Elle sanglote et se mouche dans son pagne, et je pleure avec elle.

D’autres fois, avant de commencer son ouvrage, ou lorsqu’elle a terminé, elle s’allonge à même le sol sur la terrasse ou dans le corridor (elle refuse le lit et même la natte que je ne manque jamais de lui offrir, elle prétend que c’est plus frais par terre), et elle s’endort dans la minute qui suit comme une bête de somme.

Nous verrouillons désormais la porte quand elle est là pour que les enfants lui laissent un peu la paix.

J’ai inscrit Mirabelle au Centre de réadaptation à base communautaire, où on essaiera de stimuler ses fonctions cognitives. Elle aura le suivi d’un psychologue et d’un travailleur social d’Assovie (un partenaire d’Oxfam, merci la vie!), et peut-être même pourra-t-elle apprendre un petit métier quand elle aura 14 ans, c’est-à-dire l’an prochain. Me voilà donc rassurée de ce côté, d’autant plus que Pélagie bénéficiera aussi du suivi psychosocial.

Il me reste à aider Pélagie à démarrer une petite entreprise, ce qu’on appelle, dans le jargon humanitaire, une AGR : une activité génératrice de revenus.

Elle s’est fait offrir une place dans une école, où elle pourrait tenir une petite cantine contre un loyer qui reste à négocier. Elle servirait du riz et des haricots sauce tomate, des oeufs durs, des spaghettis. Des plats à 100 francs (20 cents), mais une clientèle assurée jour après jour. Elle a besoin d’un fonds de démarrage, environ 400$, pour acheter une glacière, un brûleur à gaz (moins cher et plus rapide que le charbon qu’elle utilise en ce moment), des assiettes de plastique réutilisables, des couverts, quelques casseroles et les denrées de base (riz, farine de maïs, pâtes, tomates, ail, oignons, etc.). Elle pourra aussi payer d’avance au moins six mois de loyer.

Vous me voyez venir, avec mes gros sabots?

En ce 8 mars, au moment où l’ONU met l’accent sur le rôle indispensable des femmes dans la société et sur l’importance de leur donner les moyens de devenir autonomes financièrement, je vous donne la chance d’agir, si peu que ce soit.

Si 40 personnes acceptent de contribuer à hauteur de 10$ (ça peut être 5$, 20$, même plus, hein), nous pourrons l’équiper correctement. S’il y a un surplus, je le verserai dans un compte d’épargne à son nom.

Un peu d’aide directe, ça vous dit? Cliquez sur le bouton ci-dessous pour faire un don par PayPal. C’est une méthode de paiement parfaitement sûre. Autrement, les plus modernes d’entre vous peuvent faire un virement Interac par courriel à mon adresse: fabienne.couturier@hotmail.com. La plupart des banques canadiennes offrent ce service.

Je ferai des comptes rendus réguliers.

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Vodoun!

Le 10 janvier est jour chômé et payé au Bénin. C’est la journée nationale des religions endogènes, autrement dit: la fête du vodoun. Et le vodoun (ou vaudou), dans cette terre d’où il est originaire, on ne rigole pas avec ça. Même les chrétiens convaincus croient dur comme fer au pouvoir des féticheurs, au danger des grigris, aux faiseurs de pluie ou au don d’invisibilité. En fait, l’un n’exclut absolument pas l’autre. Les églises chrétiennes ont consciencieusement diabolisé les cultes traditionnels, si bien qu’ils sont exclusivement associés au mal.

C’est ainsi que, chez Pélagie, qui va à la messe pratiquement tous les jours et prie à chaque respiration qu’elle prend, on raconte sans sourciller que la déficience de Mirabelle résulte d’un envoûtement: son grand-père paternel, qui était un puissant féticheur, s’en serait pris à elle parce qu’il avait échoué à tuer son propre fils après que ce dernier eut tenté de s’opposer à lui. Pélagie m’a aussi assuré qu’une tante de son mari (soeur du papa féticheur et elle-même prêtresse) avait eu 14 enfants et qu’elle en avait mangé 12. Oui, mangé, bouffé, lors de rites vaudous. C’est d’ailleurs elle qui a tué le papa d’Éric (belle famille!).

Obtenir un diagnostic précis quand quelqu’un tombe malade relève de l’inquisition. Ainsi, un de nos amis, instruit, cultivé, moderne, n’a jamais pu nous dire au juste ce qui avait emporté son fils unique. Le petit est mort le 29 décembre dernier, à l’âge tendre de 16 ans, sans qu’aucun signe précurseur se soit manifesté. Le médecin a dit qu’il ne savait pas ce qu’il avait. On a enterré l’enfant, sans autopsie évidemment. La mort restera inexpliquée, c’est-à-dire expliquée par un mauvais sort jeté par quelque envieux.

Jeannine, ma voisine d’en face, veuve depuis quelques années, affirme que son mari est mort par envoûtement. Mémé dit que, lorsque son chien aboie la nuit, c’est qu’il a vu de mauvais esprits.

Remarquez, les superstitions, ce n’est pas comme si nous, Occidentaux supposément cartésiens et rationnels, n’en avions pas, croyants ou non. Outre les calamités que nous promettent le sel renversé, les miroirs cassés, les parapluies étourdiment ouverts à l’intérieur ou le fait de passer sous une échelle, on n’a qu’à penser aux sornettes véhiculées par les églises de toutes obédiences, les gourous de la croissance personnelle et autres redresseurs de chakras. La transsubstantiation, la virginité perpétuelle de Marie, les 70 vierges au regard modeste qui attendent le croyant musulman au paradis (où les prendront-ils donc toutes?)…

En tout cas. Je ne m’avancerai pas davantage sur ce terrain aussi glissant que miné, je voulais juste dire que, le 10 janvier, nous étions à Grand-Popo pour la fête du vaudou. Nous y étions aussi le 1er janvier, d’ailleurs. À vrai dire, nous sommes en train de devenir accros à cet ancien comptoir commercial, devenu lieu de villégiature puis peu à peu abandonné aux pêcheurs après l’ouverture du port de Cotonou. J’en reparlerai.

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Vaudoun!

De tous les pays que j’ai visités, le Bénin est sans doute le plus «atteint» par les religions de tout acabit.  Bon, à part Haïti, mais ça ne compte pas: Haïti est en quelque sorte une succursale du Bénin puisque la plupart des esclaves qui y ont été envoyés venaient du royaume du Dahomey. D’ailleurs, cette parenté se remarque dans une multitude de détails: les attitudes, les expressions, le claquement de langue désapprobateur, etc.

Évidemment, l’un des traits communs entre Haïti et le Bénin est la pratique du vaudou. Et ici, on ne rigole pas avec ça. Même les chrétiens convaincus croient dur comme fer au pouvoir des féticheurs, aux grigris, aux faiseurs de pluie ou au don d’invisibilité. En fait, l’un n’exclut absolument pas l’autre. Les églises chrétiennes affirment simplement aux fidèles qu’elles sont le seul rempart contre les maléfices qui les menacent assurément.

C’est ainsi que, chez Pélagie, qui va à la messe pratiquement tous les jours et prie à chaque respiration qu’elle prend, on raconte sans sourciller que la déficience de Mirabelle résulte d’un envoûtement: son grand-père paternel, qui était un puissant féticheur, s’en serait pris à elle parce qu’il avait échoué à tuer son propre fils après que ce dernier eut tenté de s’opposer à lui. Pélagie m’a aussi assuré qu’une tante de son mari (soeur du papa féticheur et elle-même prêtresse) avait eu 14 enfants et qu’elle en avait mangé 12. Oui, mangé, bouffé, lors de rites vaudous. C’est d’ailleurs elle qui a tué le papa d’Éric (belle famille!).

Obtenir un diagnostic précis quand quelqu’un tombe malade relève de la quête du graal. Ainsi, un de nos amis, instruit, cultivé, moderne, n’a jamais pu nous dire au juste ce qui avait emporté son fils unique, mort le 29 décembre dernier à l’âge de 16 ans, sans qu’aucun signe précurseur se soit manifesté. Le médecin n’a jamais pu dire ce qui s’était passé. On a enterré l’enfant, sans autopsie évidemment. La mort restera inexpliquée, c’est-à-dire expliquée par un mauvais sort jeté par quelque envieux.

Jeannine, ma voisine d’en face, veuve depuis quelques années, affirme que son mari est mort par envoûtement. Mémé dit que, lorsque son chien aboie la nuit, c’est qu’il a vu de mauvais esprits.

Remarquez, les superstitions, ce n’est pas comme si nous, Occidentaux supposément cartésiens et rationnels, n’en avions pas, croyants ou non. Outre les calamités que nous promettent le sel renversé, les miroirs cassés, les parapluies étourdiment ouverts à l’intérieur ou le fait de passer sous une échelle, on n’a qu’à penser aux sornettes de Raël, aux promesses des gourous de la croissance personnelle et des redresseurs de chakras, voire aux vertus de l’homéopathie. Sans compter la transsubstantiation, la virginité perpétuelle de Marie, les 70 vierges au regard modeste qui attendent le croyant musulman au paradis…

Je ne m’avancerai pas davantage sur ce terrain aussi glissant que miné, je voulais juste dire que, le 10 janvier dernier, nous étions à Grand-Popo pour la fête du vaudou (bonjour les nouvelles fraîches). C’est un jour officiellement chômé et payé, au Bénin, tout comme la tabaski (fête musulmane) ou Noël. Comme quoi le Québec a de petites leçons à recevoir en matière de cohabitation religieuse. Je dis ça comme ça.

En tout cas. J’ai pris quelques photos, les voici. Elles ne sont pas terribles, je commençais à avoir des problèmes avec mon appareil, et cette journée l’a achevé: je me suis fait arroser copieusement par une vague traîtresse pendant le lâcher des bébés tortues, mon appareil a pris l’eau et il se trouve chez le docteur des appareils «depuis depuis», comme on dit ici quand on veut dire que ça fait longtemps.

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Rififi à Fidjerossè

Fidjerossè, c’est le nom du quartier où j’habite avec MonChéri. Il n’y a pas 20 ans, c’était encore la brousse (dixit Éric, le mari de Pélagie). Comme c’est près de la plage, la spéculation immobilière va bon train, d’autant plus que le gouvernement a dans ses cartons un projet de zone hôtelière de luxe, avec route bitumée et tout le toutim. Et comme il y a beaucoup, beaucoup de fric à la clé, on peut croire (et craindre) que, dans ce cas-ci, le gouvernement fera ce qu’il a dit. En tout cas, il ne se passe pas un jour sans qu’on remarque un nouveau chantier qui donnera une autre de ces extravagantes villas plus tape-à-l’oeil les unes que les autres.

À côté de ça persistent des parcelles où de toutes petites maisons de ciment à toit de tôle s’adossent à un mur autour d’une cour centrale, avec un puits et des latrines. Chez Pélagie, ils sont 35 à s’entasser là-dedans. Entre les ridicules châteaux des nouveaux riches et les masures des très pauvres, il y a des maisons, disons, plus raisonnables, comme celles de nos voisins d’en face, ou la nôtre (qui sont tout de même d’un luxe inouï pour la plupart des Béninois).

Ma rue n’est pas la plus belle de Cotonou (il faudrait qu’il y ait de belles rues, d’abord!), mais elle est vivante, diverse et divertissante. Tout le monde se connaît, c’est plein d’enfants et de petits ouvriers et de dames qui cuisinent et de chèvres qui trottinent et de poules qui picorent… On aperçoit régulièrement Mémé, ou le colonel, ou le voisin d’en face, en train de prendre l’air devant leur portail, à observer cette vie qui sort de partout.

Il y a quelques semaines, un petit potentat local a décidé de bâtir un mur de ciment pour délimiter ce qui, prétendait-il, était sa propriété, laquelle empiète largement sur la rue. Les gens n’étaient pas contents, mais alors pas du tout. Surtout ceux qui tiennent un petit commerce sur ce terrain, qui se voient maintenant coupés du regard des passants et donc privés d’une clientèle d’autant plus précieuse qu’elle est rare.

Peu après, des types sont venus, accompagnés de gardes armés. Ils ont commencé à arpenter la rue et à installer des marqueurs devant les maisons, à quelques mètres. Il s’est formé un petit attroupement: mais qui sont ces gens? que font-ils? tout le monde y allait de ses hypothèses. Le colonel a fait savoir que le gars qui allait planter quoi que ce soit devant sa porte n’était pas encore né. Le voisin d’en face a dit essentiellement pareil. Mémé a claqué la langue avec dégoût. Les types ont fini par partir après avoir posé trois ou quatre bornes.

L’autre jour, un voyage de sable a atterri devant la maison du colonel. Ici, un tas de sable, ça veut toujours dire que quelqu’un s’apprête à construire. Il est apparu que monsieur le potentat, qui a des relations à la mairie, a acheté une bande de terrain de trois mètres tout le long de la rue. Il entend y construire des échoppes, qu’il louera à de petits commerçants. Si bien que les résidants auraient, pour rentrer chez eux ou en sortir, à franchir un passage ménagé entre deux boutiques. Fini la sieste sous le manguier pour le colonel. Fini la méditation vespérale de Mémé, assise sur un tronc d’arbre à côté de sa porte.

C’était sans compter sur la solidarité et la détermination des gens du quartier! Une petite manifestation spontanée s’est organisée. Les enfants, armés de bassins, se sont mis à disperser le sable, les gendarmes sont venus, même la télé ! Il paraît qu’on a pu voir Mémé en personne, malgré ses 84 ans, chanter et danser avec les autres. J’ai raté l’émission, hélas, mais elle m’a raconté tout ça l’autre matin, toute fière de son coup, en remuant du popotin dans le corridor, les bras en l’air. Cette femme m’émerveille.

Pierre a pris quelques photos de la manif, les voici. On attend la suite, mais un zem m’a dit hier que le mur récemment construit serait cassé, que ce terrain n’appartient pas du tout à monsieur Potentat, qui n’a qu’à bien se tenir.

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