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Vie quotidienne

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Les nouveaux rideaux de mon salon. Joli, non?

Je vous l’ai dit, je ne peux passer un jour sans me rendre au marché. Toutes les raisons sont bonnes. Hier midi, je n’avais pas vraiment l’intention d’y aller quand je suis sortie. Je suis sortie pour sortir, en fait. Et aussi pour aller manger. Le midi, tous les jours sans exception, une pléthore de petits bouibouis offrent des menus à 5, 6 ou 7 soles (de 2 à 3$): soupe bien consistante qui ferait à elle seule un repas, plat de résistance (poisson frit ou viande braisée, souvent accompagnés d’un succulent ragoût de légumineuses), avec du riz ET du yuca ou des pommes de terre, quelques tranches de concombre, et puis un petit dessert à base de fruit, tout ça arrosé d’un refresco (une boisson, souvent une infusion servie tiède, que je n’arrive pas toujours à identifier mais toujours douce et bonne pour la santé, ou alors un fruit passé à la liquadora — au mélangeur — allongé d’eau).

Il est rare que je réussisse à finir tous les plats. À ce prix, je me demande bien pourquoi je me casserais le bicycle à cuisiner!

Sauf que…

Sauf qu’il y a le marché, où, comme j’avais commencé à le dire, je n’avais pas vraiment l’intention de me rendre hier. Mais, malheur! Ma sandale a choisi le moment précis où je me levais pour payer ma ridicule addition pour se briser. Le marché était à deux pas, je savais que j’y trouverais un cordonnier. Que vouliez-vous que je fisse? (En espagnol, on utilise beaucoup les imparfaits du subjonctif. À défaut de les maîtriser dans ma nouvelle langue, je vous les inflige, peut-être dans l’espoir que ça s’infuse dans mon propre cerveau.)

Je m’en fus donc trouver le cordonnier, qui m’a réparé ça en 30 secondes pour 1 sol. Quand tu sais pas combien ça va coûter, pas compliqué, généralement, ça coûte 1 sol, soit 0,40$. Rétrospectivement, je me dis que j’aurais dû lui donner le triple, le quintuple, parce que ces damnées sandales puent la mort. Oui, oui, je sais. Il faut du bicarbonate de soude. J’ai appris à le dire en espagnol, bicarbonato de soda, mais il semble que je sois la seule ici à avoir des sandales qui puent. Personne ne sait me dire où acheter ça. Prochaine étape, la pharmacie.

Mais je m’égare.

Après ma visite chez ce valeureux cordonnier, donc, une fois là, qu’eussiez-vous voulu que je fisse? (C’est vraiment comme ça que je devrais le dire en espagnol.)

Indépendamment des conjugaisons, j’ai donc fait comme toujours: je me suis promenée, et je n’ai pas pu résister. J’ai acheté trois avocats aussi moelleux que du beurre, six tomates italiennes luisantes, charnues et dodues à exploser, et aussi, tout au bout du marché, deux petits poissons argentés dont j’ai oublié le nom, que la poissonnière a éventrés d’un coup de couteau qui aurait pu être machinal, mais non. Elle m’a souri avec curiosité et gentillesse, m’a expliqué comment les apprêter, on a ri toutes les deux de mon ignorance, et je sais qu’elle me reconnaîtra la prochaine fois.

J’ai aussi, sur le chemin du retour, pris un beau gros concombre vert émeraude, une demi-douzaine de minuscules citrons verts dont la moitié d’un te donne plus de jus que deux de ces grosses limes sèches et insipides qu’on nous vend chez nous à prix d’or…

En rentrant, je me suis mitonné un genre de soupe de poisson, avec des pommes de terre qui demandent à cuire au moins deux heures, et des oignons rouges qui pleurent quand tu les coupes, et au moins une demi-bouteille de vin blanc (l’autre demie étant pour la cuisinière). Ça sentait le ciel, mais je n’y ai pas touché sauf pour goûter, parce que je n’avais pas faim, puisque j’avais si bien mangé à 14h… J’ai donc mis tout ça au frigo, avec tout le reste du reste.

Et aujourd’hui.

Aujourd’hui, je n’avais pas pantoute d’affaire au marché, j’avais déjà de la bouffe plein mon frigo, comme vous savez.

Je suis juste allée faire un petit tour à la foire agrobiologique de Formagro (le projet pour lequel je travaille). Histoire de voir s’il y avait du monde, de dire bonjour aux producteurs, de prendre des notes, de confirmer certaines impressions. Évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher: j’ai acheté une laitue, des carottes (les carottes, ici, je ne sais pas ce qu’elles ont, mais… rien à voir avec les trucs coriaces et amers qu’on a chez nous: même énormes, elles sont tendres et sucrées, tu donnes pas ça aux cochons, non monsieur). J’ai placoté un bon moment avec l’une des plus assidues, fine comme une soie, qui vient de vraiment loin, comme ses collègues, par pur engagement, parce que, à 1 sol la laitue et les cinq carottes, pas vrai que mon petit producteur fait de l’argent.

Après, j’avais décidé de me faire couper les cheveux, ça fait que je me suis dirigée vers le marché, que voulez-vous. C’est par là qu’on trouve le plus de salons de coiffure. Je me suis encadrée dans la porte du premier que j’ai croisé, où la coiffeuse était providentiellement libre. J’ai réussi à expliquer ce que je voulais, elle m’a fait tout bien comme il fallait, en prenant son temps et en placotant, avec des coups de ciseaux très sûrs, clip, clip, clip, «Tu ne te teins pas les cheveux?», elle a remarqué. «Non, j’ai pas envie, c’est un esclavage», j’ai dit. (Heille! J’ai réussi à dire ça en espagnol!)

Elle a ri.

Ça a m’a coûté 5 soles. Deux dollars. J’ai pas la coupe que ma chère Mathilde m’aurait faite, loiiiiin de là. Seule Mathilde peut me faire une coupe qui va durer plus d’un an! Mais bon. Je suis au Pérou. Je vais peut-être finir avec deux tresses comme les Quechuas? (Encore faudrait-il que j’aie assez de cheveux pour ça, mais c’est une autre histoire.)

Toujours est-il que, après cette indispensable coupe de cheveux, j’étais au marché. Alors j’ai marché! Comme je caressais l’idée d’acheter une table de chevet d’un artisan qui n’est là que le dimanche, mes pas m’ont poussée jusque-là. Mais, en chemin, j’ai acheté pour 1 sol un sachet de cevichocho à une très, très vieille dame, qui m’a demandé avec un petit sourire entendu si je voulais de l’ají (du piment fort). J’ai dit un poquito, pour lui faire plaisir, et ça lui a fait plaisir. Je ne vous dis pas comme je me suis brûlé la gueule là-dessus!

J’ai aussi acheté des arachides grillées au feu de bois (carbonisées, en fait, mais c’est pour ça que c’est bon) à une autre vieille dame très âgée, et trois mandarines trop mûres à une troisième.

Toutes ces dames sont assises par terre, alors chaque fois, je m’agenouille devant elles, je m’assois même. Je compte mes sous comme une enfant parce que je ne sais pas encore bien identifier les pièces. Souvent, parce que c’est moins compliqué que mettre mes lunettes et essayer de compter, je leur tends une poignée de monnaie pour qu’elles prennent le nécessaire. Elles me regardent de leurs yeux plissés, souvent voilés par une cataracte, me sourient gentiment, choisissent les bonnes pièces, me rendent la monnaie au besoin en fouillant sous leurs innombrables jupes, ajoutent parfois une poignée d’arachides de plus, ou un fruit supplémentaire, à ce que je viens déjà de ne pas payer assez cher.

Elles sont humbles, royales, extraordinaires, magnifiques, adorables.

Je ne marchande jamais. Ce serait indécent.

Quand je suis arrivée devant mon artisan, évidemment, il m’a reconnue puisque je suis la seule gringa, je pense, à errer comme ça au marché tous les jours. Je lui ai demandé le prix de sa petite table de chevet, il me l’a dit sur le ton de «même chose que l’autre jour, chère». Quarante soles. Soit 16$. Avec un minuscule tiroir fait vraiment par coquetterie parce qu’on ne peut pratiquement rien y mettre. La preuve: dans le tiroir, les petites pinces avec lesquelles j’attache mes petits cheveux. Elle est bancale comme ça ne devrait pas être permis, mais disons que ça fait partie de son charme?

Je vous écris toujours de ma chambre parce que c’est la seule pièce où la connexion ait un tant soit peu de fiabilité. Vous avez vu les jolis rideaux très gais de mon salon.

Dans ma chambre aussi, j’ai de très jolis rideaux. Ils sont trop courts parce que je me suis emmêlé les pinceaux en prenant les mesures. Bien moi, ça.

 

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Feliz Año Nuevo!

Je mets des majuscules dans mon titre parce que, ici, on aime les majuscules.

Et pourquoi pas?

J’ai fini par me faire adopter non pas par une famille de Chimbote (qui n’avait du reste jamais entendu parler de moi), mais bien par la propriétaire de mon appartement, Chela, laquelle vit à Lima. Je vous passe les détails, mais bon, je me suis retrouvée avec elle au club social de Caraz, vêtue aussi chic que je pouvais (c’est-à-dire pas très, mais c’était absolument pas grave).

Le billet d’entrée coûtait 60 soles (24$) et comprenait brindis (toast de pisco sour), repas, mousseux, cotillónes (sifflets, ballons, crécelles), orchestre, en tout cas, un paquet de trucs, le tout dans une salle beaucoup trop grande, éclairée au néon, où j’ai cru que je ne me réchaufferais jamais.

Nous, les Québécois, on se trouve bien braves de vivre dans des 20 degrés en-dessous de zéro. Hahaha! Ici, pas de chauffage dans les maisons. S’il fait 10 degrés la nuit, tu t’arranges avec des vêtements et des couvertures. Prendre sa douche, dans ces circonstances, demande une certaine préparation psychologique parce que, même si tu peux espérer de l’eau chaude, tu sais que tu vas quand même grelotter dès qu’un bout de beau échappera au jet (et jusqu’à ce que tu te sois rhabillé).

J’dis ça, j’dis rien. En tout cas.

Donc, dans cette salle immense ouverte à tous les vents, nous sommes arrivées, Chela et moi, à l’heure de l’ouverture des portes, à 20h. Rien n’était commencé, il n’y avait presque personne, les tables n’étaient pas mises, quelques jeunes femmes posaient des bouquets de fleurs jaunes un peu au hasard, puis des serviettes, des couverts… Au fur et à mesure, quand des gens arrivaient, Chela me présentait comme una amiga. Ici, tout le monde se fait une bise sur la joue droite, alors j’ai embrassé une incroyable quantité de joues droites en disant buenas noches, qué tal, mucho gusto, gracias. Quand le repas est enfin arrivé, il était bien passé 22h, je mourais de faim et de froid. Heureusement, c’était sorprendientemente très bon. Dinde, riz, pommes de terre, légumes. Avec bien sûr un petit plat de sauce muy picante qui a disparu le temps de le dire. Même moi, j’en ai manqué.

Chela a été adorable de gentillesse. Je l’avais prévenue que je ne danserais pas (j’ai ma fierté), mais, à un moment donné, ç’a été plus fort que moi (j’aime quand même ça) et j’ai fini par céder. Au bout de cinq minutes, à bout de souffle, je me suis dit que je vieillissais décidément plus vite que je ne croyais et je me suis maudite de haïr l’exercice… jusqu’à ce que je réalise que ce n’était pas ma faute, mais celle de l’altitude. Fiou!

Chela a expliqué ça à notre tablée, où j’ai été reçue comme une soeur, une cousine, une amie, et où le vin, les voeux et les sourires ont circulé comme le sang dans le coeur. À minuit moins quelque, comme il se doit, le compte à rebours a commencé. Les néons se sont éteints, chacun s’est emparé de sa crécelle et de son sifflet pour accueillir en fanfare le Nouvel An. La tradition veut aussi que l’on mange 12 raisins verts, un pour chaque mois de l’année qui vient, en faisant un vœu à chacun. Joli, non?

Après, j’ai observé sans me lasser ces femmes vêtues de robes hyper moulantes, souvent des modèles de Botero, en talons vertigineux, qui dansaient d’un air un peu absent, l’ai de ne pas y penser… Mon Dieu, combien de fois me serais-je rétamée sur le terrazzo, chaussée comme ça?

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Un réveillon en robe d’été?

J’étais bien tranquille dans l’inconfort absolu de mon sofa neuf, en train de lire sur mon Kindle un roman de Mario Vargas Llosa (en espagnol, oui, je suis assez fière), quand j’ai entendu mon proprio m’appeler d’en bas: «Fabiana? Fabiana?» (C’est mon nom, ici, j’aime assez ça.)

Il m’invitait à faire la connaissance de sa maman, qui est ici pour les Fêtes. Je suis descendue, on a placoté un buen ratito. Celia (la maman) est adorable, fine comme de la soie. Les deux, en fait. J’ai bien sûr cherché mes mots, trébuché dans mes conjugaisons, probablement inventé des vocables et des consonnes et des temps de verbes, mais on a quand même réussi à avoir une conversation. Surtout, Celia parle avec une telle clarté, j’ai compris sans effort TOUT ce qu’elle me disait, un vrai miracle.

D’une chose à l’autre, il se trouve qu’ils vont demain à un réveillon dans un club social de Caraz. Et ils ont eu la gentillesse de m’inviter. Hein? Qu’est-ce que vous dites de ça?

Bien sûr, j’ai dit oui.

Remarquez, je ne suis pas au bout de mes peines, parce que hé! Comment je m’habille, là? Est-ce que mon éternelle robe d’été préférée va faire la job? Avec pas de talons hauts? Quand on sait comment les femmes s’habillent et se maquillent et se coiffent ici, heu… Bon, pas grave, je suis canadiense, je suppose que ça me donne un peu le droit d’avoir l’air d’une bûcheronne. Pis je pense que j’ai apporté mon collier de perles, ça devrait compenser pour les sandales à talon plat.

Ça fait que, à 20h demain soir, la pauvre orpheline seule et abandonnée d’avant-hier, dépourvue de marraine-fée qui lui procurerait une tenue digne de la soirée, va quand même faire son entrée dans la bonne société de Caraz.

C’est drôle, la vie.

Je vous souhaiterai bonne année demain.

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Seule et abandonnée

Le jour de l’An s’en vient. Il semble bien que je le passerai seule comme un cactus dans le désert. Je ne veux pas faire pitié ni rien, mais j’avoue que je ne m’attendais pas à ça.

Que voulez-vous.

Noël, je m’en tape un peu. Je l’ai passé seule comme une grande, et j’ai d’ailleurs été très étonnée de voir que, contrairement à chez nous, où, le 25 décembre, on observe une sorte de hiatus bizarre, une rare trêve dans la course consumériste, la vie, ici, poursuivait son cours: beaucoup de commerces étaient ouverts, le marché grouillait comme d’habitude… Mis à part une orgie de pétards et de feux d’artifice le soir du 24, c’était presque une journée comme les autres. Disons un dimanche ordinaire.

Aujourd’hui, avant-avant-veille du jour de l’An, en plein vendredi, le marché tournait au ralenti, comme endormi. Beaucoup d’étals étaient fermés, il régnait là une torpeur inhabituelle, comme si on ramassait son énergie en prévision de ce qui s’en vient.

J’ai acheté des oignons à une vieille dame qui avait plus d’argent dans la bouche que dans ses poches; de la farine et de la levure à une toute jeune femme qui disparaissait littéralement au milieu du fatras de sa marchandise; une petite casserole et quelques contenants de plastique à mon habituel fournisseur de tout-pour-le-foyer; une rallonge électrique à 5 soles (qui ne fonctionne pas) à la quincaillerie…

Mon petit train-train, quoi.

Je passe tellement de temps seule que, quand vient le temps de parler à quelqu’un, je ne sais plus comment faire. Les mots se dérobent, les temps de verbe jouent à cache-cache, j’ai l’air d’une demeurée. Si, si, je vous jure, je le vois dans le regard des gens!

Ça fait que, plutôt que de parler toute seule et de me morfondre ici comme une pauvre orpheline, je pense que je vais essayer de me faire adopter par une famille à Chimbote (une ville au bord du Pacifique, de quelque 325.000 habitants, à 85 km et trois heures et demie de route de Cara).

J’en ai trouvé une sur CouchSurfing. On verra bien ce qu’elle me répondra… À la dernière minute comme ça, les espoirs sont minces, même si, personnellement, je ne laisserais jamais personne, fût-ce un pur étranger, passer le jour de l’An seule dans un pays inconnu. Mais il me reste beaucoup de choses à comprendre dans les coutumes péruviennes…

A ver, comme on dit!

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Combien de temps faut-il…

… pour se déconnecter du quotidien de «là-bas»? Là-bas, c’est-à-dire Montréal, le Québec, mon autre vie? Il me semble que, tôt ou tard, je devrai cesser de lire La Presse, de parcourir quotidiennement mon fil Facebook, faute de quoi je garderai toujours un pied dans une réalité qui n’a plus rien à voir avec celle que je vis en ce moment. Déjà, je lis tout ça avec une sorte de lassitude, de distance, de désintérêt. En même temps, je n’ai pas grand-chose ni grand-monde ici à quoi me raccrocher. Un pied ici, un autre là-bas.

C’est un curieux sentiment. Une sorte de déchirement. Je n’ose même pas imaginer ce que vivent ceux qui quittent leur patrie par nécessité, par désespoir, pour des questions de vie ou de mort. Je salue leur courage, moi qui suis ici par choix, dans des conditions idéales.

Cette semaine, à Lima, en parlant avec mes collègues coopérants, je me suis rendu compte qu’ils ignorent complètement ce qui se passe au Québec. Bon, ce n’est pas non plus comme s’il s’y passait des choses passionnantes. Le ministre Barrette, le procès de Normandeau, le déneigement des rues, la CAQ, la Meute………… Oui, de loin, tout ça semble bien petit.

Sans importance.

Maintenant, je dois (je veux) trouver ce qui est important.

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Vendredi soir au terminus

Au terminus de Movil, le service d’autocars qui m’emmène cette nuit à Caraz, règne en ce vendredi soir une indicible folie. Concert assourdissant de klaxons sur le boulevard à quatre voies où les taxis se disputent la chaussée avec des automobilistes qui, tous, semblent croire qu’ils sont les seuls à savoir conduire. Enfants qui courent, qui crient, qui jouent, qui pleurent. Appels de passagers retardataires, moteurs des bus qui tournent au ralenti dans une puanteur de diesel. Les hôtesses de Movil, tirées à quatre épingles dans leur uniforme rouge et gris, chaussées de cuir verni rouge aux talons aussi vertigineux que ridicules. Parents qui disent au revoir à leurs enfants. Couples d’amoureux qui s’embrassent longuement. Un type qui s’autoportraiture avec sa perche à selfie. Odeurs de nourriture qui émanent des petits stands de rue (tamales, riz frit, hamburgesas nappées de mayonnaise et servies avec les frites dans le pain, ou salchipapa, version péruvienne de la poutine, agrémentée de tronçons de saucisses à hot-dogs). La télé qui diffuse une autre de ces absurdes telenovelas criardes et mal jouées.

On annonce un énième départ pour Ayacucho. Je serais bien en peine de dire où ça se trouve. Movil n’a pas encore la gentillesse de fournir un accès internet à ses passagers en attente.

J’ai encore une grosse heure et demie à tuer parce que Mauricio, proprio avec sa femme, Ana, du gîte où je logeais, m’a exhortée à partir dès 20h pour me rendre à la gare de Movil — la circulation, selon lui, risquait d’être démente. Elle l’était, en vérité, mais il n’a fallu que 20 minutes à mon chauffeur pour m’emmener à bon port. Je lui ai laissé 2,5 soles de pourboire, il m’a gentiment fait la bise comme il aurait fait à sa grande soeur.

Ils sont sweet, les Péruviens, même à Lima.

La pile de mon iPad se meurt. La mienne, interne, aussi. Vivement le confort moelleux de mon siège no 32, et la nuit à me laisser bercer par le roulement du car dans les montagnes.

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Le déménagement

J’ai refait mes bagages, ce matin, et j’ai douté un instant que tout ce que j’en avais sorti, durant ces 11 jours de vie d’hôtel, pourrait y rentrer. Mais j’y suis arrivée. J’ai aussi douté que mes deux hénaurmes valises tiendraient dans le triporteur qui m’a emmenée jusqu’à mon nouveau chez-moi. Mais oui, elles tenaient. Le chauffeur s’est décarcassé pour me monter ça jusqu’à l’étage, tout gentil, comme si ça allait de soi. Ça, et mon sac à dos, et aussi ma petite valise bleue. Pour 3 soles (prononcez «solèss»). Trois soles! Soit autour de 1,20$. Autant dire rien du tout.

La dame de l’hôtel, toute gentille elle aussi, m’a fait la bise, à la mode péruvienne, une seule bise sur la joue droite. «Tu reviendras me voir de temps en temps?», m’a-t-elle dit. Mais oui! Como no?

Hier, alors qu’il tombait des cordes, des hallebardes, des chiens, des chats et des paquets de flotte, Yony et moi sommes allés aux bureaux d’Allpa pour y récupérer quelques objets laissés là par une ancienne coopérante. Un collègue s’y trouvait, en train de compiler des résultats de formation. Yony n’a fait ni une ni deux et l’a réquisitionné pour transporter mon frigo et ma cuisinière, chose qui ne devait se faire que demain lundi. Elmer n’a fait ni une ni deux non plus. À la pluie battante, ils ont hissé et attaché ça dans la boîte du pick-up, puis grimpé ça jusque chez moi, merci, bonsoir. Juste avant, l’increvable Yony m’avait aidée à monter mon lit, et aujourd’hui il a branché le gaz de la cuisinière et m’a aidée à faire des courses.

Résultat: je dors ce soir chez moi pour la première fois. J’ai acheté aujourd’hui une couverture d’alpaga épaisse comme ça, avec des tigres dessus. Je vais rester bien au chaud, protégée par mes gros félins.

Le monsieur qui me l’a vendue, au marché, m’a serré la main je ne sais combien de fois. Il casse maison et m’a dit que, si j’avais besoin de quoi que ce soit, je n’avais qu’à sonner chez lui, au numéro 280 de la rue juste à côté, la seule maison où il y a une sonnette, et que lui ou sa femme seraient là, et qu’ils me feraient de bons prix sur tout ce que je veux.

Et j’ai aussi parlé avec un petit monsieur qui vend des tables et des chaises de bois rustiques. Il s’appelle Geronimo et il sera là encore dimanche prochain, comme tous les dimanches, et j’aurai une jolie table de chevet, une table a manger et quatre chaises, le tout fait à la main dans du bon bois d’arbre, pour 230 soles, soit environ 95$.

Les innombrables chiens de Caraz commencent leur concert du soir, j’entends des klaxons, les rumeurs d’une fiesta quelque part, des pétarades de motos-taxis.

Je suis chez moi.

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Le retour (et des nouvelles de Pélagie)

J’émerge peu à peu de l’état d’hébétude dans lequel j’étais plongée depuis notre retour à Montréal, le 12 avril dernier, 11 mois jour pour jour après mon départ pour Cotonou (drôle de hasard, quand même).

En toute franchise, je ne suis pas certaine d’être complètement revenue, on dirait que certains circuits ont sauté, notamment dans le système de pilotage automatique: je me perds dans le métro, je me trompe de rue en auto ou j’oublie les sens uniques… Je n’ai pas encore vraiment osé le vélo (ceux qui ont vu la face au beurre noir que m’a value un accident il y a deux ans comprendront pourquoi, d’autant plus qu’il y a en ce moment à Montréal une espèce de concours d’écrasage de cyclistes par des poids lourds doublé de chaussées si dégradées qu’on dirait que Montréal a été bombardé).

Bref, je me sens comme une convalescente.

Mais le beau temps semble vouloir enfin s’installer, les pommiers seront bientôt en fleur, la vie reprend son cours, tout va à peu près pour le mieux.

Chez Pélagie, c’est moins drôle. Comme les enseignants sont en grève, l’école n’ouvre que deux jours par semaine, si bien qu’elle n’a pas assez de travail pour faire un revenu suffisant. Je lui ai conseillé de trouver un autre endroit où vendre ses petits plats en attendant, ce qu’elle a fait. Mais la moto d’Éric a choisi ce moment pour se mettre en grève elle aussi, si bien que Pélagie ne peut plus aller travailler et que Mirabelle ne va plus au centre de réadaptation: on n’a pas l’argent pour payer le zemidjan. C’est aussi bête que ça.

J’ai eu ces nouvelles en partie par Skype, au cours d’une non-conversation où il fallait beugler chaque phrase trois fois au milieu de parasites dignes du temps héroïque de Graham Bell lui-même.

L’autre partie des nouvelles me vient de Judicaël, qui semble ne jamais dormir et qui m’inonde de messages Facebook grâce au téléphone que Pierre lui a laissé en partant. Heureuse intuition!

Tout ça pour dire que je viens d’envoyer 500$ pour faire réparer la moto et subvenir aux besoins les plus pressants, le temps que l’argent recommence à entrer.

Comme disait l’autre, y en aura pas de facile…

Ça fait que, s’il y a encore parmi vous quelques bonnes âmes désireuses de contribuer à ce don, je vous en remercie à l’avance. Il suffit de cliquer sur le bouton à la fin de ce texte.

J’en profite pour exprimer ma gratitude et celle de la famille de Pélagie à tous ceux qui ont si généreusement répondu à mon premier appel, chose que j’aurais dû faire il y a longtemps. Les voici, dans le désordre:

Jocelyne Dorris
Robert Laurier
Sonia Perron
Claire Mauffette
Frédérick Fournier
Agathe Vergne
Marianne Strauss
James Poarch
Sara Doré
Marie-Claude Laberge
Muriel Missey
Anne Rouleau
Michèle Laberge
Andrée Couturier
Monique Laberge
Luce Roy
Lionel Martin
Madeleine Dufour
Marc et Clara Lavieville
Isabelle Gauvreau
Marie-Andrée Boivin
Johanne Renaud
Franck Vager
Josianne Bertrand
Laurence Vager
Marie Miquelon
Philippe Angers
Marie-Christine Blais
Gilles Bériault
Mireille Laason
Denise David
Catherine Handfield
Romain Gueilliot
Marie Andrée Jean
Marie Mathers
Hélène Béique
Brigitte Foucaud
Yves Girard
Jocelyn Dubois

Voilà. Pour changer, dans mon prochain billet, je vous parlerai de Marseille.

 

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À Sô-Ava, le temps s’est arrêté

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Dans ma rue

Dans ma rue, il y a la marchande de pain qui passe tous les matins, son lourd panier sur la tête, et qui lance à intervalles réguliers son long cri fatigué: «Pain chauuuuud!»

Il y a, le dimanche soir, d’énormes camions chargés de grands sacs de charbon de bois, qui viennent stationner dans ma rue parce que c’est la plus large du quartier. Leurs chauffeurs s’étendent dessous pour y passer la nuit, sur une natte posée à même le sable, en attendant d’écouler la marchandise.

Il y a notre voisin le colonel, qui fait ce qui semble une sieste continuelle sous le manguier chargé de mangues, dans un lit de camp à motif camouflage.

Il y a Mirabelle, la fille de Pélagie, qui accourt et se jette dans nos bras dès qu’elle nous aperçoit, quand nous descendons de moto au retour du travail. Mirabelle a 12 ans, peut-être 13. Elle ne parle que très peu et répond «Oui» à toutes les questions qu’on lui pose.

Il y a parfois Mémé qui prend le frais devant sa porte, assise sur un tronc d’arbre renversé, les mains dans son giron. Je ne manque jamais de m’informer de sa santé, et chaque fois elle remercie Dieu qu’elle soit bonne.

Il y a le minuscule atelier de couture où Philomène, toujours vêtue de tenues à falbalas, règne sur une nuée de petites apprenties en uniforme bleu qui toutes me saluent de la main chaque fois que je passe.

Il y a les cris, les rires et les conversations des clients de l’estaminet d’en face. Je m’en réjouis pour Janine, la propriétaire: ce soir, les affaires sont bonnes.

Il y a des chèvres, des enfants qui courent, des poules, des motos.

Il y a du bruit, du sable, de la poussière.

Il y a surtout de la vie.